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Le Monde de L'Écriture » Salon littéraire » Salle de lecture » Théâtre et poésie » [Poésie] Les Orientales (Victor Hugo)

Auteur Sujet: [Poésie] Les Orientales (Victor Hugo)  (Lu 7433 fois)

Hors ligne Gros Lo

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[Poésie] Les Orientales (Victor Hugo)
« le: 16 Février 2008 à 17:06:19 »
Vous allez sûrement me dire que c'est ma période hugolienne... Casse l'âne t'hyène !

Les Orientales, un de ses premiers recueils, est, je trouve, un chef d'oeuvre ^^ (vous connaissez des textes réussis sur le vin ou l'ivresse ? parce qu'on pourrait appeler ça un chais-d'oeuvres :P)

La poésie, c'est très subjectif, donc lisez plutôt :


Les Djinns



Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit, s'élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.

La rumeur approche.
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s'écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !... Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond.
Déjà s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! - Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J'irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d'étincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! - Leur cohorte
S'envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L'air est plein d'un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l'on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d'une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d'un vieux toit.

D'étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s'élève,
Et l'enfant qui rêve
Fait des rêves d'or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord ;
C'est la plainte,
Presque éteinte,
D'une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit...
J'écoute : -
Tout fuit,
Tout passe
L'espace
Efface
Le bruit.


Voilà. Je trouve ça splendide, accompli, miraculeux.
« Modifié: 27 Octobre 2017 à 19:57:02 par Eveil »
dont be fooled by the gros that I got ~ Im still Im still lolo from the block (j Lo)

Hors ligne Marygold

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  • marmotte aphilosophique
Re : Les Orientales (Hugo)
« Réponse #1 le: 05 Juin 2008 à 14:46:45 »
 ??? Je n'ai jamais lu ce recueil...
Mais ce texte... Magnifique ! La construction, les images et les mots, le mouvement épique, c'est grandiose ! C'est avec ce genre de texte que je comprends, une fois de plus, que Hugo puisse être considéré comme le plus grand des poètes.
J'aime particulièrement cette strophe, elle a un parfum spécial, quelque chose de magique :
Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord ;
C'est la plainte,
Presque éteinte,
D'une sainte
Pour un mort.


Merci Loredan de m'avoir fait découvrir ça !
Oh yeah ! 8)

LeThief

  • Invité
Re : [Poésie] Les Orientales (Hugo)
« Réponse #2 le: 23 Avril 2016 à 02:06:04 »
J'ai beaucoup aimé Les Orientales, et effectivement le poème Les Djinns est mon préféré. Je l'avais même appris pour l'école un jour ou on devait trouver nous même un texte.

Quand tu le lis les yeux fermés tu vois toutes les images dans ta tête et tu entends  les sons

Eveil

  • Invité
Re : [Poésie] Les Orientales (Hugo)
« Réponse #3 le: 18 Juin 2016 à 02:27:06 »
Je partais avec un handicap parce que j'aime pas des masses quand la poésie est coincée du popotin, c'est un peu constipant et terriblement frustrant. "Les Djinns" est le poème le plus connu, osé, innovant pour l'époque, certes, mais non représentatif de la teneur générale du recueil, qui demeure somme toute formellement très timoré. Bon, mais on est en 1829, hein, c'est déjà badass d'avoir dessiné une fente avec des vers. Je n'arriverai pas à décrire ce que j'ai ressenti d'une manière conventionnelle, alors je vais me servir d'une image rigolote - mais peu flatteuse pour son insigne auteur, je le crains : la lecture des Orientales m'a fait penser à la vision archétypale et idéalisée d'un Orient (qui commence en Espagne) que peut se forger le rêveur mâle confortable et lettré en manque de sensations (contexte politique de l'époque, guerres greco-turques, hispano-turques, soutien de la France à la Grèce, oui, tout ça, c'est du message et du lourd, assurément, bien que l'auteur, par un astucieux système dialogique, déclare dans sa préface que l'ouvrage que le lecteur s'apprête à lire n'est qu'un "livre inutile de pure poésie". Mouais, l'air détaché, c'est pas le genre de la maison, il se fout de nous, en plus). Bref, c'est ma subjectivité à moi je pense que in my opinion ; parce que oui, Victor Hugo, alors âgé de vingt-six lorsqu'il rédige son fantasme safrané qui fleure bon le henné et la sultane en détresse, il a encore toute sa vigueur de jeune fringant, il n'a rien du pépé blanchi dont nos yeux d'élèves naïfs et béats d'admiration se farcissent la photo depuis l'école primaire dans les manuels de français. Non, c'est peut-être dur à croire, mais Victor Hugo n'a pas toujours été vieux. Est-ce qu'il a un jour été jeune ? C'est une question qu'elle est bonne, et je veux y croire. Pour moi, Les Orientales, c'est ça : du fantasme adolescent déguisé en pamphlet politique sur fond d'émancipation de la poésie classique. Ou peut-être est-ce l'inverse. Non, ça me plaît d'imaginer le grand Victor en rêveur attendri et fleur bleue devant le Soleil qui se couche (un tableau bucolique soi-disant déclencheur de son désir irrésistible de kebabs et autres sérails chamarrés par les escarboucles d'une poignée de danseuses du ventre en sueur, sauf que l'on sait maintenant que Hugo était un coquin, alors peut-être qu'il en rit encore en ce moment même, lui, le dessus fleuri, repensant à sa farceuse préface, et nous, élèves intimidés, refusant de lui accorder une pensée et un regard qui ne seraient pas profondément marqués par la sagacité et la gravité). Jeune comme ça, peut-être.

Trêve de loufoqueries. Les Orientales, c'est joli pour les yeux, pour les sens. Il peint des petits tableaux très alignés, très droits, c'est une poésie du concret, mais moi ça m'ennuie. Il s'est pas encore assez lâché, le Victor. Donc je botte en touche - je babouche en touche. Moi je suis pas aussi finaud que lui alors je fais comme je peux avec mon humour. Je retiendrai néanmoins sa préface au ton faussement naïf, mais dont les idées modernes sur la poésie me plaisent - bin oui, Hugo il se démerde quand même pour pas déconner quand il veut dire des trucs vraiment importants, genre que "en poésie, tout a droit de cité", et qu'on peut écrire sur n'importe quoi tant qu'on y met son coeur. Il l'a pas dit comme ça mais voilà, c'est une ode à la liberté poétique, à l'insoumission aux carcans arthritiques de la poésie de son époque. Badass.

 


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