Ici, il n'y est déjà plus
Ailleurs, il n'y est pas encore
Dans cette maison aux senteurs santal, il laisse ses enfants qui pleurent. Partout la musique de la poussière qui se soulève vrombit sous ses bottes. Le lointain résonne en écho, sans s'arrêter. Tout près d'ici, le fil se brise. Dans ce pays, le sable efface le bruit de ses pas. N'importe où, il s'engouffre dans un tunnel d'air. Il résiste le bougre! Nulle part, il ne va nulle part. Il ne sait où, il se retrouvera en panne sèche : c'est fatal. Très loin d'ici ou tout près de là, cette voix il ne la connait pas.
« Nulle part, je ne vais nulle part ».
Un accès de jouissance extrême, tend tous ses muscles en avant tandis qu'il se répète inlassablement cette même litanie.
Droit devant, il s'invente un chemin qui n'existe pas. Il aime ce sentiment de liberté extrême... Le Mat, le fou qui vogue sur son bateau, ivre, toutes voiles déchirées, déployées. A la proue du navire, une femme tatouée, croisée jadis dans une taverne. Il ne lui a pas parlé; les images incrustées sur sa peau l'ont appelé.
Il s'affranchit de l'amour et de sa morale familiale. Taolin, sa femme au regard triste, ne le retient plus. Tellement étranger au bonheur du quotidien, il ne ressent aucune gêne à s'en séparer.
« Nulle part, je ne vais nulle part », répond-il invariablement à ses suppliques silencieuses et angoissées.
Est-ce qu'on revient de nulle part? Est-il possible d'y rester?
Comme un cheval furieux, il s'enfonce dans la poussière, soulevant des vagues aveuglantes. Pour qui voudrait le suivre, il s'agirait de s'engouffrer dans l'écume qu'il laisse derrière lui. En très peu de temps, la tempête s'apaise, toute trace de son passage s'efface.
Concentré sur sa fuite en avant, il nargue des assaillants invisibles, toujours présents cependant. Loin derrière lui. Dans ce pays où l'horizon n'en finit pas de le poursuivre.
Il pense soudain « je cours devant mon derrière »... ça l'amuse.
Yakamoto?
C'est vraiment toi?
On ne s'est pas vraiment présentés.
Je me suis invitée à ton petit bord.
J'espère ne pas prendre la place de quelqu'un que tu attendais.
On va s'accompagner quelque temps
entre l'encre qui coule
et la poussière qui se soulève,
J'espère qu'on apprendra à mieux se connaître.Je ne sais pas où tu m'emmènes mais j'aime l'idée de partir en voyage...
Jusqu'à trouver le point de Chut’.
A fond!... Au fond?
Le jour se lèveLe jour se lève et il ne se lève pas.
Le jour se lève dans le hublot sale. La lumière pointille en ligne éparse. Une journée rouge se prélasse. La tension de l’après, suit la somnolence de l’avant. L’œil clignote… gauche, droite, warning. Sur la voix de détresse, il rechigne à répondre à l’appel d’urgence.
A toute bringue le temps défile sans s’arrêter. L’accélérateur vrombit, un cri de klaxon se détache. Indifférent.
Le jour se lève. Il ne se lèvera pas.
La lumière sale d’une nuit morte se recroqueville sur sa couche. L’oreiller se recouche. L’odeur du pain grillé est éteinte depuis des années lumières. C’est l’heure du café sorti tout droit d’une chaussette-crasse. L’envie de pisser comme un prétexte le presse. Rouler jusqu’au bas du lit, s’engouffrer dehors. Le plein air le bouscule. Un filet de pisse se fait pressant, puissant. Tel un geyser, il cascade jusqu’au sol. La poussière s’éclabousse. Petits diamants éphémères. Un collier de perles crasses qui s’effondrent. Le jour s’est levé, il est levé.
Plus moyen de faire marche arrière. Il boit son café. Plonge le nez dans l’écuelle, noire comme cette nuit pleine. Une nuit pleine qui s’est évertuée à cajoler une lune pleine, bercée de halos, qui ne demandait qu’à s’ouvrir, se vider.
La couche est vide, le jour est là. Il se recouche, là.
Le jour se lève enfin !C’est aujourd’hui, c’est maintenant.
Il saute à pieds joints, réunit toutes ses affaires, enfile sa veste, replie sa couche. Toutes ses affaires sont là. Toute sa vie l’attend. Germe blotti dans l’étreinte de ses 2 bras. Sur le dos, il porte toutes les protections dont il a besoin : veste, sac-à-dos. Le trop lui suffit.
Il charge son side, enfourche sa moto. La clé s’insinue, il démarre. Un torrent de fumée pétarade de son pot. Un coup d’accélérateur et le bolide s’élance dans un nuage de poussière. Le sable le poursuit, se fatigue et retombe.
Il se sent heureux comme le chenapan qu’il est après un bon mauvais coup. Il sourit jusqu’aux yeux. Rien ne l’arrêtera, le jour s’est levé et il le chevauche à toute allure.
Le bruit du moteur fatigué résonne comme la vitesse de la lumière. Le paysage défile en rangs serrés. Des pastilles de couleur s’accrochent à ses yeux qui piquent. Une explosion de particules d’air se pose sur sa peau.
La vie l’a pris par défaut. Il vagabonde, bateau ivre mort sur le flot d’automne. La soif soudain le tenaille, lèvres étirées dans un sourire à présent figé… il sent sa peau se craqueler, sa langue se penche à la rescousse. Il en bave, à sec. Sa vieille bécane rend déjà l’âme. Il descend du chariot, l’abandonne à la poussière. Dans son sac à dos, il y a de l’eau.
Oh lala lala
Voilà, je me sens déjà trop proche de toi.
Et voilà donc que je t’abandonne.
La poussière déjà mange ton visage,
ton sourire se fige en un rictus étrange.
J’ai toujours eu peur des photos qui figent,
statufient l’instant et le travestissent en
l’isolant du reste du temps.
Je voudrais te donner une histoire et déjà
je te laisse partir.
Respectueuse de ne pas suivre ta trace,
respectueuse du désir d’effacement
que je pressens.
Peut-être que je me trompe et que
tu sauras me le montrer.
Je te demandais de m’emmener et déjà
je te laisse aller … nulle part ?C’est un jour grisLes voisins titillent les notes noires et blanches d’un piano pas très bien accordé et lui, il voit les 101 Dalmatiens se promener sur leurs petits coussinets dorés. La méchante Cruella a les yeux qui lui sortent des orbites et cela le fait rire. Elle est si désespérément cruelle… méchante… Elle ne lui fait pas peur.
Ce jour-là où tout semble vouloir se jouer en nuances de gris, tachetées de blanc, tachetées de noir, il s’est presque évanoui !
Assailli par des couleurs criardes, tonitruantes qui l’aspirent comme une spirale de fête foraine devenue folle. Sur le coup, il se retient. Comme scotché au fauteuil. La bouche ouverte. Tous les muscles tendus, les nerfs tirés.
Après cette première réaction défensive, l’abandon… à petits pas… muscles après muscles… Les couleurs qui l’emportent se font plus gaies, étincelantes… Le ravissement le prend. Ses yeux pétillent comme du chocolat.
Vient enfin la douceur. Le camaïeu se fond en un chien-loup qui le laisse épuisé mais content, comme bercé par un début ou une fin de jour… Il s’endort.
Ou plutôt, il ne s’endort pas.
Il s’éveille à un rêve merveilleux. Celui-là même qui donne sens à ses pas chaque fois que ceux-ci se font légers et droits. Quelquefois…
A petites touches Voilà la manière dont il construit aujourd’hui chacun des paysages qui naissent sous ses couteaux chargés d’ocres végétales. Ces ocres, semblent avoir piqué au ciel les plus belles couleurs que puisse donner la terre. Il aime les toucher, les manipuler, les malaxer, les mélanger, les étaler. Avec ferveur, parfois avec violence. Avec délicatesse, élégance, tendresse.
Il ne se lasse pas de ces terres de couleurs ramenées de ci de là comme des captures de ciel collées à ses pas.
D’œuvres monumentales en estampes minimalistes, il navigue indolemment du Haïku à la fresque historique. Complètement présent au temps qui l’absorbe. Le temps d’une création qui ne vit que l’espace d’une naissance. L’espace d’une naissance comme si le reste du temps n’était qu’un paysage de néant.
Du bout des doigts, cela ne lui suffit pas. La matière – terre – vivante - il la répand sur ses bras, s’en barbouille le visage, se trémousse allègrement dans cette couleur gluante, n’oubliant aucune parcelle de son corps, s’encollant les cils pour mieux en sentir l’éclat. Comme un cochon dans sa boue, il s’adonne à son plaisir de terre. Un plaisir de lumière qui danse avec la vie. Qui danse avec la mort. Ondulant dans sa folie délicieuse, il se fait précis modelant des bébés fourmis aux pattes fines comme des spaghettis coupés en 4.
Le sentiment que le bonheur ne peut venir en lui que de l’intérieur le poursuit longtemps. La certitude que partager le bonheur revient à l’abandonner le harcèle longtemps.
Pourtant, un jour, il l’a rencontrée. Celle-là qui flirte avec le vent, les yeux fermés. Le son d’un chant d’oiseau l’emportant loin devant.
Bien sûr, il l’a rêvée. Il a cru n’avoir jamais su avant.
Se brûlera-t-il à cette elle ? Elle, si loin devant.
Ah toi !
Comment te dire ?
Vas-y ! Ou peut-être pas…
Un être libre, fou, un électron…
Tomber ? amoureux ?
Laisser entrer quelqu'un
sous ta carcasse « dorée » ?....
Seul, délié
Je vois ta force, je suis fascinée
par cette liberté, puissante
cette folie qui ne voit que soi
Accepteras-tu de t’ouvrir à autre chose, à quelqu'un, à l’autre
Les sensations tu connais, tu vis
les sentiments, les autres, ils sont où ?
dangereux ?
toi, courageux ou résolu… Où réside-t-il ton courage ?
Ne pas t’abandonner ou changer
A VOIR
AU REVOIRA la dériveQu’est ce qui se casse ?
Qu’est ce qui se sépare ?
Qu’est ce qui permet le début d’une fin, le début d’un ailleurs ?
Des continents à la dérive se bordent d’océans puissants, larges, profonds. Les communications mettront des siècles à s’établir. La perte, l’oubli, la peine, le désespoir feront place à l’oubli, le vide, le naturel, le normal pour revenir, ensuite, des millénaires plus tard, peut-être, à une découverte.
Où est-elle son Amérique à lui ? Son continent perdu le retrouvera-t-il un jour pour enfin se souvenir de l’avoir perdu ? Vivra-t-il cette inflammation de la découverte, cette fulgurance du nouveau qui remplit d’espoir, qui ré-investit un espace oublié ?
A fond la gomme ! Des pelures pleurent sur un papier sali. Le gris s’oublie. Une vie en palimpseste voit rejaillir de vieux restes. Des fossiles mis à jour réécrivent une histoire à l’infini. Il croit avoir trouvé. Il croit savoir. Jusqu’au jour où… la lumière se fait. Il rit de s’être perdu dans une évidence obscure… sauf qu’il ignore jusqu’à quand, jusqu’à où la lumière est éteinte.
Les pistes se brouillent, le sable n’en finit pas de se soulever, dessinant des paysages immuables et changeants. Pris dans le tourbillon de la vie, il abandonne le sens, s’engouffre dans les sensations. Les yeux lui piquent, la tête lui tourne. Il crie dans le désert. Son souffle emplit l’espace de sa cage, déborde de son univers. Extrêmement vibrant, étonnamment vivant.
Son cerveau dinosaure fonctionne avec un monde disparu. Est-il là ? Quel est ce vent qui le porte ? Est-il le vent qui le porte ? Il approche du rivage. Un frisson. Délicieux. Il fuit. Il s’engouffre à l’intérieur des terres. Jusqu’au prochain rivage. Destination finale, nouveau début ?
Comment s’échapper de ce mouvement infernal ? Changer d’élément ? Epouser l’eau ? S’envoyer en l’air ? Reste terre à terre, tu retourneras poussière ! Pars, reviens… vis !
Réfugié dans l’œil du cyclone son regard se brouille.
Nerfs en pelotes, il perd le fil, il se débrouille.
A fond la gommeL’accélérateur coincé tout en bas.
Tête en avant.
A fond la gomme. S’effacer.
Droit devant.
L’aurait bien le droit de se révolter, insoumis devant ce destin sans queue ni tête où il se dessine sans passé, sans présent, sans avenir. Aucun membre actif pour le sortir de l’étreinte rugueuse de l’abstraction. Fatalité grinçante. C’est qui cet auteur qui l’affuble d’un destin aussi délié, sans perspective, un monde à plat où ça tourne même pas rond ?
Il va à fond. Pour se libérer de la contrainte de trouver un sens qu’il désespère de trouver un jour. Pas pour se libérer de ce corps qui réclame de la nourriture, du sommeil, du toucher, de la chaleur, de l’air, de la paresse, de la beauté, des odeurs…
Pour se libérer de lui-même, de son histoire, de l’impératif qu’il s’inflige d’en venir à l’indicatif, de la saturation de conditionnels, de son insupportable tendance à l’exhaustisme*, de son aversion à l’effort qui lui barre l’accès aux subjonctifs.
Des temps qui ne se déclinent qu’à l’infinitif : voilà ce qu’il clame, réclame. L’infinitif, et le rejet du définitif.
Il fonce et il pétille de l’ivresse au désespoir, de l’extase à l’absence. Indifférent. Pleinement présent, avec aucun message à délivrer.
Accueillez chacun celui qui vous sied, prenez en le soin qu’il vous convient.
Il n’a aucun compte à rendre, rien à prouver. Tout à éprouver.
Le petit sourire qui pince ses yeux à la fulgurance d’un choc violent qui BIG BANG. Début d’un univers vidé de soi…
Inimaginable, inconcevable.
Et pourtant là.
Un début après une fin avant un début….
Bon je l’ai bien entendu
Ton besoin à toi d’écrire à moi
Y’en a marre que je t’écrive, te décrive,
te fasse faire, dire ou ressentir des choses
Je t’envoie une page blanche,
renvoie-la moi si tu peux,
en l’état, comme tu le souhaiteras…
Fais du mail art, envoie moi un colis piégé,
ce que tu veux.
Ne me laisse plus faire de toi
ce que moi je veux,
je déteste ce pouvoir, cette violence que j’exerce sur toi à te définir, te regretter, te maltraiter,
te dicter tes plaisirs
La prochaine fois, c’est toi qui parleras de toi, pas moi.Né sans cuirasseIl sort de terre tout englué d’une matière humide, collante, rendant son contact à l’air environnant, perméable.
Il s’est senti glisser. Incapable de différencier le volume qui le constitue de celui qui l’enveloppe… Sensation fusionnelle, étrange, de matières composites qui peinent à exister par elles-mêmes.
Grains de beauté hérités de son grand père qui avait transporté la vie jusqu’à un âge avancé. Petits points incrustés qu’il s’amuse à caresser pour en saisir les éventuelles aspérités. Des rondeurs, pics, gonflements, qui se laissent titiller. Provocant une gêne parfois. Une peur de l’arrachement. Camaïeu de couleurs autour de graines germées aux couleurs bois-terre-bave qui parfois le dégoûtent.
Une peau qui perd de son unité, se parsème d’éclats parasitaires.
Sa bataille pour intégrer le non-lisse, le non-uniforme, il la gagne en la fuyant. En prenant à bras le corps l’ennemi, en l’enrobant de toute part…
Il choisit le motif qui imprégnera sa peau. Ces petits points, venus là déranger son être qui peine tellement à se détacher, il les contraint à s’intégrer au dessin qu’il s’est choisi. Rajoutant de l’encre à la terre, il se compose une enveloppe qui devient sa propre création.
Les intrusions domestiquées, contrôlées, il en fait des amies (tout au moins des prisonnières de guerre) dont il utilise la force et la présence pour faire évoluer son papier.
Message-étendard qu’il traine à bout de corps partout où il passe.
A petits points Aiguille imbibée d’encre.
Un premier tatouage fait main
dans l’intimité de son monde.
A petits points.
Qui s’incrustent dans la peau.
Piqué de douleur.
Une douleur qui fait du bien.
Qui sent qu’elle existe.
Juste à côté
de cette petite constellation,
posée là sous ses yeux,
des petits points venus là
noyer d’autres petits points.
Comme pour les gommer.
Une aiguille à coudre
piquée dans le panier à couture.
Une encre bue à la cartouche.
Une goutte de sang,
rouge sur noir sur blanc.
Petits points tirés, éraflure profonde.
Le dessin se cherche.
Motif de départ :
effacer, faire disparaitre.
Les points, les lignes se joignent…
des formes connues apparaissent, maladroites.
Les larmes aux yeux,
la douleur qui brûle.
Un papillon grossier apparait.
La douleur est trop vive il faut arrêter. Gonflement des chairs… à feu et à sang.
Poser l’aiguille, la ranger.
Continuer plus tard.
Pour l’instant, le mal est fait.
Rabaisser les manches
pour que personne ne voie.
C’est sûr ! On ne comprendrait pas.
Il est déçu : la forme est laide.
Il est heureux : il l’a fait,
il ne peut revenir en arrière.
Un peu plus tard
viendra la croûte
et sous la croûte, la cicatrice…
Un peu plus tard
la peau aura bu l’encre.
On ne pourra plus les séparer.
Je souhaitais que tu m’emmènes avec toi
Et je t’enferme avec moi
Le temps de la rencontre,
de l’apprivoisement, n’est pas fini.
Je te regarde, tu me plais
Mais je me méfie encore,
je reste coincée dans mon connu sécurisé
Je ne désespère pas ;
enfant, on me disait « sauvage »
Je crois que j’ai gardé cette lenteur,
ce long besoin d’être apprivoisée…
avant d’entrer dans
l’intimité d’une rencontre.
Est ce que cela sera possible entre nous ?
Pas sûr…Visage en larme
Des yeux grands
« dis, tu me dessines ! »
- « toi, d’abord »
« moi, je sais pas faire »
- « c’est pas grave, essaie »
« je te montre pas alors »
Il part en courant se réfugier sous la tente. Il s’allonge et ne laisse qu’un triangle d’ouverture pour vérifier que personne ne vient.
Un visage en lune. Un nez busqué.
Un front ourlé comme un bord de mer.
« Tu sais, j’aimerais te raconter mon rêve » « C’est un secret » « Tu sais de quoi j’ai rêvé ? »
- « Non, Raconte moi »
« J’ai rêvé… des dinosaures » « Tu sais pourquoi y’a une planète qu’est venue s’écraser sur la terre des dinosaures ? »
« Moi, je voudrais pas que les dinosaures ils existent plus »
- « S’ils existaient, ils te mangeraient »
Un silence.
« Moi je suis plus fort que le tyranno, je lui ferai SCRATCH et PAF,TOC. Je le laisserai pas manger le gentil diplodocus »
Maman passe tout près du triangle
…
« Maman, je veux pas que tu meures ».
Maman se tait un instant, interdite.
...« Je serai toujours là » finit-elle par dire à mi-chemin entre soleil et pluie. Elle touche son cœur, détourne le regard.
« Une tête, des yeux, des bras… »
- « Les bras, ils sont collés à la tête ? ».
Il ne répond pas, il continue ; dessine encore, comme un gribouillis.
« Là, ça tourbillonne, ça bouge, je me bagarre avec le méchant dinosaure… »
« Toi aussi tu vas mourir, c’est maman qui l’a dit à côté de ce jour. Le méchant dino il va t’emmener avec lui, c’est maman qui l’a dit… »
« Tout le monde y va mourir et moi je trouverais la planète des dinosaures et je laisserai pas le tyrano embêter le gentil diplo, je lui ferai BING, Bang, Scratch ! et sa tête,
elle tombera par terre ! »
Marre d’être le grand frèreJ’ai autre chose à faire qu’à jouer aux billes avec ce petit morveux de rien du tout.
Ils ont voulu un gosse qu’ils s’en occupent !
Je vois pas pourquoi je suis obligé de rester là alors que tous les potes sont partis à la fiesta en mobylette.
C’est quand que j’en ai une de mob, moi ?
Y’en a marre du « pas d’sous », « pas de ton âge », « pas encore », « pas d’ça chez nous »
Qu’est-ce qu’elle va penser de moi la belle Hélène.
Sûr que Pedro va finir par la faire craquer. Il les fait toutes craquer, lui. Et puis il la raccompagnera sur sa mob. Celle qui fait un boucan d’enfer à se faire retourner dans leurs cavernes tous les mammouths endormis.
Je me souviens pas avoir bloqué comme ça sur les dinos moi, quand j’étais petit.
Je pourrais peut-être lui fabriquer un fossile de dinosaure. Ca l’éclaterait de le découvrir sur son chantier, de le déterrer avec son marteau et son burin.
Comme j’aimerais croire comme lui qu’en changeant de planète on va finir par les retrouver les dinosaures.
Mais, disparu, éteint, c’est nulle part, pas vrai ? Même pas ailleurs !
Je t’écris aujourd’hui d’il y a très longtemps
et les mots me manquent
Une phrase tourne ma tête :
« Sors de ton antre »
Je ne sais pas si elle t’est adressée mais aujourd’hui est né l’enfant-toi
Mélange d’enfants qui ont compté pour moi.
Troublanc
Troubleu
On ira voir la mer, promis !Panne sècheÇa y est, elle est là… savait bien qu’ça finirait par arriver.
Plein désert de sable, plus une goutte dans l’carbu. L’or noir vient à manquer. Va falloir continuer sans faire ronronner le moteur. Plus rien dans la machine, même pas gardé les pédales pour surseoir aux exigences de la mécanique. Pas de descente conséquente pour laisser aller la bête tous freins lâchés…
Alors quoi? s’arrête là ? Déballe le campement et voit si quelque chose ou bien quelqu'un advient ? Providentiel ?
Le vent se lève. La poussière tourbillonne. Voit pas à 5 mètres.
Un temps dressé, provocant, il fait face. Ses allures héroïques ont bien vite raison de son sérieux. Un rire nerveux le prend par la main. Un regain d’énergie l’entraine, il chope son sac dans le side, l’harnache à son dos. Il s’enturbanne la bouche dans son keffieh, descend ses lunettes sur son nez. Et il se met en marche. Peut pas rester là, à attendre, même pas tranquille, près de sa bête à bout de force, inutile. Son engin de liberté, il l’abandonne là avec bonheur, encore un ticket gagnant vers le moins, la légèreté de l’être.
A l’aveuglette, il se fraye un chemin dans cette bruine de poussière qui obscurcit son horizon. Un pas devant l’autre, le poids de son corps enfonce le clou, il se fait enclume. Toute son énergie, toute sa force est tendue vers le devant, avancer, coûte que coûte.
A contre vent. C’est la direction choisie. La plus difficile, sûrement la meilleure. Il ne s’en laissera pas détourner.
Un pas devant l’autre, un pas puis l’autre… le sac pèse sur ses épaules rebondies.
Boire ? ça voudrait dire s’arrêter, se bouffer des milliers de particules de poussière. Pas encore… pas nécessaire.
Le jour se couche. Le vent se calme. L’horizon qu’il soupçonne vaste reste indistinct. Ses forces sont moins vigoureuses. La résistance qui s’oppose à son avancée également.
Il bute sur une touffe d’herbe, la première qu’il perçoit depuis bien longtemps.
C’est le signal. Engourdi, épuisé, il met du temps à y répondre. Il s’effondre enfin à la manière d’une tortue, carapace au sol, les membres ballants.
Une petite éternité d’abandon. Avant de se redresser, d’ôter les sangles qui enserrent ses épaules et se ruer sur la précieuse gourde qui pèse lourd dans son maigre bastingue. Le liquide lui brûle le gosier, il élève la gourde, jouissant de la riche cascade ruisselant dans sa bouche, dégoulinant sur son menton.
Wouah ! Il se sent puissant. Infiniment démuni et puissant. Abandonnant là toutes ses forces, il se laisse emporter dans un sommeil sans rêve.
Encore une journée de gagnée !
Une chanson d’amour - tristeAccoudé au comptoir, il dépense le butin de la journée.
Ça fait des mois qu’il bosse sur ce chantier, qu’il rentre au baraquement, épuisé, qu’il s’escrime à réunir le max de blé avant de rentrer à la maison. Il s’est promis de ne rentrer que quand il aurait la somme entière. Economiser les voyages, éviter de rentrer trop vite, encore pouilleux. Son retour, il serait triomphal, en plus de la somme, il reviendrait, comme il l’avait rêvé, avec des pompes en cuir, cirées, un pardessus jusqu’aux chevilles, et un couvre chef à faire pâlir d’envie tous les caïds d’Al Pacino. Un bouquet de fleurs, des bras chargés de cadeaux, une alliance aux trois ors tressés pour sa belle, si patiente, si joyeuse au réveil.
Mais là, ce soir, c’est Noël, ça fait déjà huit mois qu’il est sur ce tronçon d’autoroute et depuis longtemps déjà il évite d’écrire à sa belle. Trop dur, trop long. Les mêmes phrases qu’il disait jadis avec son cœur ne coulent plus que de son stylo.
Alors oui, ce soir tout ce qui est tombé dans ses poches se videra sur ce zinc crasse. Il chantera. Il tapera des mains, des pieds. Il laissera aller son sourire sans compter.
La belle Leila, aux cheveux indomptés, l’attachera à son ivresse, tournoiera sous les lustres vétustes, renversera des tables bancales.
Quelques mois de travail acharné ici pour une vie meilleure là-bas.
En quelques mois gagner ce que toute une vie n’aurait pas suffit à réunir.
Et pourtant, là, à l’orée de ce retour tant espéré, il sent s’effondrer en lui cette vie qu’il croyait s’acheter en venant ici. La séparation, l’absence… tout un monde nouveau qui s’était ouvert à lui. Une attente, un espoir.
Il avait crû sacrifier quelques mois de sa vie pour construire sa maison au pays…
La parenthèse s’est refermée. Le point final s’était caché avant elle sans qu’il ne le soupçonne un instant.
Comme quelques notes Le plic ploc de la plage.
La mémoire monte
comme la mer.
Une chanson qui navigue si bien.
Des rivages et des vagues,
une écume en roulis,
le chant des goélands
et le sel, et le sable.
Et le vacarme des profondeurs.
Un silence rythmé
qui ouvre à tous les paysages.
Sans les nommer,
il les voit, il les sent, il les pleure.
Parfois même il les rit. Si, si,
je m’en souviens, …des fois.
Une boite à mémoire ?
La sienne ressemblerait plutôt à une boite noire ? un cercueil ? une boite à trésors ?
Une boite à musique !
Il sent Mandela Day lui remonter de quelque part…
La musique oui ! Mais aussi les paroles. Surtout les paroles !
Ces groupes de mots que l’oreille écorche, cajole, triture, … et qui s’ouvrent chaque fois comme des horizons nouveaux et tellement proches.
Ses plus belles relations restent intimement liées à des séances d’écoute, mystérieuses et merveilleuses. Un goût partagé et au-delà : un enthousiasme !
Une boite à musique ! C’est vraiment ça ; une musique toujours la même qui ne résonne jamais pareil. Une boite à musiques, à plein de musiques, et même des improbables.
Retrouver leurs chemins ? Il en fait l’économie volontiers.
Les souvenirs passent. Il les laisse faire. Il s’est fatigué de les traquer, de les chasser… il les laisse aller et venir à leur gré… A un moment, ils se posent là et il en oublie la présence. On appelle ça faire partie des meubles.
De temps en temps, certains souvenirs lui claquent à la face… il se défend un peu, bien sûr, sous le coup de la surprise. Mais très vite il se reprend et se laisse emporter par une émotion brute et vive, vivante.
Ses souvenirs ne se racontent pas, ils se sentent, se reçoivent, s’imaginent. Les mots ne sont que les voiles de la traversée, la face émergée de l’iceberg. Les voiles sont dressées, c’est un cas résolu. Il est à présent sur le pont tout occupé à tenir le cap et à vivre le rythme de la mer sous sa coque, sous ses pieds.
La mémoire s’est perdue,
lui aussi,
et c’est très bien ainsi.
Elle est là ?« Bon il en fait quoi ? Il en a une ou il en a pas ? »
« Ecoute ! Elle est là !Juste là ! Maintenant ! »
Le vent souffle si fort sur ses oreilles que ses joues se creusent. Les lèvres en cul de poule, flasques, glougloutent gentiment.
« Ouais d’accord… Mais il en fait quoi ? Il en a une ou il en a pas ? »
« Ecoute ! Elle est là ! »
Waouh, cette lumière ! Ces éclats de poussière !
« Il va loin comme ça ? »
« Ecoute ! Et arrête de poser des questions ! Ça sert à rien les questions,
Sois là ! »
« Mouais… Mais il pourrait pas mettre de la musique au moins ? »
« Si tu veux, mais elle est déjà là… »
Tiens, il en choisit une …
« T’aurais envie de quoi, toi ? »
« Moi ch’sais pas. Qu’est ce qu’il a ? »
« Beh, la radio, »
« Ouais vas-y met-la ! »
En moto, la radio, c’est sympa…mais…
Peut être quelqu'un profitera du son quelque part sur le passage… En tout cas les ondes balancent leurs vibrations et ça remplit un peu de ce silence angoissant.
Quand on veut faire taire le dedans, on essaie de faire parler l’extérieur… on arrive souvent à rien de mieux qu’un satané boucan…
Il n’est pas homme qui se raconte.
Il s’imagine.
Quoi te dire, quoi t’écrire
À côté de la mémoire, le Silence ?
Fin du Bavardage.Un homme en exilSur le départ. Il laisse derrière lui, ce qui est derrière. Il avance droit devant. Il aime se perdre. Un homme aux goûts ambigus. Un être seul, délié. Une part d’ombre. En construction, déconstruction. Attiré par le néant. Etranger à lui-même. Pétri de ressentis. Fragile et puissant. Sur un fil tendu. Entre sagesse et folie ?
Il a eu un frère. Il a eu une mère. Il a eu une femme. Il est parti. Il s’est perdu.
Il fait de la moto. Il a vécu d’essentiel. Il cultive l’abandon.
Il n’a pas assez de sa vie comme ça ? Cet homme parait tourmenté. Qu’a-t-il vécu de terrible ? Qui est-il vraiment avec tous ces sentiments ? Pourquoi l’exil ? Il fuit en avant quoi ? Où est son soleil ? Sait-il que devant lui, il peut trouver du solide en lui et ainsi ne plus avoir peur ? Ou bien a-t-il peur du futur car inconnu ? Jusque quand va-t-il décider de se perdre ? Va-t-il s’arrêter quelque part ? Que recherche-t-il dans le néant, dans le vide ?
Il a peur de s’attacher, peur de perdre : quelqu’un qu’il aime, la vie, peur de donner de l’importance aux choses, à lui-même. Peur de souffrir, de passer à côté. Peur de s’enfermer, peur de mourir. Peur de se tromper, peur de s’échouer.
Affronter sa peur c’est la provoquer, lui rentrer dedans, aller au-devant de tout ce qui peut le blesser. La vider de toute substance. Se vider de toute la substance de sa peur c’est se vider de soi-même.
Son soleil ? Sa naissance : la fuite, l’abandon, la mort pour finir, pour qu’advienne le nouveau, ce commencement qui n’a rien de solide. Tout n’est pas encore perdu. Il n’est pas au bout de ses peines.
Chaque jour le soleil frappe à sa porte… Il en cueille un rayon, une chaleur délicieuse, chaque merveilleuse odeur. Son errance est joyeuse autant que triste, il est corps autant qu’esprit.
Son hier et son demain n’existent pas et ce vertige qui nous prend à le suivre ressemble à une extase.
S’y abandonner ou la contrôler tel est chaque jour le défi à relever. Car des devant, il y en a des milliers, il suffit de se tourner pour en changer.
Peut-être serait-il mieux compris s’il se stabilisait, s’il acceptait de s’ancrer dans un monde, avec une histoire, des masques qui se prendraient à la vie ; s’il entrait dans le jeu de théâtre qui fait le réel de tant d’autres. Il n’y croit pas. Il s’y sent étranger, imposteur, tricheur. Sa vérité est ailleurs. Comme suspendu entre 2 mondes, il navigue dans les limbes qui sont son univers, il s’y sent à sa place, étrangement.
Cette fille de l’air qui vient lui chatouiller les narines, lui titiller les nerfs, le faire basculer dans un monde inconnu pour lui. Celle-là même qu’il aperçoit quand il ne s’y attend jamais, fait de lui un être jamais seul, éternellement amoureux, d’un amour libre qui n’en finit pas de tomber. Comme un nouveau sans cesse, recommencé… Un jour, peut-être, aura-t-il envie de la retenir, de la garder. Il s’en fera des provisions, la mettra en bouteille et pourra se mettre à la plongée.
Elle est peut-être là, sa peur la plus profonde : perdre son innocence, même si elle est tout sauf naïve, même si elle est maculée du sang d’un nouveau-né livré à la mort.