Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

18 Août 2026 à 10:39:15
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » chronique d'Alep

Auteur Sujet: chronique d'Alep  (Lu 1148 fois)

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 294
chronique d'Alep
« le: 08 Avril 2016 à 14:46:12 »
   L'enfant ne crie jamais s'il n'a pas de raison de le faire. Ce n'est pas une bête sauvage, ses parents lui ont appris l'art du dialogue, il sait parler. Jeune, il croyait encore que ses mots suffiraient à réparer les injustices et à panser les blessures de la violence muette. Plus tard, une balle perdue viendra transpercer son flanc. Le sang s'échappera brusquement, donnant l'impression qu'il était enfermé dans un corps trop petit. L'enfant hurlera alors. Il ne dira pas de phrases, ni même de mots, seuls des sons parviendront à sortir de sa bouche. Il accentuera la trace du a, la renfermera progressivement en un o au fur et à mesure qu'il serrera les dents pour tenter de contrer la douleur. L'inépuisable douleur qui tue bien plus vite que l'hémorragie. C'est elle qui nous fait tomber, qui nous fait ramper, qui nous laisse cracher sur notre dignité humaine, sur notre vénérable apparence. C'est la douleur aussi qui nous fait hurler. Et c'est bien la maîtrise de la douleur que l'on applaudit quand on répond à la maman inquiète : « Ne vous en faîtes pas, Madame, votre fils est dur au mal ».  Et l'once de fierté dans les yeux de la mère qui vient l'aider à supporter l'inquiétude...
   J'ai rencontré Akim ce matin, à l'hôpital, ou plus exactement dans les ruines de l'hôpital d'Alep. Il dormait sur des vieux draps tâchés de son sang, spongieux et à l'odeur intenable. Je percevais un sommeil fragile, confirmé par un réveil brutal à peine mon murmure de dépit achevé. Ses muscles se tendirent. L'effort devait être immense puisqu'une larme vint aussitôt déborder de son œil droit. Il est très difficile de rassurer un enfant apeuré quand volent au dessus de nos têtes les avions de l'armée, quand tombent dans les rues les bombes et plus loin les corps ensanglantés. « Ne bouge pas mon grand, tout va bien, je suis infirmier. Regarde, j'ai mon brassard. » : ses yeux effrayés s'y dirigèrent aussitôt, parce que les enfants de la guerre ont appris à ne plus faire confiance, à demander sans cesse des preuves de sûreté. Survivre implique de se méfier. « C'est ta maman qui dort à côté de toi ? ». Le hochement de tête vint répondre positivement à ma question. « D'accord, et dis-moi Akim, comment te sens-tu ce matin ? ».
   « C'est-à-dire monsieur l'infirmier que je me sens très triste. Un peu affaibli aussi. Mon frère est mort hier, sous mes yeux, déchiqueté par une bombe à laquelle moi, monsieur l'infirmier, j'ai réussi à échapper. Je n'ai qu'une écorchure sur mon ventre et un œil abîmé. (C'est ainsi qu'il décrivait sa peau atrocement brûlée et son œil blessé par un projectile de verre.). Mais j'ai vu mon frère, emporté par la déflagration terrible. Terrible. Un souffle immense, plus puissant que les vagues de Baniyas, que les vents de l'hiver, que le cri de mon père. J'ai aussi vu le désespoir de ma mère, protégée de l'explosion par un cadavre inconnu. Ce désespoir qui tue bien plus que les armes, monsieur l'infirmier. Ce n'étaient pas des larmes, mais des gouttes de haine, elle ne pleurait pas monsieur, elle déclamait des poèmes à ces monstres d'acier. Je l'ai prise par la main, l'ai suppliée de partir, mais il est difficile pour une mère d'abandonner le corps de son enfant. Mon corps va bien, si c'était votre question. »
   A vrai dire, je ne sais quel était le sens véritable de ma question. C'était une question ordinaire, que l'équipe médicale avait pris l'habitude de poser au réveil de chacune des victimes. Ça avait pour but de faire parler le blessé, de le faire s'exprimer sur son état de santé, sur son état de pensées. On écoutait la réponse d'une oreille, les gémissements de l'autre. Akim ne se plaignait pas beaucoup de la douleur physique, il voulait sans doute rassurer sa mère déjà assommée par le décès de son autre fils. Je me souviens lui avoir souri pour toute réponse. Puis m'être tourné vers sa mère pour lui dire la phrase de réconfort : « Ne vous en faîtes pas Madame, votre fils est dur au mal. ». Le cas d'Akim ne relevait pas de l'urgence puisqu'il ne semblait pas agoniser. Nous étions cinq infirmiers et deux médecins pour une centaine de victimes. Aucun de nous n'a songé à l'hémorragie interne. Nous nous consolons ce soir en nous rappelant notre manque de moyen. Akim est mort cette après-midi, la main dans celle de sa mère, dans une dernière tentative de la rassurer.
Utopisme

Nocte

  • Invité
Re : chronique d'Alep
« Réponse #1 le: 10 Avril 2016 à 01:38:58 »

Sur le fond, le contexte est intéressant, après, l’exécution me laisse un peu sur ma
Cela manque d'équilibre je trouve, parfois ça sombre trop dans le pathos, quelques lignes plus tard c'est trop détaché.

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 294
Re : chronique d'Alep
« Réponse #2 le: 11 Avril 2016 à 11:18:12 »
J'ai cherché ça : alterner l'émotion et le détachement pour rester vrai... déçu que ça ne t'ait pas plu
Utopisme

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 017
Re : chronique d'Alep
« Réponse #3 le: 11 Avril 2016 à 14:17:20 »
Bonjour son adore,

J'aime beaucoup ton texte, sur cette actualité si violente. Il y a comme une poésie, dans la description de la douleur. Cet enfant blessé et très sage par bien, presque trop bien, on a l'impression que ce sont plus les mots de l'écrivain que les mots d'un enfant.

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 017
Re : chronique d'Alep
« Réponse #4 le: 11 Avril 2016 à 14:18:48 »
Cet enfant blessé parle bien. Je voulais ecrire

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 294
Re : chronique d'Alep
« Réponse #5 le: 16 Avril 2016 à 15:43:00 »
Merci pour tes compliments ! Quant au discours de l'enfant, je pense que la guerre les fait grandir très vite... De plus, la scène initiale se déroule en Arabe, alors le traducteur a pu changer un peu le niveau de langue.
Utopisme

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.28 secondes avec 23 requêtes.