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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Chapitre 1- Zoran, l'évadé

Auteur Sujet: Chapitre 1- Zoran, l'évadé  (Lu 1150 fois)

Hors ligne Thauma

  • Tabellion
  • Messages: 31
Chapitre 1- Zoran, l'évadé
« le: 17 Mai 2016 à 01:14:11 »
Salut ! Je vous propose un extrait du premier chapitre d'une nouvelle sur laquelle je bosse en ce moment. On y fait connaissance avec Zoran, un jeune homme qui a érigé la dépression en art de vivre... Je suis toute ouïe concernant vos commentaires/remarques/critiques !  :)



Je me réveille encore au milieu des tas de fringues sales, avec le cendrier à moitié renversé dans les cheveux. Je me suis encore endormi sur le tapis. Je galère à me lever, et en ouvrant les rideaux je vois le soleil déjà bien haut dans le ciel. Il est déjà tard, on dirait. Je titube jusqu’à la cuisine où je démarre la cafetière avant de m’affaler sur une chaise. L’appartement est silencieux, les colocs sont déjà partis depuis un moment. Y’a ceux qui bossent, y’a ceux qui sont encore à la fac, et y’a moi. Moi qui hante la coloc en rasant les murs. Ca ne va pas pouvoir durer longtemps : en plus de payer le loyer à la bourre, je leur fous le cafard. J’ai croisé Maël hier, il ne m’a même pas dit bonjour, mais en croisant son regard j’ai vu tout le dégoût que je lui inspirais. Le genre de détail qui ne t’aide pas vraiment à remonter…

Comme tous les matins, je pense à comment c’était avant. J’avais encore du carburant dans mes artères pour avancer, et je n’étais pas aussi désespérément braqué vers le court terme. Y’avait des idées qui valaient le coup d’être défendues, des projets de vie qui semblaient valoir le coup de se casser un peu le cul, et le quotidien n’était pas tant ampli de morgue et de pesanteur. Quand je pense à la tournure qu’ont pris les choses, je réalise que je me suis bien baisé, tout seul comme un grand. J’ai voulu croire aux histoires que je me racontais, et comme d’habitude ceux qui croient sont les premiers baisés. Il ne faut rien attendre, rien espérer : le statu quo est mille fois préférable à la déception. Il faut dire que je raconte bien les histoires, tellement bien que je finis par y croire. Par me croire.

Je finis par émerger de mes divagations : le café est prêt. Je m’en sers une demi-tasse que je coupe avec du whisky, histoire de remettre un peu de poésie dans ce monde de merde. En me disant ça, je constate que j’ai tout de l’ado rebelle qui veut faire chier ses parents, sauf que j’ai pas de parents. Je me comporte comme si j’avais le luxe de pouvoir faire des conneries en sachant que quelqu’un viendra nettoyer dernière moi. Personne ne viendra. Personne ne confisquera mes bouteilles pour les ranger dans un placard fermé à double tour. Aucune figure autoritaire ne m’enverra en cure. Alors je continue à déconner, en sachant bien que j’hypothèque un peu plus mon avenir à chaque fois. C’est le propre de l’addiction : on a bien conscience du mal qu’on se fait. Seulement, la sobriété devient le niveau -1 de l’existence, dont il faut s’extirper coûte que coûte. J’ai des problèmes à diluer, et aucun groupe de parole ne m’aidera autant que le whisky dans le café au petit déj.

Bien sur que la situation n’est pas saine, vous avez raison. Mais est-ce que j’ai vraiment envie de m’en sortir ? Quitte à vivre sans Alma, autant l’oublier la moitié du temps, même si ça me transforme en ce que toute votre bien-pensance de sobres abhorre. Et quand je dis « sobres », je vous épargne drôlement : bien sur que vous êtes aussi abîmés que moi, seulement vous devez encore mieux vous raconter des histoires que je ne le fais. Ou bien vous êtes trop lâches pour vous regarder dans les yeux, alors vous suivez le courant et faites ce qu’on attend de vous. Moi je suis au point mort, à la fois pointé du doigt et mis au ban de la cité. Mais bordel, dans ma chute j’ai senti la liberté m’effleurer, et ça vaut tous les renoncements du monde. Parce que oui, ça va vous surprendre, vous, les drogués du système, avec de la télé-bonheur en intraveineuse et des doses de calmants à prendre toutes les heures, mais j’ai fini par tomber amoureux de la dépression. Elle me donne le droit d’en avoir rien à foutre, de me sentir romantique et de jouer les torturés. Et en même temps, elle me rend tellement plus sage, parce que j’ai appris ce que c’est que tomber. Le jour où le petit numéro s’arrête, tu commences à ouvrir les yeux. Bien sur que tu as mal, parce qu’on t’a toujours répété que ça faisait mal. Et cependant que tu te laisses engloutir et que ton âme hurle, tu recouvres, peu à peu, la vue qu’on t’a ôtée.

Je vous le dis, la dépression est un cancer de l’esprit qui s’autoalimente. Ses conséquences deviennent ses causes, si bien qu’une fois pris au piège, on ne peut plus en sortir. La profonde solitude qui accompagne ce mal devient son moteur privilégié. On ne sort plus, donc on ne voit plus personne, alors on continue à se morfondre dans son trou. Au cours de ma maladie, j’ai appris à remettre en question toutes mes certitudes. J’ai compris à quel point le sentiment d’invulnérabilité n’était qu’une illusion. J’ai découvert que ce qu’on cache sous le tapis de sa psyché finit toujours par resurgir. L’esprit n’est pas une machine à résilience, tout comme la mémoire n’est pas un centre de tri dédié à la salubrité mentale. L’oubli n’est qu’une impression de surface : tout ce qu’on vit nous érode et ne disparaît jamais vraiment. Les souffrances s’estompent, la peine se dilue. Le temps apaise mais ne soigne pas. Puisqu’on ne laisse rien derrière soi, il faut apprendre à vivre avec. C’est ici que naît la dépression, le jour où l’on n’est plus capable de vivre avec. Déprimer, c’est renoncer au courage et à l’abnégation, c’est quand ce qui nous tire vers le bas devient plus lourd que ce qui nous pousse vers le haut.

Alors voilà où nous en sommes : j’ai chuté, mais je crois ne pas avoir merdé l’atterrissage. Je suis bien là, au fond du trou. Teinté de folie et drapé d’ivresse, je vous regarde vous agiter. La ronde cravatée des affaires à mener, les fers de lance de la croissance économique. Vous avez l’air chouette, et le monde n’a jamais été plus belle pièce de théâtre qu’avec des acteurs comme vous.

Nocte

  • Invité
Re : Chapitre 1- Zoran, l'évadé
« Réponse #1 le: 20 Mai 2016 à 13:43:13 »
C'est sympa comme début, plutôt bien écrit. J'attends de voir ce qui sortira notre ami de sa situation pour me faire vraiment un avis.

Hors ligne Mahad

  • ex wag
  • Troubadour
  • Messages: 370
Re : Chapitre 1- Zoran, l'évadé
« Réponse #2 le: 20 Mai 2016 à 16:38:49 »
Une bien triste belle histoire bien narrée avec de belles réflexions.  ;)
J'attends de lire la suite ! 8)
Nada.

 


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