De son souffle s'échappent des volutes de buée, de ses yeux des perles de sang, solidifiées à mesure qu'elles naissent, mortes avant de pouvoir troubler sa vue, souiller ses joues, saler ses lèvres. Ses pupilles sont laiteuses, comme recouverte d'un voile. Celui de l'innocence, celui de l'espoir ? Non. Celui de la mort, plus certainement. Peut-on être innocent, par temps de guerre ? Peut-on espérer, au sein des tranchées ? Peut-on vivre autour de ces morts ? Et à quoi bon ?
Il fait moins trente, moins trente degré Celsius. Une température clémente pour un mois... de Juin,... en Beauce. Une température clémente quand la moyenne du globe oscille entre moins quarante et moins cinquante. Tout est blanc, irrémédiablement blanc. Immaculé. Si le soleil pouvait percer, la réverbération en rendrait aveugle plus d'un. Si le soleil... Si il y en avait plus d'un... Si... Mais il est tout seul. Seul dans ce grand blanc. Affalé contre sa tranchée, le visage tourné vers les cieux, un demi-sourire aux lèvres.
Ses bras reposent sur son ventre, ses mains crispées sur la plaie d'où fume un sang purpurin qui lentement, lentement, colore le givre qui l'entoure. Comme un doigt d'honneur brandi à la face de l'Hiver, cet hiver qui n'en finit pas. Depuis cinquante ans.
Il scrute les nuages, en quête d'on ne sait quoi, à la pensée d'on ne sait qui. Son agonie n'en finit pas, dans une quiétude et un silence qui confine au recueillement. Peut être prie-t-il, peut être se confesse-t-il. Mais à quel dieu ? Quel dieu aurait permit telles folies, telles catastrophes ? Non, Aucun dieu. Même Satan n'aurait pu envisager tels tourments, tels fléaux. Non, il ne fait que regarder le ciel, dans l'attente d'une délivrance, de sa délivrance.
Il vit encore. En témoigne la buée qui se forme toujours autour de sa bouche, en témoigne sa poitrine qui imperceptiblement se soulève, puis s'abaisse, sans bruit, sans râle aucun. En témoigne aussi ses sourcils qui maintenant se froncent. Et se froncent encore, à mesure que s'éclaircit le ciel, son regard se faisant plus ample, son sourire plus marqué.
Et alors qu'entre deux nuages lourds perce un rayon de soleil blafard, il expire.
Une dernière fois.
De son souffle s'échappe une ultime volute de buée, de ses yeux une ultime perle de sang.
Il est mort.