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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'amour ordinaire

Auteur Sujet: L'amour ordinaire  (Lu 1345 fois)

Hors ligne seixal

  • Tabellion
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L'amour ordinaire
« le: 16 Octobre 2017 à 03:56:18 »
Un petit texte pour montrer que l'amour peut arriver à tout le monde.


********


    Monsieur José descend les dernières marches qui le séparent du hall d’entrée de son immeuble. Il jette un coup d’œil furtif dans le miroir du vestibule pour vérifier sa présentation, juste avant d’appuyer sur le bouton commandant l’ouverture de la porte d’entrée. Une douce matinée l’accueille dans rue. L’air a troqué sa rudesse hivernale pour une agréable clémence printanière. Des points verts éclosent sur les branches noires et glabres et annoncent les beaux jours à venir.
     
    Comme chaque matinée ouvrable, il se met en marche pour gagner sa voiture stationnée, comme toujours, deux rues plus loin. La journée au bureau s’annonce légère : en employé modèle et expérimenté, monsieur José a pris de l’avance sur les tâches de la journée. La hâte inutile, sa démarche se fait nonchalante pour profiter pleinement du sirocco printanier qui caresse ses bronches à chaque respiration. 

     Une demi-douzaine de minutes sont à peine passées que son véhicule est déjà en vue. Alors qu’il s’approche de la portière côté conducteur, monsieur José remarque un rectangle blanc pris en tenaille entre le pare-brise et l’essuie-glace. La curiosité le pousse à se rapprocher et se pencher sur le capot. L’examen visuel de l’objet révèle qu’il s’agit d’une enveloppe. La main droite de monsieur José happe le courrier, pendant que la main gauche soulève le couvercle de papier pour se saisir de la lettre qu’il contient, et de la lire. 

« Monsieur,

     Je commencerai par vous présenter mes excuses de m’adresser à vous de la sorte. Vous êtes un sieur, certes, mais vous n’êtes pas mien. Vous ne me connaissez pas, mais vous, vous ne n’êtes pas inconnu. J’espère que mon approche épistolière vous touchera sans vous effrayer. Il se trouve que ma plume est plus audacieuse que ma bouche, aussi je me risque à vous écrire ce que je n’oserais jamais vous dire. Voyez-vous, je vous ai aperçu un jour au détour du hasard, et depuis je vous aime. Votre apparition se trouva être une révélation. Depuis des jours qui me paraissent des années, je fais tout pour vous voir, et rien pour être vu de vous. À vrai dire, je n’y suis pour rien. Mon libre-arbitre est sous le diktat du tyran de l’attirance qui me commande mes actions. Je vous regarde avec attention, oui. Non pas pour vous posséder, mais pour vous admirer béatement.
   
      Mais je connais la vipère calomnieuse qui dort au fond de l’âme humaine. Je connais le bruit de sa langue qui persifle, et le goût âpre de son venin qui tourmente. Je sais que ces mots que je vous écris seront perçus par les juges de la basse-cour comme risibles, ou abjects. J’ai conscience que les pharisiens y verront un pêché contre-nature passible des flammes du bûcher, ou de l’enfer. Moi, je ne souhaite que brûler de passion pour vous. Je ne vois rien de déviant dans le fait de désirer votre amour, et que du fiel dans leurs cœurs. Pour d’autres, l’amour est beau et vertueux. Entre nous, il est vice et ignominie. La beauté, et la vertu, si elles existent, se distinguent de la laideur et du vice que si elles s’appliquent en toute chose de manière absolue.
       
    Derrière ma plume je rougis de vous l’écrire : je souhaite entrer dans votre vie pour compléter la mienne. Si les relations humaines sont souvent transitoires, l’amour que je vous propose est définitif. Je comprends que ma démarche vous surprenne, ou vous effraye. J’imagine que jamais auparavant l’on ne vous ait sollicité de la sorte. Toutefois, vous voir au loin ne me suffit plus. Je souhaite vous connaître. Je ne connais pas votre situation affective, il se peut que vous ne soyez sensible à ma proposition. Dans ce cas je disparaîtrai, et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Peut-être vous faudra-t-il un peu de temps avant d’accepter et comprendre. J’attendrai le temps qu’il vous faudra. Je ne m’attends à rien, mais espère tout de votre part, car le rêve est la vie.


Philippe.»
L'éloge offre à la vanité ce qu'il vole à l'humilité.
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Hors ligne Quaedam

  • Calliopéen
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  • Jean-Michel Palaref
Re : L'amour ordinaire
« Réponse #1 le: 16 Octobre 2017 à 21:31:32 »
Salut seixal:)
Comme d'habitude, mes remarques et critiques reflètent mon avis, libre à toi de les suivre ou non. Je n'en serais pas vexée.

Il y a vraiment deux temps dans ton texte. Sur la première, j'ai quelques critiques, mais beaucoup moins sur la deuxième. Voilà quelques remarques stylistiques.

Citer
L'air a troqué sa rudesse hivernale pour une agréable clémence printanière.
Je ne suis pas fan de la formule « agréable clémence printanière ». Tu as une suite de trois adjectifs dont un transformé en nom mais je trouve que c'est tout de même lourd.

Citer
« branches noires et glabres et annoncent »
Combo de « et ». Là encore les répétitions ne sont pas ma tasse de thé. Je pense que tu peux alléger ta phrase en utilisant le participe présent d'annoncer. Attention, le participe présent alourdi le rythme.

Citer
Comme chaque matinée ouvrable, [..] comme toujours
Dans la même phrase, ces complètements de temps sont redondants. Si tu veux souligner la routine, l'immuable (comme je pense que c'est le cas), essaye de couper ta phrase en deux pour voir si le rythme n'est pas plus intéressant.

Citer
« La main droite de monsieur José happe le courrier, pendant que la main gauche soulève le couvercle de papier pour se saisir de la lettre qu’il contient, et de la lire. »
Pourquoi « et de la lire » ? Je ne vois pas ce à quoi se rattache le « de la ».

Tu utilises de manière globale un peu trop le « et ». Même si c'est sans doute la moins casse-gu*ule des conjonctions, tu as un niveau suffisant pour varier les plaisir.

Honnêtement, ton texte est très bien écrit, c'est un plaisir à lire. En dehors de ces remarques, je n'ai rien à dire sur la stylistique.

J'ai beaucoup aimé certaines tournures comme celle-ci :
Citer
caresse ses bronches à chaque respiration.
J'adore le mélange de médical/biologique et la poésie romantique de la caresse. On retrouve beaucoup le motif du romantique qui se heurte au quotidien mais sans que ça entre en opposition frontale. Ca ne sort pas le lecteur du propos. Et en cela ton texte est particulièrement élégant. Je pense que c'est ce qui me plait et que me fait dire/écrire que je suis fan xD J'adore quand le style sert le propos. Honnêtement, c'est un texte quasiment parfait à mes yeux. L'amour qui sort du quotidien, pour de vrais. Même dans les mots  :coeur:

J'aime beaucoup la manière aussi dont tu situes l'action ici. « matinée ouvrable », on sait qu'on est en semaine et que Monsieur José travaille. C'est évident ! En deux mots tu résumes une situation qu'on pourrait paraphraser inutilement.

Monsieur qui trouve échos sur la plume du correspondant à « Vous êtes un sieur, certes, mais vous n’êtes pas mien ». C'est tellement mignon !

Le personnage du correspondant est adorable. Surtout, je trouve très habile de ne pas laisser transparaître son sexe. Je pense que le lecteur, comme moi, se basera sur ses préjugés et ses habitudes socio-culturelles pour le déduire. Et donc se tromper. La chute est inattendue, car elle remet en perspective les paragraphes précédents...

Bon j'arrête de m'extasier bêtement, mais honnêtement, j'ai adoré. Fais moi signe quand tu posteras un nouveau texte !

Hors ligne sindu5673

  • Tabellion
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Re : L'amour ordinaire
« Réponse #2 le: 21 Octobre 2017 à 04:05:30 »
Bonjour Seixal,

Tout commentaire de ce texte qui ne soit un éloge serait presque de la préciosité! Une très belle plume qui fait réfléchir et nous renvoi à nos contractitions. Bravo!

Hors ligne seixal

  • Tabellion
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Re : L'amour ordinaire
« Réponse #3 le: 24 Octobre 2017 à 18:29:39 »
@Quaedam

Merci beaucoup pour tes remarques judicieuses! Je peux voir que tu es un(e) lecteur(rice) avisé(e), et prends ta précieuse critique en compte.
L'éloge offre à la vanité ce qu'il vole à l'humilité.
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Hors ligne Ari

  • Palimpseste Astral
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Re : L'amour ordinaire
« Réponse #4 le: 24 Octobre 2017 à 18:53:05 »
Re-bonjour Seixal :)
Premier point extrêmement positif : j'ai ouvert distraitement cette page et j'ai failli la refermer en me disant que je n'étais pas assez concentrée pour lire, que je le lirais plus tard... Mais ligne en ligne, eh bien non, je suis restée :) avec grand plaisir. Donc mieux que de garder accroché quelqu'un de patient et intéressé, tu as su me garder alors que j'étais un peu speed et d'humeur à papillonner.


Les détails :

Citer
et de la lire. 
Je ne vois pas l'intérêt de la formule "et de + infinitif" à cet endroit, pour moi ça tombe à plat...

Citer
épistolière
Il me semble qu'épistolière est un nom et pas un adjectif. Ce ne serait pas plutôt épistolaire ?

Citer
du tyran de l’attirance qui me commande mes actions.
Je pense qu'il faudrait mettre soit "me commande" soit "qui commande mes actions".

Citer
La beauté, et la vertu, si elles existent, se distinguent de la laideur et du vice que si elles s’appliquent en toute chose de manière absolue.
Pour moi il faudrait mettre : "ne se distinguent... que".
Et je ne comprends pas trop le fond de cette phrase ?

Citer
J’imagine que jamais auparavant l’on ne vous ait sollicité de la sorte.
"l'on ne vous a"
Ou alors, "j'ai du mal à imaginer que l'on vous ait"...

Citer
il se peut que vous ne soyez sensible à ma proposition
Je ne sais si l'oubli du "pas" est volontaire, pour moi ça ne sonne pas très bien comme ça, mais j'aurais du mal à expliquer pourquoi.



Pour le fond :
Je m'en veux à moi-même car j'ai lu/vu assez rapidement la signature, "Philippe", alors que je n'en étais encore qu'au tout début de la lettre. J'aurais aimé voir l'impression que m'auraient fait les paragraphes suivants si j'avais cru à une femme.
Le style est beau et posé, très agréable à lire.
L'expéditeur de la lettre est très attendrissant, il y a de très jolies tournures dans l'expression de ses sentiments.
La seule chose qui m'a gênée à la fin de la lettre, c'est que Philippe ne propose aucun moyen de le contacter ou de laisser entrevoir la réponse de M. José. Comment saura-t-il quelle est la décision de ce dernier ? Il promet de cesser de le suivre si l'autre ne veut pas... Mais pour ça il a besoin d'une forme de réponse (qui peut même être un code).

Un texte très agréable au total :)
~ Ari ~

 


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