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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » t'as jamais eu de papa ?

Auteur Sujet: t'as jamais eu de papa ?  (Lu 844 fois)

Hors ligne Goémine

  • Aède
  • Messages: 212
t'as jamais eu de papa ?
« le: 03 Novembre 2016 à 18:27:08 »
Alors t’as pas eu de père ?
- Ben si !

- Mais tu as grandi sans père ?
- Disons : avec presque pas de père…

- Et ça t’as jamais fait de la peine ?
- Je sais pas.

- T’as jamais eu envie de  le retrouver ?
- Non.

- Pourquoi ?
- Je sais pas.

- Il t’a pas manqué ?
- Je sais pas.

- Tu l’aimais ?
 - Je sais pas.

- Pourquoi t’as jamais eu envie de faire des recherches ?
- Je sais pas.

- Mais c’est dégueulasse ! C’était quand même ton père !
- Oui…

- Si ça se trouve, lui il aurait voulu te retrouver
- je sais pas.

- Et tu ne te souviens pas de lui ?
- si, un peu…

Mon père ne m'accompagnait jamais à l'école, d’ailleurs il ne m’accompagnait nulle part, jamais. C’est moi qui l’accompagnais. Surtout au bistrot.

Quand mon père était là, quand il passait à la maison entre deux vagabondages, c’est moi qu’il emmenait de préférence dans ses balades incongrues, sans jamais me donner d’explication, sans jamais me demander mon avis non-plus. J'étais l'aînée du petit troupeau de ses  cinq filles et à ce titre-là, il semblait avoir décidé de me faire entrevoir, parfois, des fragments de sa vie étrange.

 Sans prévenir, et négligeant l’approbation de ma mère, il m’entrainait tout à coup dans son sillage. Le plus souvent c’était au bistrot. Je lui dois, dés six ans, mes premiers apéros sur le zinc : juchée sur le bar de l’unique café du village, je faisais office d’attraction en buvant des petits verres de Malaga.

 Étant entendu qu’il avait de la voix, et que c’était héréditaire, il chantait et m’intimait l’ordre d’en faire autant. Est-ce le vin espagnol qui le faisait virer andalou ?


Dans la salle du patronage du village, des repas de fête s’organisaient de temps en temps, cela s’appelait des soirées Pierrot. A chaque Pierrot donc, il prenait courage dans l’alcool et se mettait à chanter à l’impromptu…c’était parfois réussi, et les gens applaudissaient, ou ricanaient en lorgnant ma mère.

 D’autres fois, quand il était un peu trop « espagnol » il me prenait dans ses bras et me portait sur la scène. Que j’eus envie de me donner en spectacle ou non, lui importait peu…il me juchait sur l’estrade en bois, et devant le public je devais entonner une chanson illico…parfois même, il lui prenait l’idée saugrenue de me déguiser, et c’est costumée à la six-quat-deux que je m’exécutais. Exécutée …

Le plus embarrassant, c’était quand sa lubie le prenait à la messe Moi, j’étais partagée entre l’admiration – Ah ! Ça ! Pas une gamine n’avait un père aussi remarquable que le mien ! - et un vague malaise, car je sentais bien, au fin-fond de mes 6 ans , que quelque chose clochait, que les regards glissaient sur moi tout en évitant de croiser mes yeux, que les gens chuchotaient … Si j’avais  le moindre doute là-dessus, je n’avais qu’à regarder ma mère pour être fixée.

Il avait une passion pour l’Ave Maria. Chaque dimanche à la messe, ma mère et sa nichée de filles se rangeaient sagement dans les travées réservées aux femmes. Ma mère portait un foulard noué sur les cheveux et elle regardait le sol durant l’office… Je ne crois pas qu’elle priait, mais qu’elle se mettait à couvert des regards pas très catholiques, ou alors elle priait effectivement, pour que mon père n’apparaisse pas.

Et ça ne loupait pas ! Au moment le moins favorable, on entendait s’élever, tonitruante la voix de mon père, quelque part derrière l’assemblée.

 Les fidèles sursautaient de saisissement. Il avait le bon goût de ne pas monter en chaire avec le curé, ni de pénétrer en état de péché dans l’espace sacré de l’autel… Non, il faisait dans la discrétion subtile : il se glissait en douce dans l’église (le bistrot était à 50 mètres du porche, il avait la voix limpide : il avait pris le temps de se rincer le gosier) Il arrivait, en faisant immanquablement grincer le lourd portail de bois et craquer les marches de l’escalier, et grimpait 4 à 4  ( enfin parfois 8 à 8 )  jusqu’à la tribune de l’orgue située à l’étage dans le fond de l’église.

 Ma mère et moi l’entendions arriver, les autres non. Appuyé sur la balustrade il entonnait à pleine voix l’Ave Maria, tel un chanteur lyrique penché vers son public depuis le balcon de l’opéra.

 Les paroissiens soupiraient, certains se mettaient en rogne, et les copains de mon père se tordaient de rire. Le curé était sans doute exaspéré, mais il n’a jamais contraint mon père à se taire : et comment d’ailleurs ?
Il le laissait terminer sa prestation, puis reprenait le cours de la messe, les yeux au ciel.

Ma mère, rose de confusion continuait de regarder le dallage de l’église et de nous couler des regards en biais pour que nous tenions coites.
Pas question de se retourner, de lui sourire, de lui adresser le moindre signe de connaissance. Chut, pas rire, pas parler, pas chanter, pas se retourner, faire comme ma mère : immobile, détachée, et les yeux bas. Une honte suffisait par dimanche. 

Il n’aurait plus manqué que, transporté par l’enthousiasme de sa progéniture, il nous fasse grimper avec lui près de l’orgue pour faire chorale !

Je me taisais, je courbais la tête comme ma mère, j’avais un peu mal au ventre, pas vraiment de douleur, mais une espèce de battement sourd dans l’estomac. Le trac quoi !

 Il parvint toutefois à me hisser dans sa gloire quand, pris dans sa lubie mystique du moment, il eut  l’idée de me faire participer à la procession paroissiale… je fus donc contrainte de figurer le Christ.

Défiler dans les rues du village, entourée d’angelots, mes longs cheveux raides tombant sur mes épaules, nus pieds, longue tunique blanche et ceinture de corde, comme devait l’être Jésus enfant… on ne peut pas échapper à tout !
« Modifié: 03 Novembre 2016 à 18:34:36 par Goémine »
comme on dit par chez moi : Un écrivain qui se livre, c'est un peu comme un canard qui se confit... soyez prudents...

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 547
Re : t'as jamais eu de papa ?
« Réponse #1 le: 04 Novembre 2016 à 02:46:39 »
.
« Modifié: 09 Juillet 2022 à 23:27:59 par Manu »

Hors ligne SuzelH

  • Calligraphe
  • Messages: 124
  • Je suis à lire...
Re : t'as jamais eu de papa ?
« Réponse #2 le: 04 Novembre 2016 à 12:54:45 »
Oui, comme Manu, j'ai envie d'en lire plus, tu écris bien et on veut connaître l'histoire de cet homme et de cette famille!Bravo!  :)
"Qu'est-ce qui m'attend dans la direction que je ne prends pas?" Jack Kerouac

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 017
Re : t'as jamais eu de papa ?
« Réponse #3 le: 04 Novembre 2016 à 18:04:43 »
Ben oui, tout de même un père mais très excentrique et porté sur la bouteille.
Des cinq filles c'est celle qui l'a mieux connue.
Le ton du récit est juste et sent le vécu, Bravo !
Cela me rappel toutes les histoires des enfants de la
DDASS avec lesquels j'avais travaillé.

 


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