Il lui fallait de toute urgence trouver un moyen de faire du bruit, un maximum de bruit...
Sa cacophonie en témoignage de cette joie incommensurable à la simple idée de sortir victorieux des forces du mal, le vacarme comme célébration anticipée du triomphe tricolore, le tohu-bohu fracassant témoignage manifeste d'une boulimie sportive depuis son canapé où le seul effort physique consiste à ouvrir au livreur de pizza.
La reddition de l'adversaire ennemi est proche. Les dernières minutes défilent sur le panneau géant d'un stade plein à craquer. Chaque seconde qui passe est un pas de plus accompli vers cet instant magique où le beuglement final sortira tout le quartier d'un repos à peine entamé.
Il lui fallait rapidement concevoir une nuisance sonore proportionnelle à son délire euphorique !! L'apothéose gutturale...
Certain expriment la joie par un léger " Youpi " ou un " c'est drôlement chouette ", d'autre préfèrent sacrifier leurs cordes vocales et borborygmer leur béatitude à la vue du ballon St Graal franchissant de toute son éternité le marquage de la zone de but. Un anthropologue, même débutant, trouverait aisément dans cette singularité acoustique une explication aux origines de l'homme, où du moins de certains hommes. Seul le croisement, un soir de détresse affective, entre un goret et le chanteur de Cannibal Corpse est capable d'engendrer un être aussi bruyant. Le supporter ne descend donc pas du singe mais du porc. L'exaltation due à une soudaine montée d'adrénaline est responsable du ramdam mais n'est pas seule à porter le chapeau, on peut y ajouter quelques litres de 8'6, l'effet de groupe du " on est un con ", une réminiscence de sentiment patriotique et on encourage son équipe nationale à la manière de ces troupes guerrières qui jadis s'en allaient au combat.
L'arbitre annonce 2 mn d'arrêt de jeu. Le petit but d'avance bien que fragile entrebâille les portes du charivari à venir. 120 mouvements de trotteuse, le temps de finir son verre de roteuse, d'avaler la dernière part de 4 fromages, de faire chauffer le moteur de la Xantia et la grande avenue du centre ville va se faire exploser les portugaises, brusquement désensablées à grands coups de Klaxons et de Vuvuzela.
A 12 secondes du coup de sifflet couperet définitif, les 90 minutes de contention phoniques bouillonnent le long de la gorge.
Les prémices d'un " AYAAAAAAAAHHHH " libérateur transpercent une bouche encore semi-close.
Sorti de nul part, un attaquant du camps adverse se faufile dans la défense française et atomise d'une lucarne impeccable le gardien de but à moitié endormi. A 4 secondes de la fin, l'action, déroulée sur 40 mètres le temps d'un éclair jaillissant plonge la camaraderie du salon dans la stupeur du néant. Le calme est absolu de consternation. Quelques " putain de merde " haineux, c'est reparti pour des prolongations...
Le même attaquant, réitère presque aussitôt son exploit. 2-1, c'est plié... Mais la soirée n'est pas perdue. Au lieu de clés de bagnoles, le gang de supporters agrippent bâtes de baseball et bouteilles vides pour aller soulager l'adrénaline frustrée à coup de gestes sportifs. Les voisins du dessous sont anglais, alors ils vont ramasser...
Quel lien direct peut on établir entre un ballon qui pénètre une zone de but et la mort par asphyxie de la machine à blabla ou la perforation d'un crâne " ennemi " bien qu'innocent par un fair-play forcément ivre puisqu'il vient de se picoler 3L de 8'6 avachi sur son canapé tricolore ?
A vos claviers, vous avez 90 mn. Le temps nécessaire à un bon père de famille pour devenir cinglé.