Pour travailler mon style j'écris sur des sujets imposés par des amis. Ici le sujet était : " Une scène d'adieu vue par trois narrateurs différents". J'ai donc divisé le texte en trois partie et je publie ici la première.
Je rappelle que c'est un simple exercice de style, c'est mon tout premier texte alors n'hésitez pas à me critiquer salement et à me dire si ça vaut le coup de continuer sur les deux autres parties !
I - le devoir
Nos bottes claquaient en cadence sur les pavés. Nous marchions maintenant instinctivement en rythme, comme aux entraînements. Plus besoin d'un supérieur pour battre la mesure, on avait ça dans la peau.
Les rues silencieuses s'offraient à nous dans la fraîcheur matinale, à l'heure ou les fenêtres s'illuminent une à une. Le béton neuf et lisse traçait un sillon sombre au milieu du grand boulevard que nous empruntions. De rares voitures passaient sur la route et quelques gentilhommes emmitouflés dans leurs écharpes sortaient de chez eux.
De hautes façades blanches nous dominaient de chaque côté. Ces imposantes bâtisses bourgeoises ne se tenaient pas ici il y a un an.
En quelque temps, la ville s'était métamorphosée. Je me souviens encore de l'époque où vagabonds et chômeurs désoeuvrés erraient dans les rues. L'État ployait sous les dettes et n'entretenait plus les quartiers, il n'était pas rare de voir des amas d'ordures pourrir sur les trottoirs. Mon père racontait souvent avec fierté comment il avait participé aux vastes travaux de renouvellement. Je n'oublierai jamais son sourire lorsque je lui ai appris que j'étais officiellement engagé au sein de la Kriminalpolizei.
Un brusque changement de direction me tira hors de mes pensées alors que nous nous engagions dans une avenue plus étroite.
Nous avions une mission classique, une nouvelle interpellation. Amener des suspects au commissariat était devenu une tâche quotidienne pour toutes les unités. De nouveaux bâtiments d'internement émergeaient un peu partout et beaucoup de détenus étaient transférés dans des camps à l'extérieur de la ville. La police avait dû gonfler ses effectifs et se doter d'une discipline militaire. Des vagues compactes d'uniformes bruns fusaient à toute heure du jour entre les passants.
" C'est ici " dit le responsable de l'unité en marquant un arrêt.
Mes souvenirs jaillirent soudainement, des souvenirs d'enfance qui semblaient provenir d'une autre vie. Une modeste maison de briques brunes, une porte rouge vif, de petites fenêtres d'où s'échappait une lumière orangée.
Le lieutenant s'approcha de l'entrée et frappa à trois reprises.
"Monsieur Zeitman, police "
Docteur Zeitman. Les bruits saccadés de son stylo lorsqu'il écrivait une ordonnance, le regard perçant qu'il me lançait à travers ses lunettes en demi-lune. Le seul médecin qui acceptait de soigner à crédit les crises de goutte de mon père. Il nous accueillait toujours sobrement, avec la bienveillance discrète de ceux qui aident les gens au quotidien.
Il m'avait ausculté plusieurs fois, j'eus le souvenir de la fraîcheur du stéthoscope sur mon dos nu et d'une voix grave qui me demandait des nouvelles à propos ma famille.
La porte s'ouvrit et une silhouette se découpa dans la lumière tamisée du vestibule. Il n'avait pas changé. De taille moyenne avec de l'embonpoint, il avait un physique ordinaire. Son teint légèrement halé contrastait avec sa barbe d'un blanc éclatant. Seuls ses yeux vifs et calculateurs lui donnaient une apparence hors du commun.
Il nous balaya du regard en affichant une expression neutre.
" Veuillez nous suivre" ordonna le lieutenant
Le médecin ne parut pas surpris par l'injonction, pendant une seconde, il porta son attention surmoi. Il me fixa comme on fixe un fou qui ne sait pas ce qu'il fait. Il m'avait reconnu. Ses traits s'affaissèrent et un voile de résignation sembla recouvrir tout son être.
Il se dirigeait vers son manteau pendu au mur quand le plancher grinça subitement derrière lui.
Une jeune fille se tenait dans un coin de la pièce.
"Sophie" dit le docteur faiblement. C'était autrefois une amie avec qui je jouais à l'étage de cette maison pendant que les adultes discutaient en bas. Bien qu'elle dût avoir le même âge que moi, ses longs cheveux noirs emmêlés et sa robe de chambre lui donnaient une allure de petite fille.
"- Où ils t'emmènent ?
- Ça ira, tout ira bien, fais tout ce que je t'ai dit et on se reverra bientôt
- Je veux savoir où ils t'emmènent.
- Retourne dans ta chambre et fais comme on a dit."
Je restais figé, désorienté par la situation. J'avais appris à ne pas réfléchir pendant une intervention, mes souvenirs et le regard de Monsieur Zeitman m'avaient sorti de ma torpeur de soldat. Je me surpris à baisser légèrement le front pour qu'elle ne me reconnaisse pas.
"- Ils n'ont pas le droit de t'emmener" dit-elle en haussant la voix. Le lieutenant s'avança sur le seuil et pris fermement le bras du médecin.
"- Venez maintenant" dit-il d'un ton sec.
La jeune fille se précipita vers son père et l'enlaça. Je vis le docteur les yeux fermés et les traits détendus pendant un court instant.
-" Tu ne peux rien faire, dit le père. Laisse-les m'emmener, ce n'est sûrement rien."
La tension qui emplissait sa voix le trahissait. Un secret inavouable semblait se nicher au cœur de leur étreinte. Ils savaient sans doute mieux que moi ce qui se préparait.
"- Jonas, écarte la "
Mon corps se mit en mouvement à la seconde où j'entendis l'ordre claquer à mes oreilles.
Je m'avançai mécaniquement, comme dans l'un de ces rêves où l'on est spectateur de ses agissements. Je pris la fille par les épaules et l'arrachai si violemment de son père qu'elle heurta le fond du vestibule. Je me campai devant elle, mon ombre enveloppa son corps frêle. Elle leva son visage et écarquilla ses yeux quand elle me reconnut.
Alors que je me détournai, j'entendis sa voix brisée murmurer derrière moi :
"Pourquoi vous faites ça ? Il n'a rien fait."
J'eus l'impression d'entendre la petite fille avec qui je me cachais dans les coins sombres et poussiéreux du grenier pour raconter des histoires.
Alors que nous étions sur le point de sortir, mon supérieur s'adressa à Monsieur Zeitman :
" Votre marque."
Après une courte hésitation, le médecin fouilla dans sa poche et en retira une étoile de David jaune vif qu'il épingla sur son manteau.
Pendant que nous remontions l'avenue, il lança un bref regard d'adieu à sa fille par-dessus son épaule. Des sanglots étouffés résonnèrent dans la rue.
Je ne savais pas ce qu'avait fait mon ancien docteur ni quelle serait sa sanction et je n'avais pas besoin de le savoir. Un ordre est un ordre.