Avertissement au lecteur: le texte qui suit porte la mention “contenu explicite” car certaines parties de ces écrits sont de nature à choquer la sensibilité des plus jeunes.
Une petite nouvelle de fantasy, ma première publication sur ce forum. C'est globalement une scène de bataille, d'où la mention "explicite" (et oui, j'ai un talent fou pour trouver des titres
). D'ailleurs pour contextualiser un peu la scène, il s'agit en fait d'une adaptation assez libre d'une de mes parties de jeu de rôle, la différence étant qu'elle est cette fois racontée du point de vue des "méchants". Le récit en lui-même n’atteint pas des sommets d'originalité, mais il s'agit surtout pour moi d'un petit exercice, histoire de me remettre dans le bain. Du coup, je suis particulièrement intéressé par toutes vos remarques. Bonne lecture!Face-à-face
Tendu, Darsis promenait nerveusement les doigts sur le pommeau de son épée, évitant de croiser le regard des autres. Le crépitement du feu de camp, les sifflements du vent qui agitait les branches rendaient son silence plus pesant encore, alors qu'ils attendaient de passer enfin à l'action. Cela faisait des jours qu'ils traquaient ce loup-garou, et l'affrontement ne tarderait plus. Un monstre de moins à arpenter les terres du royaume, ce serait déjà ça de gagné, songea-t-il, la gorge serrée…
Il les connaissait tous. Tilva la forgeronne, Alur le géant chaleureux un peu trop porté sur la boisson, ou encore l'elfe récemment arrivée parmi eux, Asalchaë… Eux tous, ils n'étaient que des paysans et des commerçants, n'ayant pour la plupart jamais touché à une arme. Beaucoup au village le leur avaient dit, c'était de la folie pure. Mais si ce n'était eux, qui abattrait les hordes de loups-garous qui descendaient du Nord, de plus en plus nombreux ? Aveuglé par son envie de paix et d'entente après la guerre sanglante qui avait coûté la vie à tant de braves, le roi ne bougeait pas le plus petit doigt pour les aider. Si personne n'agissait, bientôt on recommencerait à trembler pour la vie de sa femme et de ses enfants, comme dans les anciens temps…
Darsis secoua la tête et soupira, tentant d'évacuer l'angoisse qui menaçait de le submerger. Ils avaient décidé de passer à l'action eux-mêmes, voilà tout, et c'était tout ce qui comptait. Un brave seigneur du coin, le chevalier de Calombes, leur avait même discrètement offert les armes et le soutien dont ils avaient besoin. Avec ça et l'avantage du nombre, tout ne pouvait que bien se dérouler. Et avec un loup-garou à quelques centaines de mètres, il n'était plus temps de douter !
Il se releva, et jeta un coup d’œil au-delà des tentes, parmi les arbres. Etan et Holkhar ne tarderaient plus, à présent que les premiers rayons du soleil commençaient à réchauffer l'atmosphère. Leur mission était simple, mais vitale : tirer la fléchette qui inoculerait un poison fulgurant au loup-garou encore endormi, quelque part dans la forêt. Grâce au poison, les autres n'auraient normalement plus qu'à le traquer et l'achever. Encore un cadeau de Calombes, qui devait décidément avoir de sacrées relations… D'après ce qu'il avait pu entendre, ce poison, de l'afroxite très concentrée, était loin d'être donné. Mais comme il le leur avait ordonné, mieux valait ne pas poser trop de questions sur lui et son organisation de chasseurs de loups-garous, les Protecteurs de l'Ombre -une organisation dont ils faisaient partie, désormais.
Soudain, une main se posa sur son épaule. Il sursauta brusquement.
- Alors, patron, prêt pour le grand jour ? lança Asalchaë d'un air enjoué, l'arc à la main.
Darsis fronça les sourcils, tentant d'apaiser les battements de son cœur -par les Dieux, il était vraiment sur les nerfs, en ce moment.
- La prochaine fois que tu t'approches de moi sans prévenir…
La jeune elfe soupira et leva les eux au ciel, lui adressant un sourire espiègle.
- Tu te ramollis, mon vieux. Je parie que si un loup-garou dansait le Yao-Kreo derrière toi, tu ne t'en rendrais compte qu'au moment où il se déciderait à passer à table. Bon, c'est pas tout ça, mais tout va bien ? On avait dit à Etan de passer à l'action à l'aube, alors ça ne devrait plus tarder.
Il aurait dû la réprimander pour son irrespect envers son chef, mais ça n'aurait pas servi à grand-chose. Elle savait bien qu'il avait le béguin pour elle, et elle s'amusait gentiment à le tourmenter, sans qu'il n'ose vraiment s'élever contre.
- Je suis prêt… enfin aussi prêt que l'on peut l'être avant de combattre un loup-garou mangeur d'hommes pour la première fois, répondit Darsis en se déridant un peu, décidant de reporter ses interrogations au sujet de la nature exacte du Yao-Kreo à une autre fois.
- Je pense qu'il est temps que l'on se mette tous à notre poste, dans ce cas, intervint Alur en ramassant un peu maladroitement son épée. Mieux vaut que nous soyons prêts pour accueillir notre invité ! (Il tapa joyeusement dans le dos de l'homme assis près du feu). Allez, Jikan, on se lève ! Tu ne vas pas resté planté là pendant que l'on trucide du loup-garou entre amis !
Darsis le savait bien, la bonne humeur d'Alur n'avait pour autre but que de cacher sa peur. Il se tourna vers les autres en tentant de sourire, malgré l'appréhension qui lui nouait le ventre. Un chef se devait d'être fort, du moins de faire semblant, ou ses soldats ne tarderaient pas à perdre confiance. Il s’éclaircit la gorge.
- Je serai bref, commença-t-il, faisant taire les conversations. D'ici quelques minutes, Etan et Holkhar vont empoisonner le loup-garou, et le mèneront vers nous. Il sera normalement très affaibli, mais n'oubliez jamais que les bêtes blessées sont bien souvent les plus dangereuses, alors pas de risques inutiles, c'est bien compris ? J'ai bien l'intention de vous ramener entiers à vos familles, donc soyez prudents.
Ses hommes acquiescèrent en silence -même Asalchaë, pour une fois.
- Très bien. Essayez de rester groupés, et harcelez-le en le frappant de tous les côtés. Évitez cependant de rester devant la créature, car ses coups risquent d'être mortels, même à travers votre armure. Et Asalchaë, ne tire pas dans la mêlée tant que tu n'as pas de cible précise. Mais je suppose que je n'avais pas besoin de le préciser.
L'archère approuva de la tête, soudain mortellement sérieuse.
- Dernière chose, Etan nous a indiqué hier que plusieurs personnes semblent accompagner le loup-garou, même si j'ai toujours du mal à le croire. L'équipe de Protecteurs de l'Ombre qui avait repéré le garou la semaine dernière n'avait rien remarqué, je suppose donc qu'ils se sont rencontrés récemment. Ils devraient sans doute prendre leurs jambes à leur cou dès le début de l'attaque, mais on ne sait jamais. Dans tous les cas, le loup-garou restera la cible prioritaire et l'ennemi le plus dangereux. Mais vous ne devrez pas hésiter si jamais vous en venez à les affronter, même si cela peut vous paraître dur. Des personnes qui pactisent avec les garous ne méritent pas votre pitié ! Sur ce, je suppose que vous savez tous ce qu'il vous reste à…
Un hurlement terrifiant déchira soudain l'air humide de l'aube. Un hurlement bestial, plein d'une soif de sang qui lui glaça les sangs.
- Et merde ! jura Darsis.
Etan courait, courait comme il n'avait jamais couru de sa vie. Les branches fouettaient son visage alors qu'il tentait maladroitement de les esquiver dans sa course éperdue, prenant à peine le temps de respirer. Son cœur battait la chamade, il était inondé de sueur et sa respiration devenait déjà difficile, lui brûlant les poumons. Mais il ne devait pas s'arrêter, à aucun prix ! La bête courait derrière lui, brisant tout sur son passage ; entendant son souffle rauque et puissant, il pouvait presque sentir son haleine brûlante sur sa nuque…
Il accéléra encore.
Mais comment cela avait-il pu arriver ? Il n'en n'était pas à son premier garou, et ça ne s'était jamais déroulé de la sorte. Semblant presque insensible au poison inoculé par la fléchette, la bête s'était presque aussitôt lancée à sa poursuite, suivie des trois mystérieux voyageurs qui l'accompagnaient. Et tous paraissaient furieux. Bordel, il n'y avait plus qu'à espérer que les autres soient en position, songea-t-il avec affolement. Sinon, il était cuit…
Il passa en flèche devant Holkhar, le regardant à peine. Celui-ci avait déjà commencé à courir, devinant que les choses tournaient mal. Paniqué, le reynard
1 de chasse de Holkhar déguerpit à son tour vers le camp.
Par miracle, le camp était plus près qu'il ne le pensait. Courant éperdument entre les troncs, il finit par déboucher dans la clairière où avait été dressées les tentes, hurlant à pleins poumons pour tenter d'avertir les autres chasseurs. Soulagé, il constata que l'équipe au grand complet sortait d'entre les tentes, les armes à la main. A cette vision, il commença à ralentir, les poumons en feu.
L'épée dégainée, Darsis se positionna du côté droit du camp avec Alur, laissant le flanc gauche à Asalchaë, Tilva et Jikan. Rapidement, ils commencèrent à entendre des cris et des bruits de course-poursuite dans les bois, mais sans rien pouvoir distinguer.
- Beaucoup de bruit, non ? grommela Alur. On dirait que les nouveaux amis de notre bête foncent aussi vers nous. Ça risque d'être tendu.
- Avec un peu de chance, ils se rendront en voyant le garou terrassé par le poison… répondit Darsis à voix passe. Prépare-toi, Etan et Holkhar se ramènent.
Du coin de l'oeil, il vit Asalchaë armer sa flèche…
Etan bondit dans la clairière, hurlant et agitant les bras, suivi de Holkhar et de son reynard. Derrière lui, sombre masse se déplaçant avec une souplesse prédatrice, un loup-garou aux yeux jaunes s'élança vers le camp, rugissant de rage. Musclée, le poil sombre, les crocs énormes et pointus, la bête était terrifiante. Un loup géant sorti tout droit des enfers… A ses côtés, Alur déglutit péniblement et resserra sa prise sur son épée.
- Il n'a pas l'air empoisonné… Qu'est-ce qu'ils ont foutu ? pesta Darsis.
Tandis que les deux éclaireurs plongeaient dans un dernier élan entre les tentes, le loup-garou ralentit et les jaugea de son regard terrifiant, clouant Darsis sur place. Derrière lui se précipitèrent trois silhouettes, dont l'une, vêtue d'une robe noire et mauve, levait la main droite, le visage crispé par la concentration. Soudain, sa main s’illumina d'une vive lueur bleutée, et Darsis comprit.
- A couvert ! beugla-t-il. Un mage !
Tirant Alur par le bras, il l'entraîna violemment derrière une tente alors que dans un craquement de tonnerre, un éclair jaillissait de la paume du mage et frappait la toile à deux pas de lui, incendiant la tente. Une violente vague de chaleur s'éleva près d'eux, et le mage commença à reculer en arborant un rictus satisfait.
- Alur, on s'occupe de lui et on laisse les autres se charger du garou ! ordonna Darsis en s'éloignant de la tente en flammes.
Hébété, le jeune homme hocha de la tête, visiblement terrifié.
Qu'est-ce que j'ai fait ? paniqua Darsis en son fort intérieur. Qu'est-ce que j'ai fait ? Soudain, un hurlement retentit, quelque part à sa gauche.
- Asalchaë ! s'écria-t-il.
La jeune elfe ajusta son tir, se préparant à transpercer le monstre d'une flèche en plein cœur.
Avec ça, tu vas vachement moins bien gambader, mon salopiaud… -Attention ! s'écria une voix derrière le loup-garou.
Une silhouette fine surgit de derrière la bête et s'élança dans les airs, prenant appui sur le dos du garou. Asalchaë entendit un sifflement, leva les bras par réflexe…
… et retomba en arrière, poussant un hurlement, tandis que sa flèche allait se ficher dans un tronc d'arbre. Traversée par une onde de souffrance, elle sentit un liquide chaud couler sur sa peau. Un couteau de lancer, au niveau de la poitrine, comprit-elle en hoquetant de douleur. Sa vision se troubla, mais elle lutta contre l'évanouissement et la souffrance, tentant de se traîner sur le sol. Elle ne fut pas assez rapide. La patte de la bête, surgie de nulle part, lui déchira le torse, lui arrachant un nouveau hurlement. A travers les larmes et le sang, elle vit le garou se détourner pour se jeter sur Jikan, et l'homme au couteau s'approcher d'elle.
-Merde… merde ! gémit-elle, tâtonnant dans la poussière.
Tout s'était passé tellement vite… A tâtons, elle finit par retrouver son couteau, le brandissant maladroitement entre ses doigts raides. Se redressant sur un coude en gémissant, elle tenta de repérer son adversaire malgré sa vision qui se troublait. Dans un grognement, l'homme la prit par surprise, la frappant à la tête de son point ganté. Sa tête résonna douloureusement, mais elle tint le coup. Cette fois elle le voyait distinctement, penché sur elle, un poignard à la main. Si proche… si seulement il lui restait un peu plus de force…
- Asalchaë ! s'écria soudain Darsis, quelque part aux alentours.
Il lui semblait désormais si loin…
On dirait que c'est la fin… songea-t-elle. Oui, la fin de tout, dans ce bois perdu, assassinée par un inconnu… Mais elle ne serait pas la seule à mourir.
Son bras se détendit brusquement, frappant l'homme au niveau du ventre. Le bruit répugnant de l'acier pénétrant dans la chair, étrangement, la réjouit. Il tomba à genoux, se tenant le ventre à deux mains, gargouillant des insultes incompréhensibles. Le mouvement lui causa une douleur insupportable, et elle retomba au sol, dans son propre sang. Elle ferma les yeux, à la limite de l'inconscience. Sans qu'elle ne sache pourquoi, sa dernière pensée fut pour Darsis. Tu étais un type bien, Darsis. Un type bien… bien… bien… Étrangement, elle ne ressentait plus la souffrance. Tout s'était tu autour d'elle. Puis tout devint sombre.
Darsis détourna les yeux, tentant d'oublier ce qu'il avait vu. Il ne pouvait plus rien pour elle, désormais… Mais sa mission était d'abattre le mage, coûte que coûte. Adressant un bref regard à Alur, dont les yeux écarquillés reflétaient désormais la lueur du brasier qui ravageait le camp, il s'engagea avec lui en direction de leur adversaire, dont les mains tendues s'agitaient de nouveau vers eux.
- Lève ton bouclier et sois vigilant à ses mouvements, souffla Darsis. Dès que ça commence à crépiter, fais un pas de côté et essaie de te mettre à couvert…
Alur ne souffla pas un mot, et les deux compagnons s'approchèrent lentement, l'épée en avant. C'est alors que Darsis remarqua la troisième silhouette qui accompagnait le garou. D'après sa taille, ce devait être un grand nain, ou plutôt un demi-nain . Et avec une robe de prêtre, en plus de ça.
Un prêtre défendant un loup-garou ? songea Darsis.
Le monde est devenu fou. Le demi-nain, d'âge mûr et chauve, resta à bonne distance du mage et commença lui aussi à se concentrer. Un autre mage ? Ça se compliquait…
- Maintenant ! rugit Darsis, se ruant vers le mage lanceur de foudre.
Écarquillant les yeux, le mage en robe noire tenta de faire un pas en arrière, mais l'épée d'Alur s'abattit sur lui, faisant gicler le sang. Darsis attaqua à son tour, mais gêné par son compagnon, ne put frapper précisément. Tentant de voir si les coups avaient porté, il entendit soudain un brusque crépitement.
- Attention ! s'écria-t-il, mais trop tard.
Frappant Alur de sa main ensanglantée, le mage lui infligea une violente décharge électrique, qui le renvoya en arrière. Poussant un cri bref, le jeune homme fut projeté hors du champ de vision de Darsis, qui comprit qu'il n'aurait pas de meilleure occasion. Il fallait frapper maintenant… D'un mouvement fluide, écartant sa peur et son chagrin, il lança sa lame vers son adversaire. Celle-ci fut bloquée net, et le choc se répercuta douloureusement dans tout son bras. Tenant un bâton d'invocateur à deux mains, le mage avait paré le coup, et fermait désormais les yeux, s'apprêtant à lancer un nouveau sort. Précipitamment, Darsis tenta de se dégager du combat, mais les yeux de son adversaire s'ouvrirent soudain, tandis que le bâton se pointait vers sa poitrine.
Non ! La foudre jaillit, le frappant en pleine poitrine. Terrassé par la douleur, frappé par une force terrible, il fut propulsé vers une tente en feu et percuta durement le sol, un goût de sang dans la bouche. Sa tête tournait, et les bruits d'épée qui s'entrechoquaient, les hurlements de douleur qui semblaient venir de partout à la fois résonnaient douloureusement dans son crâne. Un instant, il faillit céder à la tentation de ne plus se relever, d'espérer que tout cela n'était qu'un cauchemar. Tant de bruits, tant de morts… Il regrettait tellement d'avoir engagé les autres dans cet enfer, désormais... Mais il devait se relever. Prenant appui sur ses avant-bras, il commença à se redresser, ramassant au passage son épée. Alur passa devant lui, agitant son arme et hurlant des imprécations. Darsis se releva, et tourna la tête vers le mage, le visage tordu en un rictus malsain. Au loin, le loup-garou frappait aveuglément dans la mêlée, ne semblant pas se soucier des coups. Le demi-nain, lui, passait lentement la main sur l'abdomen sanglant de l'homme au couteau qui avait assassiné Asalchaë, une faible lueur jaillissant de la blessure -un sort de guérison, certainement. Les flammes, désormais hautes comme des murs, ravageaient le campement et masquaient ses coéquipiers, donnant à la scène une ambiance de fin du monde.
Il repartit vers le mage, ne pensant plus qu'à sa cible. Tout le reste avait disparu. Ils allaient tous y passer, c'était évident. La bête et ses alliés malfaisants n'allaient pas tarder à les abattre, puis à les dévorer… Tout ce qu'il pouvait faire, c'était abattre ce sorcier.
Dans un grondement de tonnerre qui lui vrilla les tympans, une violente lumière jaillit entre le mage et Alur, qui fut projeté dans une tente en feu qui s'affaissa sur lui. Ignorant ses terribles cris d'agonie -un son qui le hanterait jusqu'à la fin de ses jours, si jamais il s'en tirait-, il se rua vers l'ennemi, ne faisant qu'un avec sa lame. Le mage tenta de lever son bâton vers lui, mais il perça aisément sa garde, s'apprêtant à plonger son épée dans le torse de son adversaire. Darsis tendit ses muscles, se préparant au choc. Un brusque impact au niveau de sa botte le faucha en pleine course. Darsis ouvrit la bouche en grand, sans pouvoir émettre aucun son. Il sentit qu'il tombait…. Qu'il tombait...
La souffrance fut insoutenable.
Il revint soudain à lui, un visage inconnu le dévisageant d'un air interrogateur.
- Hum… ça va ? demanda prudemment l'inconnu, manifestement un peu surpris.
Darsis ne put que bredouiller quelques sons incompréhensibles, terrassé par une soudaine envie de vomir. Le visage du mage lanceur de foudre se pencha soudain vers lui, l'air désapprobateur.
- Qu'est-ce que tu as encore fichu, Volker ? grommela-t-il.
Entendant toujours les bruits de la bataille, au loin, Darsis tenta de se relever, cherchant à localiser son arme. Mais visiblement, on avait pris soin de le désarmer. En même temps, il constata que malgré une douleur résiduelle au niveau du ventre, il n'avait pas l'air d'être blessé. Étonnant… pourtant, cette chute, cette souffrance, il ne les avait pas rêvées…. Se relevant maladroitement, il se campa sur ses deux pieds, adressant un regard méfiant à l'homme qui l'avait réveillé, le dénommé Volker. A bien y regarder d'ailleurs, c'était même un prêtre demi-nain, le même que celui qu'il avait aperçu plus tôt. Le voilà donc entre les mains des alliés du garou… Il n 'y avait plus grand-chose à faire, à présent. Darsis s'obligea à respirer profondément, attendant le coup fatal qui ne tarderait sans doute pas.
- Tu étais sensé l'achever, poursuivit le mage guerrier à l’adresse de Volker. C'est moi ou il n'est pas exactement mort, là ? Il m'a même l'air tout ce qu'il y a de plus vif !
Le demi-nain fronça les sourcils et lui intima le silence d'un geste de la main.
- Je viens de te sauver la vie, jeune homme, dit-il d'une voix grave en regardant Darsis.
- Je… eh bien… merci, dans ce cas, répondit-il maladroitement, un peu déstabilisé.
Sans se soucier des flammes qui se dressaient, avides, à quelques pas d'eux, ni des cris de rage du loup-garou en train de combattre, le demi-nain s'approcha légèrement de lui.
- En tant qu'envoyé de la déesse Boréa, je devrais normalement purger sans sommation l'univers des parasites dans ton genre. Mais je vais te laisser une chance. Puisque tu n'as encore tué aucun des nôtres, j'accepte que tu te rachètes.
- Comment ? fit Darsis, résigné.
- Abandonne cette cause stupide et barbare, déclara solennellement le demi-nain, et joins-toi à nous, les défenseurs de la foi et de la liberté. Cesse de pourchasser des innocents et reviens sur le droit chemin, c'est tout ce que je te demande, mon garçon.
Darsis eut un rire douloureux, une onde de souffrance lui parcourant le ventre.
-Vous osez vous réclamer du camp des défenseurs de la liberté ? Vous, qui encouragez le meurtre et la terreur en soutenant des loups-garous ? Les laisser prospérer et massacrer les pauvres gens, c'est votre façon d'exercer votre foi ? Curieux, pour un prêtre…
Le mage et l'homme au couteau, visiblement guéri, s'approchèrent un peu, agacés.
- Les loups-garous massacrent les pauvres gens ? fit Volker, mimant l'étonnement. De qui as-tu appris ça ?
- Tout le monde le sait ! répliqua Darsis, d'humeur massacrante. Le soleil se lève à l'est, et les garous sont des bêtes sauvages. On raconte que dans les anciens temps, ils descendaient du nord par hordes entières pour semer le chaos, avant que l'armée royale ne les arrête. Pas besoin d'un dessin ! Vous avez vu ce qu'il est en train de faire, votre copain ?
Se rendant compte qu'il avait crié, Darsis se mordit la lèvre et détourna le regard de la bête, qui pourchassait désormais les derniers Protecteurs.
- Mais tout le monde peut se tromper, répondit calmement Volker. Les loups-garous n'ont pas fait que de belles, choses, loin de là, mais votre peuple non plus. Désormais, tout ça est derrière nous. Il va falloir essayer de vivre en paix, tous ensemble. Et d'accepter que certains puissent être… différents.
Darsis ne voulait pas y croire. Vivre avec des loups garous ? Il avait rarement entendu de telles aberrations ! Autant imaginer aller boire un thé à la camomille avec les licornes cannibales de Rielkhan... Mais malgré lui, la voix profonde et rassurante du demi-nain fissurait sa belle assurance, instillant le doute dans son esprit.
- C'est ridicule, protesta-t-il. On ne peut pas raisonner de telles créatures.
- C'est que tu n'as jamais discuté avec ce cher Spiritus… C'est un brave garçon, tu sais. Un peu téméraire, peut-être, mais il n'aime pas faire du mal aux gens. Mais vous l'avez attaqué, et il a réagi… Il n'y a plus de conflit avec les loups-garous, à présent, et il faut en prendre conscience. Le seul conflit qui vous oppose, pauvres humains, c'est vous qui le causez.
Tout cela n'avait aucun sens… Pourtant ce prêtre paraissait tellement convaincu… Et alors qu'ils étaient ennemis, il l'avait certainement sauvé d'une mort certaine, à en juger par la douleur qu'il avait ressentie en s'évanouissant. Mais tout ce qu'ils avaient fait n'avait-il alors aucun sens ? Tous ces morts… Asalchaë…
- Je t'ai donné les éléments pour que tu fasses ton choix, conclut Volker en le regardant dans les yeux, sans animosité aucune.
- Je dois y réfléchir… bredouilla Darsis. Votre proposition est généreuse…
De toute façon, quel autre choix avait-il ?
- Si tu réfléchis, c'est qu'il y a déjà de l'espoir, répondit le demi-nain en lui tournant le dos. Bon, je suppose que Spiritus va avoir besoin d'un coup de main…
Acquiesçant, ses deux compagnons tournèrent les talons et s'en furent avec lui dans les bois.
Les branches des arbres sifflent dans le vent. Le soleil est haut dans le ciel ; il ne tardera pas à faire chaud. Les dernières braises d'un incendie finissent de refroidir, rougeoyant faiblement sur le sol noirci par les flammes. Ici et là, émergent des débris, les restes d'un campement. Quelques corps gisent sur le sol, carbonisés, pour certains. Déjà, les charognards prennent possession des lieux. Des oiseaux sautillent entre les dépouilles, poussant des pépiements curieux. Un minuscule dragon pousse du museau le cadavre d'une jeune elfe défigurée. Peu à peu, la nature reprend ses droits. Bientôt pousseront ici de jeunes arbres vigoureux, et déjà des pousses vertes percent la couche de cendres. Tout est apaisé, comme après une tempête.
Un homme est accroupi au centre des décombres, silencieux.
Il pleure.
1 Reynard: Le reynard est un reptile d'environ un mètre de long, facilement apprivoisable et parfois utilisé pour le combat.