Bonjour à tous !
Je travaille depuis quelques temps à une nouvelle. Ci-dessous, ce sont les premières lignes que je montre de ma vie - à l'exception notable de très bonnes rédactions qui m'auront valu un certain succès d'estime à l'école primaire. Je ne partage pour l'instant que 2 pages d'un récit qui en compte une petite cinquantaine, ce qui peut expliquer le flou non dissipé en fin de lecture - si vous arrivez jusque là. Je sais que commencer par un récit autobiographique est l'assurance de me planter. Je fonce, les yeux fermés, le nez en avant, avec plaisir. Merci et banzaï.
La journée de la Gentillesse
- Samedi quatorze novembre -
Ce matin, elle est retombée comme la brume à l’aurore. Sur la terre glacée devenue dure comme de la pierre, une brume bleue s’est alanguie et nous a fait perdre la vue. Lorsque nous tendions les bras, nous ne voyions plus le bout de nos doigts, et nos ongles couleur de mort disparaissaient dans l’air humide.
Hier soir, la brume bleue était dans un autre de ses états physiques, vaporisée dans l’air en un nuage de particules électriques qui scintillaient au-dessus de nos têtes. Alors nous n’avions pas conscience d’elle, car nous ne savons pas voir ce qui est au-dessus de nos têtes, pas avant que cela ne nous retombe dessus. Nous n’avons senti sa présence glacée que lorsqu’elle s’est posée sur nos épaules en une fine pellicule de neige azurée. Lorsque nous avons senti sa présence, nous avions déjà perdu la vue. Sans masse, sans consistance, elle nous a écrasés. Elle nous a écrasé et, sous le poids de nos épaules, nous nous sommes courbés.
Hier soir, un joueur de football a levé la tête. Puis il l’a baissée et a passé son ballon. C’était à la télévision, je l’ai vu, et à ce moment, j’ai perdu l’usage de mes oreilles. J’étais sourd, sans savoir que le lendemain je me réveillerai dans la brume bleue qui rend aveugle. J’étais sourd à tout, à tout sauf un sifflet entêtant au fond de mon oreille, une mèche qui se vrillait dans mon crâne et faisait vibrer un archet sur le crin de mes tympans. L’archet est resté et nous avons été frappé de surdité collective, nos silences envahis par un bourdon sonore qui emplissait tout.
Ce matin, je me suis réveillé avec ce sifflet au creux de l’oreille, cette note tendue au travers de mon lobe temporal et qui se perdait dans les méandres cartilagineux de mon pavillon. Un acouphène est une blessure du tympan, une cicatrice qui, selon sa logique erratique, se rappelle à son porteur de temps à autre. Ce quatorze novembre au matin, je l’ai entendu, pulsant de plus en plus fort au rythme des battements de mon coeur, comme un vieux train à vapeur qui annoncerait son arrivée en gare dans un roulis mécanique. Ce matin du quatorze novembre, le sifflet n’était pas celui des plaies de la nuit passée ; elles, elles ne sifflaient pas encore, elles hurlaient. Ce sifflet, si discret et si assourdissant, était le vestige d’une cicatrice plus ancienne, une boursouflure de chairs brunes encore sensibles. Une trace blanche ourlée laissée en souvenir du sept janvier. Nos blessures du treize étaient encore à vif. Mais bientôt, nous souffririons collectivement d'acouphènes moraux.
Quatorze novembre deux mille quinze. Il est sept heures dix-sept. C’est ce qu’indique le téléphone qu’Amandine tient entre ses mains. Elle est assise en tailleur dans le lit, courbée sur l’écran. La lumière du téléphone souligne de bleu les sillons de son visage fatigué. Je reste quelques minutes dans la position dans laquelle je me suis réveillé. J’ai dû dormir trois heures tout au plus. Trois heures à mouiller dans des eaux sombres qui me menaient de cauchemars en cauchemars, d’ombres en ombres, de fuites en fuites. Je cabotais de peurs en terreurs et me réveillait sans même transpirer, sans ressentir de peur au ventre. Cette nuit, les cauchemars semblaient moins terrifiants qu’un monde réel dont ils ne présentaient qu’une version affadie, une pantomime passée au tamis censeur de mon subconscient. Amandine fixe son téléphone et fronce un peu plus les sourcils. Je me retourne et me cale en chien de fusil, au creux des bras de la terreur bleue.
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Hier soir, un joueur de football a levé la tête et tout s’est mis à scintiller au-dessus de nous. Une pyrotechnie saphir orchestrée par onze artificiers encagoulés nous a aveuglée. Puis une brume bleue est retombée. Ce matin, à sept heures dix-sept, elle a dévalé l’escalier, brume de plomb coulant le long des marches, et s’est mise à enfler dans la pièce comme un magma de givre. J’étais allongé dans mon lit, je l’ai sentie lécher mes flancs et me glacer les os avant même que ma peau ne fraîchisse. Ses doigts ont couru le long de ma peau, et voilà que j’étais prisonnier de sa viscosité bleue. Elle a pénétré en moi par le nez et je n’arrivais plus à respirer. Elle a coulé dans ma gorge comme un sirop, comme une menthe glaciale, elle a tapissé les anfractuosités de mes poumons. Mes poumons se sont rapetissés et j’ai perdu mon souffle, et depuis je vis avec mes petits poumons et mon souffle court.
Cela a eu lieu il y a moins de vingt-quatre heures. J’ai l’impression que plusieurs vies se sont écoulées depuis. Mes paupières brûlent. Je frotte, je frotte et je ne fais que charrier des poignées de sable. Mes yeux sont secs, tellement secs, à chaque clignement je les sens prêts à s’effriter et à tomber en poussière. Il devait être dix-neuf heures trente quand j’ai quitté le travail hier. Un peu moins, peut-être, je n’ai pas regardé ma montre. Les choses de tous les jours n’ont pas d’horaires, le quotidien s’ordonne, et voilà. C’est ensuite que l’ont donne un horaire aux événements, que ces horaires se gorgent d’un sens qui dépasse leur simple fait, qu’on accole des dates et que ces dates deviennent des repères, et que les repères deviennent des symboles. C’est après que l’on symbolise, que l’on symbolise pour ordonner, parce que lorsque les faits sont ramenés à des symboles, des symboles rapetissés pour entrer dans une boite aux dimensions de l’esprit, à ce moment, l’incompréhensible devient un fait, un fait que l’on peut dire, un fait qui parle d’un symbole sans évoquer la réalité. Il faut rapetisser le monde pour le mettre aux dimensions de l’esprit. À dix-neuf heures trente ce vendredi soir, la Belle Équipe devait être là. Elle n’était pas encore un symbole. Je ne l’ai pas regardée mais elle devait être là, avec ses parisiens réunis autour de tables aux chromes piqués, cette terrasse recroquevillée contre son coin de façade, accoudée à un restaurant japonais douteux et acculée par un carrefour grisâtre. À une cinquantaine de mètres de mon bureau, La Belle Équipe n’est qu’un bar parmi tant d’autre sur la rue de Charonne. Un bar plus invisible que d’autres, même, avec son enseigne préfabriquée qui ne m’a jamais inspiré confiance. Il fait encore bon pour la saison ce vendredi soir. Après une semaine passée à tituber entre travail et fièvre, j’irais bien boire un verre en terrasse. Profiter de l’air frais pour me décongestionner. M’aérer l’esprit. J’hésite, je crois, ce treize novembre, à l’angle de la rue de Charonne. Cette enseigne qui ne m’inspire pas confiance. Et Amandine qui est malade à son tour. Et il y a le match de foot à la télé. Je me reposerai en le regardant du coin de l’œil.
MAJ Suite_____
Il est presque vingt heures ce samedi. Comme tout Paris, j’ai passé la journée dans un semi-coma, insensible à une réalité aux contours devenus flous. À petits pas ivres, les chairs pantelantes, j’ai remonté le cours de la journée, abruti par les courants contraires. Le quotidien a vécu, nous avons suivi tant bien que mal. Je n’ai pas les idées très claires. Ce samedi soir, Amandine et moi avions prévu de recevoir des amis - beaucoup d’amis, bien plus que notre petit appartement parisien ne peut en accueillir. Nous voulions célébrer nos nouveaux emplois (ou en tout cas nous voulions faire la fête et nous avions là une bonne raison d’écluser quelques bouteilles). Depuis - depuis hier soir - tout a pris un autre sens.
Au cours de la journée, beaucoup m’ont demandé si la fête était maintenue. Et évidemment qu’elle était maintenue. Plus que jamais. Alors que nos rhumes de la veille nous faisaient hésiter à faire la fête, les kalachnikovs nous y poussaient. Il était urgent de ne rien changer. Il était urgent d’être ensemble. Il était urgent que les amis soient là. La plupart ont répondu présent et nous voilà réunis dans notre petit salon parisien avec nos petites mines de papier froissé et nos petites bouteilles émeraude.
Autour de la table, les yeux flottent au milieu de leurs orbites rougies, fentes à peine entrouvertes comme des praires à marée basse. Je gobe la nourriture, cène païenne, j’ai un appétit gargantuesque, résurrection graisseuse, je ne prends pas le temps de mâcher, tout se mélange, pâté, chips au vinaigre, rillettes de canard, comté, fromage de chèvre, tranches fines de coppa, tapenade, petites parts de pizzas, copeaux de parmesan, guacamole, tortillas, poivrons farcis, jambon de parme, bouchées au cheddar et houmous. Je n’arrête plus de parler, je suis un organe unique, une bouche où le chassé croisé de ce qui rentre et ce qui sort se fait dans une constellation de lourds postillons.
“Tout le monde va bien autour de toi ? Je veux dire… pas de... “
“Non, non, pas de…”
Il m’offre en guise de dernier mot un sourire de vieux sharpeï mélancolique. Pas de ”…”, pour aucun d’entre nous. Des plus ou moins proches qui y étaient, nous en avons tous, entre celles qui buvaient un verre attablé sur une terrasse du dixième et se sont claquemurées dans un restaurant, ceux dont la sœur vit à quelques pas du Bataclan et a tout entendu, ou d’autres qui ont passé la soirée place de la République et qui n’ont saisi ce qui se tramait qu’en tombant face à une bouche de métro close ; il n’y a pas d’histoire intime, juste un patchwork de points de vues qui, touche après touche, dresse la toile pointilliste du treize au soir.
Les bouteilles vides s’entassent au pied de la table basse.
“On entame la résistance, on l’entame comme de bons gros connards de français, vautrés dans un canapé avec un ballon de rouge !”, dis-je dans un éclat de rire pâteux aux relents de Curly.
Je n’ai pas beaucoup bu. Je suis ivre.
Ils partent peu avant minuit. J’ouvre les fenêtres pour aérer le salon. Il y a encore de la lumière dans la plupart des appartements voisins. Au premier étage, derrière une fenêtre obscure, le point rouge d’une cigarette grésille dans l’air frais, puis disparaît dans une volute de fumée bleue. Une femme dont je ne distingue que la longue chevelure blanche est appuyée contre l’encadrement en bois et tète une roulée, le regard perdu dans le vide. Je plonge ma main dans un paquet de chips. J’en ressors une poignée, la poignée du fond, et aspire à même la paume de ma main quelques miettes grasses. Un vent glacé s’engouffre dans la cours. Elle écrase sa cigarette. J’éteins la lumière du salon.
Je m’allonge. Les draps sont chiffonnés, en vrac sur le matelas. Il n’y a aucun plaisir à être allongé lorsque l’on n’a pas sommeil ; ou lorsque l’on ne
veut pas avoir sommeil. Les lombaires crient, les jambes se plient et se déplient. Que vais-je faire de tout cela ? Près de vingt-quatre heures, déjà. Un peu plus de vingt-quatre heures qu’un joueur de football a levé la tête, un peu moins de vingt-quatre heures après que je revienne du Bataclan à bord de la petite voiture grise, sous l’œil sans paupière de la grande roue de la Concorde. Il y a plus de vingt-quatre heures, nous avons été, chacun à notre tour, les maillons d’une chaîne inquiète, tour à tour émetteurs et récepteurs des mêmes messages.
“Tu as vu ????”,
“Tu vas bien ????”,
“Où t’es ????”.
Et sur ma messagerie Facebook :
“OOH. T’es pas fusillé hein ?”
Non, je n'étais pas fusillé.
MAJ 2J’étais dans mon canapé. Un joueur avait levé la tête quelques minutes auparavant, mais je n’y avais pas prêté attention. J’allume BFMTV et tire Amandine du lit où elle cuve son rhume. Le journaliste parle des explosions d’abord, et très vite des terrasses des dixième et onzième arrondissements. Sur Twitter, des anonymes évoquent une salle de spectacle. Je n’accorde qu’un crédit limité aux informations sur Twitter, surtout en cas d’attaque terroriste. En janvier dernier, déjà, pendant une dizaine de jours les informations farfelues avaient pullulé sur Twitter, entre des tirs entendus place de l’Etoile, des traques à Suresne ou des évacuations de la gare Saint-Lazare. Je retourne sur BFMTV. Un père de famille est interviewé. Il dînait avec son fils au restaurant “Le Septime” lorsque les premiers coups de feu se sont fait entendre. Je connais bien le Septime, Amandine m’y avait invité pour mes vingt-sept ans. C’est à cent mètres de mon travail. J’essaie de me souvenir : plusieurs collègues parlaient d’aller boire un verre après le travail. D’autres étaient au Stade de France. Les premiers témoignages ont tous la même teneur : des coups de pétards, puis la stupeur, puis l’horreur. Il n’y a pas d’images, les journalistes interviennent par téléphone, ils tentent de décrire les scènes. Ils ne savent rien, ils disent qu’ils ne savent rien, mais parlent, ils parlent sans s’arrêter. Ils évoquent une dizaine de morts. Bilan non définitif. Attaques en cours. Et la litanie des messages. Les proches à rassurer, les proches dont on attend qu’ils nous rassurent.
Et l’un d’entre eux qui ne nous rassure pas.
“Elle était à un concert”.
“Je ne sais plus lequel”.
“Je ne sais plus où”.
“Oui”.
“C’est bien là”.
Je connais D. et M. depuis un peu plus de trois ans. Je ne sais plus très bien comment nous nous sommes rencontrés. Une banale histoire parisienne, je crois, d’amis d’amis qui présentent leurs amis. Il y a quatre ans, quand Amandine et moi avons laissé derrière nous notre province, nous connaissions très peu de monde dans la capitale. Nous nous sommes accrochés à un autre couple d’ex-orléanais, de vagues connaissances, comme des naufragés s'agrippent une planche charriée par le courant. Leur groupe d’amis nous a accueilli, une fois, deux fois, nous a observé, puis nous a phagocytés. Nous étions les “amis de” et nous sommes devenus les “amis”. Aussi loin que je me souvienne, je ne crois pas avoir pu compter sur un “groupe d’amis”. Peut-être dans mon enfance, quand le groupe était induit par une proximité contrainte, avant que le collège et ses réserves quasi illimitées d’amitiés potentielles ne détruise le sens même du groupe unique et insécable. Et là, voilà que nous avions un vrai groupe, un groupe que nous appelions même parfois entre nous “le groupe”. Un clan du “Central Perks”, une bande du “MacLaren”, une idée conceptuelle du groupe d’amis qui me semblait a priori aussi crédible que les bandes sonores de rires enregistrés. D. et M. sont deux des particules élémentaires du groupe.