Je ne pense pas être exceptionnel. Je ne pense pas être en dehors des normes. Celles de gens... normaux. Je suis une personne simple, lambda. Un quidam comme un autre. Un "autrui". Mais il y a des choses que je n'accepte pas. Des choses qui me font rugir, gueuler. Me révolter. Et là, on a dépassé les bornes. On a reculé les limites de l'acceptable. Du pensable. Je vais exploser, c'est certain. Je le sens. Alors, avant que je ne puisse plus me maitriser :
BORDEL, QU'ON ME DISE OÙ EST PASSÉ MON FROMAGE !
Je m'appelle Étienne. Étienne Trigalou. "E.T.", pour les intimes. Je sais, ça vous fait marrer. Moi aussi ! Et pas qu'au lit. Je suis étudiant aux Beaux Arts, à Paris. Et pour l'instant, j'ai pas beaucoup de tunes. Alors je vis en coloc, avec Carole, ma... co-loc... à terre. Elle est sympa, Carole. Et plutôt jolie. Mais je ne suis pas son type. Enfin, c'est ce que je me dit parce que elle et moi... Enfin, vous voyez ce que je veux dire.
Ça fait trois mois qu'on partage cet appartement. A deux, c'est vivable. Et pas trop cher. Mais dans ce genre d'entreprise, de co-habitation, il faut des règles. D'hygiène (propre), de bruit (silence), de dépenses (communes). Et de respect (mutuel). Et là, on a touché à mon intégrité physique. Et pourtant, Carole le sait très bien : je peux tout accepter. Quelle se ballade à poils dans l'appart (jamais arrivé; dommage), quelle me touche par inadvertance (idem), qu'elle soit si bourrée que je sois obligé de la déshabiller (ben non), la laver (non plus), etc... Bref, tout. Ou beaucoup. Mais je ne veux pas, JE N'ACCEPTE PAS, qu'on touche A MON FROMAGE. Il est des chose au-delà du sacré.
Je m'apprête à lui demander des comptes (et peut être entrevoir un sein, une fesse, son... du calme, E.T., t'as les yeux qui se brouillent). Bref, je m'apprête à taper à sa porte quand en sort... un grand noir, tout de noir... dévêtu. A poils, le confrère. Avec son truc en plein milieu. Son (putain, comment c'est possible) grand truc qui ballotte à mesure qu'il avance vers moi.
- Salut. Les toilettes ?
- Heu... là-bas. A côté de...
- Ok. Merci, man.
Je suis figé. J'ai vu l'impensable, l'inhumain. L'extra-humain. Carole baise avec un E.T! Et c'est pas moi.
Le voilà qui repasse, les fesses au vent, le mat en berne. Il rejoint son port, s'amarrer à sa bouée. Une bien petite bouée. Comment ils font?... Je.... Passons.
Je m'apprête à nouveau à demander des comptes à Carole (histoire de voir, entrevoir, etc...) quand sort de sa chambre... un autre zigoto. Tout aussi basané que le premier. Tout aussi dévêtu. Et tout aussi... Si, si, vous m'avez bien compris. Le même. Au milieu. Parce que pour le reste, je suis formel : ça n'était pas le type d'avant. Le temps que j'y pense, mes yeux se brouillent à nouveau. Deux ! DEUX !! (??) !! Comment c'est possible ? Le monde n'est plus monde. Je dois rêver. Ben dans ces cas, je peux vous le dire, vous pincer n'est pas la chose la plus subtile à faire. D'abord, ça fait mal. Et puis ça marque. Non, se tirer l'oreille, par exemple, c'est largement suffisant. Passé ce conseil pratique (et esthétique), j'en reviens à mon histoire. Extraordinaire à la Poe. Ou San Antonio, c'est au choix. Le type vient donc vers moi, penaud et sans défense (j'ai rien fait, c'est pas moi) quand, dans un souci de fraternisation (toujours tenter de fraterniser avec l'ennemi, ou ce qui peut y ressembler), je l'interpelle :
- Salut. Les toilettes ?
- Heu... là-bas. A côté de...
- ...
- C'est mon frère qui me l'a dit. J'y vais. Salut.
- ...
Son... "frère" ! Ça expliquait ce mystère morphologique. Mais pas celui de Carole. Les deux !
Et voilà frérot qui revient, manifestement soulagé. Moi aussi : 120kg de muscles, pas au petit déjeuner ! Merci !
Je m'apprête donc à nouveau à demander des comptes à Carole (rappelez-vous : mon problème, c'est la disparition de mon fromage; et mon intention, de lui voir un bout de chair; quoique avec ces deux molosses...). Bref, je fais un pas en direction de sa chambre quand .... Si, si ! Non, pas ça. Donc quand sort.... (suspens, suspens) ............. (encore un peu de patience....)... ma Carole ! Toute fraîche (hum...), toute belle (hum...). Mais toute habillée (merde !).
- Salut Carole.
- Salut E.T. Tu vas bien ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette.
- Ça va... Enfin, ça irait mieux si... Tu sais qui a pris mon fromage ?
- Pardon, j'ai pas entendu. Parle plus fort, E.T.
- C'est que je ne voudrais pas déranger (et me faire buter, pensais-je par devers moi). Mon fromage, il n'est plus dans le frigo. Tu ne l'aurais pas vu, par hasard ?
- Ah, ça. C'est Xavier. Il avait un petit creux. Je savais pas qu'il avait pris "ton" fromage. Sans quoi, tu penses... Je sais combien tu y tiens à ce truc, le matin.
- Xavier, c'est... qui ?
- C'est le petit rouquin. Mon chéri de 7 heures.
- Le... rouquin ? Et les deux autres ?
- Mes chéris de 2 heures et de 4 heures. Des frères. Charmants comme tout. Et baraqués, si tu savais...
- Je sais. Et... Xavier. Il en a fait quoi de mon fromage.
- Je crois qu'il l'a pas aimé. Il l'a laissé sur la table de chevet. Attends, je vais l'appeler. Xav ? Xaaav ?
- J'arrive.
- Xavier : E.T., E.T : Xavier. Bon, je vous laisse papoter laiterie. Moi je vais me laver.
Sûr, j'étais plus grand et plus baraque que lui. Sûr, j'aurais pu le bouffer s'il avait... bouffé mon fromage. Mais... trois. Sous mon toit (oui, d'accord "notre" toit). J'en étais encore tout retourné. Anéanti. Et puis... Sûr, l'était plutôt malingre, le 3eme type. Mais il avait un de ses vaisseau... De quoi emmener Carole bien au-delà du 7eme ciel.