Don Raton semblait être revenu d’entre les morts. Cela faisait des années que l’on ne l’avait plus vu. On disait de lui qu’il avait été capturé et torturé par les rats blancs. Étais ce vrai ? Où avait-il vécu ? Comment avait-il survécu ? Une chose était certaine, sa fratrie n’était plus avec lui. Raton avait auparavant une grande famille de rats, douze petits rats et ratones. Les rumeurs disaient qu’il était tombé dans une embuscade des rats blancs et qu’ils y étaient tous passés…
C’était Don Raton qui dirigeait la procession à travers les égouts. Il était encore plus mystérieux qu’autrefois. Rizzo se risqua à croiser son regard. Le vieux rat restait taciturne et ne parlait que parcimonieusement pour indiquer le chemin à suivre à l’assemblée. Ses poils étaient rêches, sa musculature acerbe, son museau âpre et sec, tout laissait transparaître une vie de rat solitaire et douloureuse, une existence de survivant. Il ne laissait transparaître aucune expression sur son museau. Son regard était vif et déterminé, son attitude aussi acérée que ses incisives étaient longues et pointues. Il sentait la mort et une sensation faite d’un mélange de peur, de crainte et de respect vous prenait lorsque vous étiez dans son halo.
La procession poursuivait sa marche funèbre. Elle s’écartait lentement le plus loin possible des coccinelles. Le monde d’hier avait laissé son lot de monstruosité parmi les décombres, des modifications génétiques totalement improbables avaient donné naissance à toute une série de nouvelles bestioles, à l’image de ces coccinelles, elles qui étaient de la taille d’un rat et aussi voraces que des vampires affamés. Les coccinelles se reproduisaient à des vitesses folles et dévoraient toutes les bêtes qui croupissaient dans les égouts : les moustiques tigres, les musaraignes, les chats siamois, les cafards, les souris, les lézards, les serpents et autres crotales. Tout y passait. Les coccinelles étaient les seules bestioles connues des rats qui rivalisaient à leur échelle sur la chaîne alimentaire. Enfin, pour ce qu’ils connaissaient de leur monde. L’évolution de leur cerveau, l’acquisition du langage qui donna naissance à leur style d’organisation pyramidale et hiérarchique ne datait que de trois siècles. Les rats n’étaient pas encore parvenu à remonter jusqu’au premier rat mutant, celui qui leur permit d’avoir conscience de qui ils étaient et de se projeter dans l’avenir, avoir une idée du passé et du présent. Ils vénéraient le Dieu « Rat » et son prophète, l’architecte, « Ratoum », celui qui leur avait montré « la voie du Rat ! »
Nos trois rats de poker étaient dans une situation délicate, ils n’avaient rien à faire dans ce bar clandestin au milieu de la nuit. Le jeu était interdit dans le monde de « Rat », tous le savaient. Jérôme et Adélia étaient également en difficulté, leur petit business était totalement illégal. Son comptoir de délicatesse lui servait de vitrine, Jérôme refourguait des capsules en dessous du bar et il en tirait un profit non négligeable. Rizzo n’était pas rose non plus, il s’occupait de livrer les délicatesses tout en prenant soin de glisser les capsules aux acheteurs qui en passaient la commande. Chaque membre de la procession était donc coupable d’un délit envers la communauté de rats. Chacun était, de proche ou de loin, coupable de la mort de Jojo. Et leur plus grand crime dans cette histoire, ce n’était pas la mort de Jojo, c’était d’avoir fait se rapproché les coccinelles au plus près de la communauté de Rat. Même si leur salle clandestine était un peu à l’écart, elle restait proche de la communauté et les rats en charge de la sécurité ne tarderaient pas à remonter la route des coccinelles. Cela ne leur prendrait pas plus d’une journée pour retracer leurs parcours et identifier la route de celui ou ceux qui les avaient emmenés au plus près de la communauté. Ils étaient tous pour le moins en cavale, l’essentiel étant de trouver un plan qui leur permette de se disculper de leur méfait. Tous évitaient donc d’évoquer le sujet et se fiaient à Don Raton, c’était peut-être le plus valeureux d’entre tous. Mais, pourquoi était-il venu leur apporter leur aide et d’où sortait-il ?
Benidou, Justin et Raymond se chamaillaient afin de savoir lequel des trois allait oser adresser la parole à Don Raton. Aucun d’eux ne connaissait le chemin que Don Raton avait décidé d’emprunter. C’est Benidou qui fit preuve de courage, sa langue fut moins fourchue qu’a son habitude, c’est avec un petit rire-jaune complaisant, se faisant tout petit face au rat charismatique qu’il lui adressa la parole de sa voix sirupeuse : « Don Raton, est-ce que tu sais où on va ? » Le vieux rat solitaire lui répondit d’un ton neutre et direct : « Je vous emmène au bloc C !» Lorsque les mots « bloc C » résonnèrent dans les égouts, tous les rats retinrent leur respiration !
Raymond tenta de prendre la parole.
— Le bloc C, c’est brebrbebebrb. Le bloc C, ça n’exi brebrebbrbe. Ahhh.
Face au stress, son capsulisme s’accentuait, il ne parvenait pas à correctement agencer les mots de ses phrases. Ses pensées étaient claires dans sa tête, mais floues pour son entourage.
Justin voulut s’assurer de ce qu’il avait entendu sortir du museau de Don raton…
— Le bloc C ! Vous n’y pensez pas … les … les … les rats blancs !
Don Raton tourna son museau emballafré vers Justin qui en perdit toute contenance. Le rat acerbe le regarda dans le fond de ses yeux, l’un bleu, l’autre albinos, pour lui demander de répéter les paroles qu’il venait d’avoir oser prononcer. Une grande cicatrice oblique traversait la tête de raton, partant du haut vers le bas, de gauche à droite. Justin était assez proche de la bête pour pouvoir contempler ses oreilles crevassées, son museau griffonné, toutes les marques des combats féroces qu’il avait certainement déjà dû mener dans l’une de ses nombreuses vies antérieures. Toutes ses marques résonnaient sur son visage, subjuguant Justin qui restait sans voix. Il se sentait mortifié, pétrifié devant ce rat qui en imposait.
— Les rats … ce que l’on dit Don Raton … je ne sais pas … Vous, votre famille !
Tandis que Don raton jaugeait l’âme de Justin qui était incertaine, hésitante, tous les autres rats étaient stupéfaits et ne savaient plus trop quoi penser de cette histoire. Don Raton voulait rejoindre le bloc C, voulait-il se rendre chez ses tortionnaires, ceux qui avaient tué sa famille ? Aucun rat de l’assemblée ne parvenait à comprendre la démarche de Don Raton. Rizzo, comme tous les autres rats, tentait de faire sens de ce qu’il était en train de se passer.
Après avoir jaugé les profondeurs de l’âme de Justin, Don Raton tourna son regard vers les autres rats. Il les calcula l’un après l’autre, s’attardant sur chacun d’entre eux le temps d’une seconde. Il s’avança vers Rizzo tout en parcourant du regard chacun des membres de l’assemblée. Il finit son rituel en s’arrêtant juste devant Rizzo, il lui offrit un minuscule rictus du coin de son museau, son attitude devint légèrement moins austère, et il rassura l’assemblée d’un « Faites-moi confiance ! » tout en frappant de sa patte l’épaule de Rizzo qui sursauta de crainte et de fascination devant ce rat totalement hors du commun. Don raton reprit la tête de la procession, il se retourna une dernière fois vers l’assemblée avant de poursuivre sa route : « De toute façon, aucun d’entre vous n’a envie d’allez expliquez aux autorités comment des coccinelles sont arrivées jusqu’ici, n’est-ce pas ! » un petit rictus restait collé entre ses moustaches. Chacun savait très bien ce qu’ils risquaient : la décapitation, l’acide ou être dévoré de l’intérieur par ses minuscules chenilles que l’on vous introduisait précautionneusement tel un suppositoire. Nul ne dit mot et tout le monde suivit Don Raton.
Rizzo ne parvenait pas à savoir depuis combien de temps ils marchaient. Cela devait bien faire deux à trois heures. Les trois vieux rats discutaient entre eux. Jérôme tentait de consoler Adélia comme il le pouvait. Don raton marchait seul au-devant de la procession de rats. Un vrombissement fit tiquer Don raton qui ralentit la cadence, il leva la main et enjoint tous les rats de s’arrêter. Tout le monde s’arrêta, n’osant prononcer un mot. On entendait un vrombissement sourd, comme une basse lourde qui faisait vibrer les murs bétonnés à intervalles réguliers. Les intervalles étaient assez longs et les vrombissements sourds et profonds s’étalaient sur une à deux secondes. Don Raton semblait identifier d’où provenaient les vrombissements. Après avoir choisi une direction, il fit signe à l’assemblée de le suivre. Don Raton avançait bien en direction des vrombissements sourds, ceux-ci se faisaient de plus en plus prononcer au fur et à mesure que la procession se rapprochait de la source des vibrations incessantes.
Petit à petit, Rizzo compris ce qu’étaient ces vrombissements, il s’agissait de basse sourde provenant d’enceintes acoustiques, il s’agissait de « musique ». Ces galettes en acétate que les humains plaçaient sur un « tourne galette ». L’appareil « tourne galette » se chargeait de transmettre les vibrations vers un transformateur qui traduisait les données de la galette en vibration acoustique. Cette activité leur permettait de se titiller les oreilles et procurait une sensation de plaisir chez son auditeur. Certains rats savants étaient parvenus à comprendre le fonctionnement de leurs anciens systèmes de lecture, mais pas l’enregistrement. Les rats se contentaient de récolter les galettes qu’ils parvenaient à trouver des décombres et classifier celles-ci en « genres de musique ». Cette activité était devenue très appréciée des rats. Ils chargeaient ses galettes sur d’énormes enceintes acoustiques et se mettaient à bouger leur corps de manière irréfléchie et spontanée, entraînés par le rythme. Cette activité relevait du macabre et du nostalgique, on entendait ses voix d’humains percer à travers les enceintes, de leur langage inconnu, comme une manière de les faire ressusciter. On avait l’impression de danser avec les morts.
Les vibrations acoustiques que Rizzo percevait n’avaient rien à voir avec ce qu’il avait déjà pu entendre auparavant. Les basses étaient lourdes et sombre, lente, profonde. Tout son corps se mettait à trembler de manière lancinante. Les caisses claires et autres effets percussifs résonnaient sur la mesure, les aigus trituraient le tout de manière éparse. C’était semblable à du jazz, mais plus électronique et bien plus lent. Cette musique était, brumeuse, comme embourbée dans une mélasse sans nom. Des voix humaines plaintives venaient s’étaler sur cet enchevêtrement sourd, tel un sanglot venant percer le brouillard, un signe d’espoir sortant des profondeurs des égouts. La musique s’accordait bien avec la grisaille profonde, elle n’en marquait que de plus belle cet univers de béton froid et obscur.
La procession s’avançait de plus en plus profondément dans les égouts. L’humidité leur transperçait le corps à présent, leur humidifiant le poil jusqu’à l’os, comme un témoignage des mètres de terres qui les séparait de la surface. Des gouttelettes recouvraient les plaques de bétons les séparant des tonnes de terre qu’elles soutenaient au-dessus de leurs têtes. Après quelques carrefours et autres croisements, un rat se laissa apercevoir. Il se situait au fond d’un long couloir gris-noir bétonné qui se rétrécissait au fur et à mesure que l’on s’avançait vers la porte. Au fond du chemin bétonné, il ne restait qu’une largeur de deux rats et une hauteur d’un rat debout. La porte semblait vibrer sous l’assaut des basses monstrueuses qui vrombissaient dans la salle. Don Raton interpella le rat de garde, celui-ci portait un tue-mouche dans sa main.
— Salut Belette !
— Salut Raton ! – Belette scruta les membres de la procession avec suspicion – est-ce que tes amis sont clean ?
— Ne t’inquiète pas Belette ! Je m’en porte garant.
— C’est parce que c’est toi Raton !
Belette ouvrit la porte au groupe de rats tout en les scrutant du coin de l’œil. Lorsque la porte s’ouvrit, une fumée épicée s’engouffra dans le couloir, formant un brouillard qui les empêcha de voir au-delà de trois centimètres. La mélasse épicée se mélangeant au vrombissement de basses et autres vapeurs de champignons les asphyxia dans un premier temps, avant que les substances psychotropes n’agissent sur leurs nerfs de rats. L’intérieur de la salle, gigantesque, ne s’offrit aux regards de la procession qu’après que la fumée fût dissipée. Il s’agissait de fumée de champignons séchés (bolet, entolome livide, Cudonia circinans, gyromitres …). Les rats fumaient les champignons, car ceux-ci leur procuraient un état de relaxation. Si l’on en abusait, on pouvait s’offrir de légères hallucinations. Les rats les mangeaient également, mais l’effet était beaucoup plus fort. Les indigestions par absorbation n’étaient pas rares et les crises de paranoïa qui les accompagnaient pouvaient être fatales. La mort survenait en cas d’overdose.