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03 Septembre 2026 à 14:15:54
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le rat - en trois actes - [Fantastique]

Auteur Sujet: Le rat - en trois actes - [Fantastique]  (Lu 1777 fois)

Hors ligne Juliao

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Le rat - en trois actes - [Fantastique]
« le: 21 Novembre 2016 à 20:22:17 »
On ne définit pas un rat !

Le rat se définit de lui-même.

Il naît ni beau, ni laid.

Il n’est que lui, le rat !


   Riolen museum, le musée des égouts, cette attraction touristique bien connue des habitants de la ville de Bruxelles est à présent devenue le havre de paix de ces bêtes autrefois tant haïes par les hommes. Il y a maintenant bien longtemps que les humains ne peuplent plus les lieux. Ils ne brillent plus seulement de leur absence dans les profondeurs des égouts, leur époque est également révolue au-delà des canalisations et autres constructions funestes. Par delà les égouts, sur la terre ferme, dans les airs, par delà les mers et de ses plus profonds abysses, plus aucun animal à deux pattes ne circule. Tels les dinosaures avant eux, leur temps fut venu de laisser la place à leurs successeurs. Ceux qui se pensent tout en haut de la pyramide animale dorénavant, ce sont, les rats !

   Au fin fond de ces murs grisâtre, dans les tréfonds des couloirs noirs et humides, glacial des égouts, trois rats sont attablés à une table de poker. Construite de manière sommaire, leur table consiste en une boîte en carton posée sur le sol, leurs chaises, des bouts de pneumatique récupéré de leurs aïeux. Bien que les rats disposent du langage, leur technologie, tellement basique, a tout à envier à celle de leurs ancêtres. Ils vivotent toujours avec ces technologies anciennes qui furent le courroux de leurs cousins éloignés. Le caoutchouc, le carton, le métal travaillé … Une myriade de techniques à redécouvrir, un travail titanesque pour les rats érudits.   

   Une ampoule raccordée à un fil électrique éclaire faiblement les trois rats. Raymond, à la tonsure foncée et au fort embonpoint scrute son jeu d’un regard intéressé. Benidou, le rat roux, est certain de pouvoir mettre des points tandis que Justin, frêle rat, toujours sur le qui-vive, nerveux et attentifs, son regard à l’affût de la moindre tournure de jeu, n’a aucune confiance en sa main.

   — C’est à ton tour, sermonne Raymond en direction de Benidou d’un air fatigué et lassé de devoir toujours le reprendre afin de poursuivre le jeu.

   — Minute papillon, lui entonne Benidou qui aime prendre son temps et scruter les attitudes de ses concurrents afin de déceler le moindre clignement d’œil qui trahirait une mauvaise carte ou un bluff mal placé.

   — Le jeu est trop lent, c’est toujours la même chose avec vous ! se plaint Justin.

   Derrière le comptoir à friandises et autres délicatesses, Jérome compte ses piécettes de cuivres, de la monnaie de rats. Il aura fait une bonne journée. Son comptoir consiste en une large pièce de bois posée sur deux boîtes en carton, derrière laquelle il y a disposé ses marchandises, petits bouts de fromages au lait de souris trop fermenté (fromage vert-bleu-argenté), vieilles tranches de souris sèche, cafards grillés … Toutes les délicatesses tant appréciées par les rats. Il écoute la conversation des trois rats qui cultivent davantage le bavardage que le jeu de poker, « trois vieux rats de comptoirs… »

   Le trio de rats est interrompu dans la partie par un rat joufflu qui entre en trombe dans le couloir bétonné. Son corps spasmodique et convulsif s’accorde avec la tristesse des murs grisâtres de ce béton armé qui a dû traverser les siècles. Le rat se nomme Jojo, il entre dans le groupe en prononçant des phrases incompréhensibles. L’une d’entre elles semble sortir du lot : « Parce que l’on ne meurt qu’une seule fois ! Faites de cet événement quelque chose de grandiose, d’extraordinaire ! » Jojo se cabre sur ses deux pattes arrières, son corps tendu comme un arc en branle, le museau haut vers le ciel, ses dents pointues bien en vue, avant de se fracasser sur le sol, tiraillé par une salve de convulsions qui viennent lui briser toute volonté. Il s’affale sur le sol, tremblant de tout son corps de rat à la tonsure grisâtre. Il est en convulsion, de la bave sort de sa gueule de rat !

   Benidou regarde le pauvre bougre se tordre de douleur sur le sol.

   — Ce con de rat a encore dû se manger une capsule !   
 
   Raymond le reprend.

   — Pff. J’ai eu ma période aussi. Ces satanées capsules font des ravages, mais qu’est-ce que tu veux ! Il faut bien un moyen de s’évader pour brebre brabrirbrebbre.

   Il s’agissait bien d’une capsule que ce Jojo avait avalée. Ses moustaches étaient encore phosphorescentes, signe de l’absorption de l’infime quantité de matière nucléaire extraite de la surface par ses rats savants qui s’évertuaient à tenter de comprendre comment le monde d’antan était arrivé à son terme. Quelles étaient les raisons qui avaient poussé cette race d’animaux à deux pattes à se suicider en masses à l’aide de leur technologie tellement avancée ? S’étaient-ils suicidés ? Était-ce un accident ? Nul rat ne le savait, tout ce qu’ils savaient, c’est qu’au-dessus des égouts, c’était le règne de la mort, un univers radioactif ou nul être vivant ne pouvait survivre. 

   De vieux rats avides de piécettes faciles se risquaient à mettre sur pieds de petits ateliers clandestins dans lesquels ils concoctaient toutes sortes de drogues. Ces savants fous mettaient leurs produits sur le marché et leurs consommateurs parvenaient enfin à s’évader de ce monde de rats où les égouts étaient désormais leur seul lieu de vie. Les capsules étaient les plus prisées, car elles procuraient un taux d’endorphines telles dans les cerveaux des rats, on parvenait à toucher le monde d’antan du bout des griffes, sentir la chaleur du soleil réchauffer son poil - le museau frémissant -, effleurer du bout de ses moustaches les vents aux senteurs des champs, caresser une herbe folle dans ses étendues vertes qui s’étendaient bien au-delà de l’horizon, autant de réminiscences ressorties des tréfonds de son inconscient de rat, permettant à tout rat de s’entretenir avec le plus ancien des ancêtres rat, le rat originel ! Mais lorsque c’était l’heure de l’atterrissage, en descente, lorsque le corps du rat devait nettoyer toutes ses saloperies emmagasinées dans son organisme … C’était les hallucinations, les douleurs qui vous brisaient les os, le cœur qui s’arrêtait de battre et qui reprenait de plus belle à du mille à l’heure. En une seconde, on était pris de convulsion, on perdait connaissance, pour se réveiller en priant de quitter ce monde tellement la douleur était insupportable, bien pire que celle de devoir vivre dans ses égouts malfamés.

         Le jeune Rizzo, revenant de sa livraison de délicatesse, est interpellé par Jojo en convulsion sur le sol. Il arrête son regard sur le pauvre bougre avant de se retourner vers les trois autres vieux rats, trop occupés à se divertir au jeu de poker … Rizzo les interpelle : « Espèces de bande de rats ! Ca vous briserait les incisives que d’apporter un peu d’aide cette ratzouille de Jojo ?! »

   C’est tout d’abord ce gros Raymond, au lourd passé de mangeur de capsules, qui se retourna vers Rizzo. 

   — Bah, ça lui apprendra à manger des capsules ! Comment est ce que tu crois que j’ai arrêté moi de brabrebrebbabbr ?

   — Et il n’y avait personne pour te venir en aide ! Je me demande toujours comment ta rate parvient à dormir à côté de tes moustaches phosphorescentes !

   Raymond avait tellement abusé des capsules, ses moustaches étaient lumineuses du jour comme de nuit. Il y avait également laissé la moitié de son cerveau de rat, ses fins de phrases se faisaient totalement incompréhensibles, son cerveau shiftait.

   C’était au tour de Benidou de venir mettre sa petite réflexion habituelle, lui qui se croyait toujours au-dessus de la mêlée avec ses airs de Je-suis-mieux-que-vous.

   — Rizzo, tu n’as qu’à t’occuper de lui comme je vois que tu t’y intéresses !

   Le vieux Benidou, le rat roux, ses deux verres encadrés par ses fils de cuivres bien torsadés autour de ses oreilles, lui faisant office de lunettes, termina sa phrase avec son petit rire mi-contenu mi-partagé, tout en regardant ses acolytes comme pour se justifier de sa remarque.

   Justin, pris de court entre ses partenaires de jeux et Rizzo, se rongeant les griffes comme à son habitude, ne parvenait pas à avoir un avis ni à prendre une décision. Il se terra derrière l’avis du rat à la rousse tonsure. Il lui jalousait sa confiance en lui et pensait ses réflexions, bien que de peu d’intelligence, pleines de sagesse. Justin trouvait bien plus facile de se tourner vers les gens qui avaient un avis. Au moins, il parvenait à se situer et ne devait pas se torturer en tentant de défendre un avis personnel. Il s’excusa auprès de Rizzo, prétextant à une partie aux requêtes intellectuelles et aux attentions exacerbées…

   — Désolé Rizzo, mais, on joue là !   

   Rizzo regarda les trois vieux rats avec dédain et partis soutenir Jojo qui subissait à présent des crises marquées de spasmes intenses. Jojo avait froid, chaud, subissait toutes les températures que le corps pouvait supporter. Le cœur du rat Jojo cognait dur contre sa cage thoracique, la peau de son torse se tendait et se détendait à des vitesses folles.

   Adélia, la jeune rate à la taille de souris, aux moustaches finement travaillées, fut attirée par les cris de Jojo. Adélia travaillait avec Jérôme, c’est elle qui s’occupait de ranger les délicatesses dans les petites boîtes en carton, se chargeant de vider la devanture en toute fin de soirée. Elle fut attirée par la scène et laissa son travail pour porter assistance à Rizzo.

   — Tiens Rizzo, prends un peu de cette eau des égouts, ça le calmera !

   Rizzo remercia Adélia tout en attrapant le flacon que la jeune rate lui tendait des pattes. Il ouvrit la flasque à l’aide de ses griffes acérées et versa de l’eau d’égout sur les moustaches phosphorescentes de Jojo. Elles frémirent un instant et se secouèrent dans tout les sens, fumantes de l’acide qui s’évaporait de ses moustaches.

   Adélia s’apprêta à retourner à sa besogne, mais avant de se retourner, elle entendit un bourdonnement dans ses oreilles. Elle ne rêvait pas, et le bourdonnement se faisait de plus en plus bruyant et intense. Elle se mit à crier : « Les coccinelles ! » Son cri éveilla un vent de panique dans l’assemblée. Les trois vieux rats abandonnèrent leurs parties, faisant voler la table de jeu qui emporta les cartes dans un nuage de poussière noires et humides teintées de boue. Les bouts de caoutchouc, faisant office de sièges, furent éjectés dans le mouvement de panique. Jérôme laissa son enseigne en plan et courut vers le tuyau qui menait vers une canalisation plus large. De là, il était possible de fermer une porte en fer forgé et se mettre à l’abri de l’attaque des coccinelles.

   Rizzo tentait de traîner le corps de Jojo en convulsion vers la porte en fer, il s’obstinait à y mettre toute sa force, rien ne bougeait d’un poil. Dans un geste de désespoir, Adélia vint lui porter assistance, en vain. Le rat en convulsion était immobile, son corps se cabrait, ses muscles étaient tendus comme des câbles de frein serrer à bloc. Lorsque Jojo n’était pas victime de son immobilisme, son corps se détendait pour se resserrer, faisant voler sa carcasse d’un endroit à un autre, tel un ressort qui sautille.

   Adélia entendit les bourdonnements se rapprocher, elle implora Rizzo de la suivre …

   — Rizzo, on ne peut plus rien faire pour lui ! C’est trop tard !

   La rate en pleurs laissa petit à petit Rizzo derrière elle, les coccinelles étaient en vue …

   Soudain, une voix se fit entendre, résonant dans la bouche d’égout. Elle provenait de la porte blindée métallique qui devait obstruer la canalisation. C’était une grosse et grasse voix, grave, profonde, calme et posée : « Rizzo, tu as cinq secondes, et je ferme la porte ! »

   Rizzo se retourna et il vit « Don Raton ». Ce n’était pas une légende, il était toujours en vie, le tueur de Rats blancs. Il avait donc survécu.   
   
   C’est le cœur en miette que Rizzo fonça tête baissée vers la porte en métal, laissant son ami derrière lui, à la merci de ces bêtes de l’enfer. Il ne fallut qu’une seule seconde après que Don Raton ait refermé la porte derrière Rizzo pour entendre se fracasser les bogues des ailes des ses animaux maléfiques, mitrailler le blindage de la porte en fer forgé. Faisant face à son supplice, on pouvait entendre à travers la porte, entre les hurlements de douleur et de désespoir, le corps du pauvre Joe se faire lacérer par les mandibules des coccinelles. Elles étaient nombreuses et les cris s’estompèrent rapidement. On entendait bientôt plus que du liquide gicler de la chair ouverte, démembrée de ce qui fut autrefois ce bon vieux Jojo. Une carcasse évidée de toute sa substance vivante, c’est ce qu’il resta du jeune rat après moins d’une minute.

   L’atmosphère était grinçante du grincement des griffes des pattes de Rizzo qui rageait contre la porte en métal le séparant des coccinelles. Les trois vieux rats, Jérôme, Adélia et Don Raton, derrière lui, avaient déjà tourné la page et s’avançaient vers les profondeurs des égouts en quête d’un endroit plus sûr.

   Rizzo, toujours occupé à griffonner la porte, ses cris de rats stridents résonants dans les airs, entendit derrière lui, entre deux coups de griffes, les remarques de Benidou. L’une d’entre elles le mit hors de lui : « C’est ce rat de Jojo qui a ramené ces merdes de coccinelles chez nous ! » Rizzo se retourna, ses griffes affûtées, son regard rougi de colère et de rage. Ses incisives bien en vue, il courra de ses quatre pattes en direction de Bénidou pour lui faire ravaler ses paroles. Il fut arrêté dans sa course par Don Raton qui le stoppa dans son élan et le serra fort contre lui.

   — Bénidou à raison, Rizzo ! Calme-toi. Ton ami aurait pu tous nous faire tuer !

   Rizzo finit par se calmer, il resta un moment à l’écart. Ravalant sa rage. Don Raton invita la procession à le suivre, il semblait connaître un endroit dans les profondeurs des égouts où les rats pourraient être à l’abri des attaques de coccinelles. 

   — Suivez-moi !

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
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Re : Le rat - en trois actes - [Fantastique]
« Réponse #1 le: 22 Novembre 2016 à 11:24:35 »
.
« Modifié: 10 Juillet 2022 à 12:02:05 par Manu »

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
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Re : Le rat - en trois actes - [Fantastique]
« Réponse #2 le: 22 Novembre 2016 à 12:58:33 »
Hello Juliao,
J'aime bien l'idée que dans un monde futur où l'homme à disparu, des animaux prennent la relève. J'ai lu un article sur tchernobil qui raconte que les rongeurs sont maintenant réapparus.
Comme dit Manu, je les trouve intellectuellement  trop semblables aux humains.
J'ai vu une petite erreur "il courra de ses quatre pattes en direction de Bénidou pour lui faire ravaler ses parole" il courrut
L'histoire est sympa,  on se croirait dans un tripot à Macao.

Hors ligne Juliao

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Re : Le rat - en trois actes - [Fantastique]
« Réponse #3 le: 25 Novembre 2016 à 19:21:29 »
Hello,

Merci pour vos commentaires !

Effectivement, j'ai dépeint les rats comme étant fort semblable aux humains, mais si cela n'avait pas été le cas, auriez vous accrochez à l'histoire ?

Cela aurait été un documentaire animalier et les dialogues auraient ressembler à ceci :

Benidou - Grrr trss trrr tsss tststt sss

Raton - Tsss Tsss

.... Des bruits de rats   :mrgreen:

Ceci étant, voici la suite, dans l'espoir que cela vous plaise ...

---------

Don Raton semblait être revenu d’entre les morts. Cela faisait des années que l’on ne l’avait plus vu. On disait de lui qu’il avait été capturé et torturé par les rats blancs. Étais ce vrai ? Où avait-il vécu ? Comment avait-il survécu ? Une chose était certaine, sa fratrie n’était plus avec lui. Raton avait auparavant une grande famille de rats, douze petits rats et ratones. Les rumeurs disaient qu’il était tombé dans une embuscade des rats blancs et qu’ils y étaient tous passés…

   C’était Don Raton qui dirigeait la procession à travers les égouts. Il était encore plus mystérieux qu’autrefois. Rizzo se risqua à croiser son regard. Le vieux rat restait taciturne et ne parlait que parcimonieusement pour indiquer le chemin à suivre à l’assemblée. Ses poils étaient rêches, sa musculature acerbe, son museau âpre et sec, tout laissait transparaître une vie de rat solitaire et douloureuse, une existence de survivant. Il ne laissait transparaître aucune expression sur son museau. Son regard était vif et déterminé, son attitude aussi acérée que ses incisives étaient longues et pointues. Il sentait la mort et une sensation faite d’un mélange de peur, de crainte et de respect vous prenait lorsque vous étiez dans son halo. 

   La procession poursuivait sa marche funèbre. Elle s’écartait lentement le plus loin possible des coccinelles. Le monde d’hier avait laissé son lot de monstruosité parmi les décombres, des modifications génétiques totalement improbables avaient donné naissance à toute une série de nouvelles bestioles, à l’image de ces coccinelles, elles qui étaient de la taille d’un rat et aussi voraces que des vampires affamés. Les coccinelles se reproduisaient à des vitesses folles et dévoraient toutes les bêtes qui croupissaient dans les égouts : les moustiques tigres, les musaraignes, les chats siamois, les cafards, les souris, les lézards, les serpents et autres crotales. Tout y passait. Les coccinelles étaient les seules bestioles connues des rats qui rivalisaient à leur échelle sur la chaîne alimentaire. Enfin, pour ce qu’ils connaissaient de leur monde. L’évolution de leur cerveau, l’acquisition du langage qui donna naissance à leur style d’organisation pyramidale et hiérarchique ne datait que de trois siècles. Les rats n’étaient pas encore parvenus à remonter jusqu’au premier rat mutant, celui qui leur permit d’avoir conscience de qui ils étaient et de se projeter dans l’avenir, avoir une idée du passé et du présent. Ils vénéraient le Dieu « Rat » et son prophète, l’architecte, « Ratoum », celui qui leur avait montré « la voie du Rat ! »

           Nos trois rats de poker étaient dans une situation délicate, ils n’avaient rien à faire dans ce bar clandestin au milieu de la nuit. Le jeu était interdit dans le monde de « Rat », tous le savaient. Jérôme et Adélia étaient également en difficulté, leur petit business était totalement illégal. Son comptoir de délicatesse lui servait de vitrine, Jérôme refourguait des capsules en dessous du bar et il en tirait un  profit non négligeable. Rizzo n’était pas rose non plus, il s’occupait de  livrer les délicatesses tout en prenant soin de  glisser les capsules aux acheteurs qui en passaient la commande. Chaque membre de la procession était donc coupable d’un délit envers la communauté de rats. Chacun était, de proche ou de loin, coupable de la mort de Jojo. Et leur plus grand crime dans cette histoire, ce n’était pas la mort de Jojo, c’était d’avoir fait se rapprocher les coccinelles au plus près de la communauté de Rat. Même si leur salle clandestine était un peu à l’écart, elle restait proche de la communauté et les rats en charge de la sécurité ne tarderaient pas à remonter la route des coccinelles. Cela ne leur prendrait pas plus d’une journée pour retracer leurs parcours et identifier la route de celui ou ceux qui les avaient emmenés au plus près de la communauté. Ils étaient tous pour le moins en cavale, l’essentiel étant de trouver un plan qui leur permette de se disculper de leur méfait. Tous évitaient donc d’évoquer le sujet et se fiaient à Don Raton, c’était peut être le plus valeureux d’entre tous. Mais, pourquoi était-il venu leur apporter leur aide et d’où sortait-il ?

   Benidou, Justin et Raymond se chamaillaient afin de savoir lequel des trois allait oser adresser la parole à Don Raton. Aucun d’eux ne connaissait le chemin que Don Raton avait décidé d’emprunter. C’est Benidou qui fit preuve de courage, sa langue fut moins fourchue qu’a son habitude, c’est avec un petit rire-jaune complaisant, se faisant tout petit face au rat charismatique qu’il lui adressa la parole de sa voix sirupeuse : « Don Raton, est-ce que tu sais où on va ? » Le vieux rat solitaire lui répondit d’un ton neutre et direct : « Je vous emmène au bloc C !» Lorsque les mots « bloc C » résonnèrent dans les égouts, tous les rats retinrent leur respiration !

   Raymond tenta de prendre la parole.

   — Le bloc C, c’est brebrbebebrb. Le bloc C, ça n’exi brebrebbrbe. Ahhh.

   Face au stress, son capsulisme s’accentuait, il ne parvenait pas à correctement agencer les mots de ses phrases. Ses pensées étaient claires dans sa tête, mais floues pour son entourage.
   Justin voulut s’assurer de ce qu’il avait entendu sortir du museau de Don raton…

   — Le bloc C ! Vous n’y pensez pas … les … les … les rats blancs !

   Don Raton tourna son museau emballafré vers Justin qui en perdit toute contenance. Le rat acerbe le regarda dans le fond de ses yeux, l’un bleu, l’autre albinos, pour lui demander de répéter les paroles qu’il venait d’avoir osé prononcer. Une grande cicatrice oblique traversait la tête de raton, partant du haut vers le bas, de gauche à droite. Justin était assez proche de la bête pour pouvoir contempler ses oreilles crevassées, son museau griffonné, toutes les marques des combats féroces qu’il avait certainement déjà dû mener dans l’une de ses nombreuses vies antérieures. Toutes ses marques résonnaient sur son visage, subjuguant Justin qui restait sans voix. Il se sentait mortifié, pétrifié devant ce rat qui en imposait.
 
   — Les rats … ce que l’on dit Don Raton … je ne sais pas … Vous, votre famille !

   Tandis que Don raton jaugeait l’âme de Justin qui était incertaine, hésitante, tous les autres rats étaient stupéfaits et ne savaient plus trop quoi penser de cette histoire. Don Raton voulait rejoindre le bloc C, voulait-il se rendre chez ses tortionnaires, ceux qui avaient tué sa famille ? Aucun rat de l’assemblée ne parvenait à comprendre la démarche de Don Raton. Rizzo, comme tous les autres rats, tentait de faire sens de ce qu’il était en train de se passer.

   Après avoir jaugé les profondeurs de l’âme de Justin, Don Raton tourna son regard vers les autres rats. Il les calcula l’un après l’autre, s’attardant sur chacun d’entre eux le temps d’une seconde. Il s’avança vers Rizzo tout en  parcourant du regard chacun des membres de l’assemblée. Il finit son rituel en s’arrêtant juste devant Rizzo, il lui offrit un minuscule rictus du coin de son museau, son attitude devint légèrement moins austère, et il rassura l’assemblée d’un « Faites-moi confiance ! » tout en frappant de sa patte griffée de ses lames aiguisées l’épaule de Rizzo qui sursauta de crainte et de fascination devant ce rat totalement hors du commun. Don raton reprit la tête de la procession, il se retourna une dernière fois vers l’assemblé avant de poursuivre sa route : « De toute façon, aucun d’entre vous n’a envie d’allez expliquez aux autorités comment des coccinelles sont arrivées jusqu’ici, n’est-ce pas ! » un petit rictus restait collé entre ses moustaches. Chacun savait très bien ce qu’ils risquaient : la décapitation, l’acide ou être dévoré de l’intérieur par ses minuscules chenilles que l’on vous introduisait précautionneusement tel un suppositoire. Nul ne dit mot et tout le monde suivit Don Raton. 

   Rizzo ne parvenait pas à savoir depuis combien de temps ils marchaient. Cela devait bien faire deux à trois heures. Les trois vieux rats discutaient entre eux. Jérôme tentait de consoler Adélia comme il le pouvait. Don raton marchait seul au-devant de la procession de rats. Un vrombissement fit tiquer Don raton qui ralentit la cadence, il leva la main et enjoint tous les rats de s’arrêter. Tout le monde s’arrêta, n’osant prononcer un mot. On entendait un vrombissement sourd, comme une basse lourde qui faisait vibrer les murs bétonnés à intervalles réguliers. Les intervalles étaient assez longs et les vrombissements sourds et profonds s’étalaient sur une à deux secondes. Don Raton semblait identifier d’où provenaient les vrombissements. Après avoir choisi une direction, il fit signe à l’assemblée de le suivre. Don Raton avançait bien en direction des vrombissements sourds, ceux-ci se faisaient de plus en plus prononcer au fur et à mesure que la procession se rapprochait de la source des vibrations incessantes.

   Petit à petit, Rizzo compris ce qu’étaient ces vrombissements, il s’agissait de basse sourde provenant d’enceintes acoustiques, il s’agissait de « musique ». Ces galettes en acétate que les humains plaçaient sur un « tourne galette ». L’appareil « tourne galette » se chargeait de transmettre les vibrations vers un transformateur qui traduisait les données de la galette en vibration acoustique. Cette activité leur permettait de se titiller les oreilles et procurait une sensation de plaisir chez son auditeur. Certains rats savants étaient parvenus à comprendre le fonctionnement de leurs anciens systèmes de lecture, mais pas l’enregistrement. Les rats se contentaient de récolter les galettes qu’ils parvenaient à trouver des décombres et classifier celles-ci en « genres de musique ». Cette activité était devenue très appréciée des rats. Ils chargeaient ses galettes sur d’énormes enceintes acoustiques et se mettaient à bouger leur corps de manière irréfléchie et spontanée, entraînés par le rythme. Cette activité relevait du macabre et du nostalgique, on entendait ses voix d’humains percer à travers les enceintes, de leur langage inconnu, comme une manière de les faire ressusciter. On avait l’impression de danser avec les morts. 

   Les vibrations acoustiques que Rizzo percevait n’avaient rien à voir avec ce qu’il avait déjà pu entendre auparavant. Les basses étaient lourdes et sombre, lente, profonde. Tout son corps se mettait à trembler de manière lancinante. Les caisses claires et autres effets percussifs résonnaient sur la mesure, les aigus trituraient le tout de manière éparse. C’était semblable à du jazz, mais plus électronique et bien plus lent. Cette musique était, brumeuse, comme embourbée dans une mélasse sans nom. Des voix humaines plaintives venaient s’étaler sur cet enchevêtrement sourd, tel un sanglot venant percer le brouillard, un signe d’espoir sortant des profondeurs des égouts. La musique s’accordait bien avec la grisaille profonde, elle n’en marquait que de plus belle cet univers de béton froid et obscur.   

   La procession s’avançait de plus en plus profondément dans les égouts. L’humidité leur transperçait le corps à présent, leur humidifiant le poil jusqu’à l’os, comme un témoignage des mètres de terres qui les séparait de la surface. Des gouttelettes recouvraient les plaques de bétons les séparant des tonnes de terre qu’elles soutenaient au-dessus de leurs têtes. Après quelques carrefours et autres croisements, un rat se laissa apercevoir. Il se situait au fond d’un long couloir gris-noir bétonné qui se rétrécissait au fur et à mesure que l’on s’avançait vers la porte. Au fond du chemin bétonné, il ne restait qu’une largeur de deux rats et une hauteur d’un rat debout. La porte semblait vibrer sous l’assaut des basses monstrueuses qui vrombissaient dans la salle. Don Raton interpella le rat de garde, celui-ci portait un tue-mouche dans sa main.

   — Salut Belette !

   — Salut Raton ! – Belette scruta les membres de la procession avec suspicion – est-ce que tes amis sont clean ?

   — Ne t’inquiète pas Belette ! Je m’en porte garant.

   — C’est parce que c’est toi Raton !

   Belette ouvrit la porte au groupe de rats tout en les scrutant du coin de l’œil. Lorsque la porte s’ouvrit, une fumée épicée s’engouffra dans le couloir, formant un brouillard qui les empêcha de voir au-delà de trois centimètres. La mélasse épicée se mélangeant au vrombissement de basses et autres vapeurs de champignons les asphyxia dans un premier temps, avant que les substances psychotropes n’agissent sur leurs nerfs de rats. L’intérieur de la salle, gigantesque, ne s’offrit aux regards de la procession qu’après que la fumée fût dissipée. Il s’agissait de fumée de champignons séchés (bolet, entolome livide, Cudonia circinans, gyromitres …). Les rats fumaient les champignons, car ceux-ci leur procuraient un état de relaxation. Si l’on en abusait, on pouvait s’offrir de légères hallucinations. Les rats les mangeaient également, mais l’effet était beaucoup plus fort. Les indigestions par absorbation n’étaient pas rares et les crises de paranoïa qui les accompagnaient pouvaient être fatales. La mort survenait en cas d’overdose.

Hors ligne Cambrien

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Re : Le rat - en trois actes - [Fantastique]
« Réponse #4 le: 25 Novembre 2016 à 21:04:17 »
Je commente la première partie. Au passage, il serait préférable que tu postes la suite dans un nouveau topic.

Le début est bien écrit mais le style devient moins convainquant par la suite. Quelques grosses erreurs style confusion er/é et surtout ses/ces.

Plusieurs répétitions beaucoup trop évidentes, par exemple :

« L’atmosphère était grinçante du grincement des griffes »

L’histoire débute fort, mais s’étiole assez vite. La fin du texte relève l’intérêt, mais je reste assez mitigé. A lire le début, je m’attendais à mieux.

Hors ligne Emmalyne

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Re : Le rat - en trois actes - [Fantastique]
« Réponse #5 le: 26 Novembre 2016 à 12:22:33 »
C'est un récit original que tu nous offres là, qui me fait un peu penser à Arthur et les minimoys en plus sombre (ville souterraine, aventure, coccinelle et monde plus petit). Je trouve que c'est un univers intéressant et intriguant que tu nous offres là, où on se pose pleins de questions. Ça donne envie de connaître la suite! En revanche je n'ai pas trop compris cette phrase
Citer
tout en frappant de sa patte griffée de ses lames aiguisées l’épaule de Rizzo
J'aime beaucoup l'humanisation de ces rats et leur façon de vivre.

Hors ligne Juliao

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Re : Le rat - en trois actes - [Fantastique]
« Réponse #6 le: 27 Novembre 2016 à 19:16:13 »
Hello Cambrien,

Merci pour ces commentaires constructifs.

Il faudra que je consacre plus de temps à la relecture pour ce qui est des fautes que tu m'as signalées.

J'avais utilisé les répétitions pour marquer l'action, la mettre en valeur. Cela ne semble pas avoir l'effet escompté ...

J'ai écrit ce texte pour m'amuser, je le voyais plus dans l'esprit des minimoys, en plus sombre, comme Emmalyne l'as fait remarquer.

Merci pour le temps consacré aux commentaires !

Emmalyne,

Je suis content que tu ai apprécié le texte.

Cela m'a également fait penser à Arthur et aux minimoys au fur et à mesure de mon écriture ... C'est amusant que tu l'ai relevé.

Merci pour le commentaire.


Je vais reposté un autre topic pour la deuxième partie avec correction.

Chuss 

 


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