III-) De ma première exclusion
Il est des jours où le soleil, en réchauffant leurs cœurs et leurs peaux, motive les enfants les plus naïfs à l'irrationnel. Quand je me suis approché de Sarah à la pause du midi, j'affichais un sourire confiant et mon rythme cardiaque ne s'était pas intensifié. Je n'avais aucune raison d'être sceptique quant à ma réussite, je possédais tout : les cheveux blonds mi-longs, les yeux bleus qui rendent amoureux, les dernières baskets à la mode, ainsi qu'une lettre rédigée par mes soins la veille au soir. Dedans, je disais mon amour et ma volonté de partager une histoire avec elle. Une grande histoire d'amour. Une de celles qui font les romans et les comédies romantiques.
Je m'imaginais déjà, en plein dîner romantique à la cantine de l'école, lui annoncer tous les projets auxquels mon dix-neuf en Arts Plastiques me donnait le droit de rêver. Je serai architecte. Je bâtirai les plus grands édifices, et le plus beau de tous, ce sera notre palais. Dedans, nos enfants joueront et seront plein de bonheur. La vie n'est pas un conte de fée mais la nôtre la sera.
Mais avant ces instants magiques, il fallait convaincre Sarah de me donner son accord, et avec lui, son amour. J'avais réfléchis la scène l'heure précédant la sonnerie. Je devais attendre qu'elle soit seule. Mes longues observations m'avaient fait constater qu'après le repas, Sarah attendait quelques minutes devant la porte de la salle de chorale que ses amies sortent. A ce moment, je devais me précipiter vers elle, lui donner la lettre, et m'enfuir en courant. La réalité, pour se démarquer des rêves, fait toujours le choix de modifier quelques détails aux scénarios espérés.
Ma démarche a été fluide, sans accroc, sans hésitation, une démarche simple mais efficace, déterminée, ni trop lente ni trop rapide. Il a fallu que je la touche presque pour que Sarah lève enfin les yeux vers moi. Malgré son regard inquisiteur, je suis resté muet et lui ai simplement tendu la lettre. Bien que gênée, elle s'est appropriée le papier de façon très élégante. Puis ne l'a pas ouvert et l'a rangé dans son sac. Rapidement, des larmes ont coulé sur mes joues. Dans chacune d'elle, Sarah a lu toute ma détresse de la voir si peu curieuse d'ouvrir l'enveloppe. C'est sans doute pourquoi après m'avoir tendu un mouchoir, comme une invitation à dissimuler ma tristesse, elle a finalement lu ma lettre. Je suis resté debout, face à elle, tout le long de sa lecture. J'avais rêvé l'instant plus intime, cependant, mon envie folle de connaître sa réaction m'avait rendu statique. En quelques secondes, le texte était balayé, compris, analysé. Elle a dit « non, désolé », et ses amies sont sorties de la chorale. Sarah s'est levée puis est partie.
Mon premier échec fut donc un échec sentimental. Une frustration qui m'a longtemps encouragé à ne pas approcher le sexe féminin. Sa terrible réponse m'a également fait développer deux phobies, celle du refus et celle du pardon. Alors que mes rêves m'avaient fait habiter le cœur de Sarah, deux mots de sa part ont réussi à m'y expulser définitivement. Les mots des autres sont parfois un acide qui détruisent bien vite le nuage délicat qu'avait mis si longtemps à constituer nos espoirs.