L'enfant ne crie jamais s'il n'a pas de raison de le faire. Ce n'est pas une bête sauvage, ses parents lui ont appris l'art du dialogue, il sait parler. Jeune, il croyait encore que ses mots suffiraient à réparer les injustices et à panser les blessures de la violence muette. Plus tard, une balle perdue viendra transpercer son flanc. Le sang s'échappera brusquement, donnant l'impression qu'il était enfermé dans un corps trop petit. L'enfant hurlera alors. Il ne dira pas de phrases, ni même de mots, seuls des sons parviendront à sortir de sa bouche. Il accentuera la trace du a, la renfermera progressivement en un o au fur et à mesure qu'il serrera les dents pour tenter de contrer la douleur. L'inépuisable douleur qui tue bien plus vite que l'hémorragie. C'est elle qui nous fait tomber, qui nous fait ramper, qui nous laisse cracher sur notre dignité humaine, sur notre vénérable apparence. C'est la douleur aussi qui nous fait hurler. Et c'est bien la maîtrise de la douleur que l'on applaudit quand on répond à la maman inquiète : « Ne vous en faîtes pas, Madame, votre fils est dur au mal ». Et l'once de fierté dans les yeux de la mère qui vient l'aider à supporter l'inquiétude...
J'ai rencontré Akim ce matin, à l'hôpital, ou plus exactement dans les ruines de l'hôpital d'Alep. Il dormait sur des vieux draps tâchés de son sang, spongieux et à l'odeur intenable. Je percevais un sommeil fragile, confirmé par un réveil brutal à peine mon murmure de dépit achevé. Ses muscles se tendirent. L'effort devait être immense puisqu'une larme vint aussitôt déborder de son œil droit. Il est très difficile de rassurer un enfant apeuré quand volent au dessus de nos têtes les avions de l'armée, quand tombent dans les rues les bombes et plus loin les corps ensanglantés. « Ne bouge pas mon grand, tout va bien, je suis infirmier. Regarde, j'ai mon brassard. » : ses yeux effrayés s'y dirigèrent aussitôt, parce que les enfants de la guerre ont appris à ne plus faire confiance, à demander sans cesse des preuves de sûreté. Survivre implique de se méfier. « C'est ta maman qui dort à côté de toi ? ». Le hochement de tête vint répondre positivement à ma question. « D'accord, et dis-moi Akim, comment te sens-tu ce matin ? ».
« C'est-à-dire monsieur l'infirmier que je me sens très triste. Un peu affaibli aussi. Mon frère est mort hier, sous mes yeux, déchiqueté par une bombe à laquelle moi, monsieur l'infirmier, j'ai réussi à échapper. Je n'ai qu'une écorchure sur mon ventre et un œil abîmé. (C'est ainsi qu'il décrivait sa peau atrocement brûlée et son œil blessé par un projectile de verre.). Mais j'ai vu mon frère, emporté par la déflagration terrible. Terrible. Un souffle immense, plus puissant que les vagues de Baniyas, que les vents de l'hiver, que le cri de mon père. J'ai aussi vu le désespoir de ma mère, protégée de l'explosion par un cadavre inconnu. Ce désespoir qui tue bien plus que les armes, monsieur l'infirmier. Ce n'étaient pas des larmes, mais des gouttes de haine, elle ne pleurait pas monsieur, elle déclamait des poèmes à ces monstres d'acier. Je l'ai prise par la main, l'ai suppliée de partir, mais il est difficile pour une mère d'abandonner le corps de son enfant. Mon corps va bien, si c'était votre question. »
A vrai dire, je ne sais quel était le sens véritable de ma question. C'était une question ordinaire, que l'équipe médicale avait pris l'habitude de poser au réveil de chacune des victimes. Ça avait pour but de faire parler le blessé, de le faire s'exprimer sur son état de santé, sur son état de pensées. On écoutait la réponse d'une oreille, les gémissements de l'autre. Akim ne se plaignait pas beaucoup de la douleur physique, il voulait sans doute rassurer sa mère déjà assommée par le décès de son autre fils. Je me souviens lui avoir souri pour toute réponse. Puis m'être tourné vers sa mère pour lui dire la phrase de réconfort : « Ne vous en faîtes pas Madame, votre fils est dur au mal. ». Le cas d'Akim ne relevait pas de l'urgence puisqu'il ne semblait pas agoniser. Nous étions cinq infirmiers et deux médecins pour une centaine de victimes. Aucun de nous n'a songé à l'hémorragie interne. Nous nous consolons ce soir en nous rappelant notre manque de moyen. Akim est mort cette après-midi, la main dans celle de sa mère, dans une dernière tentative de la rassurer.