La raison du plus fort
Un farfelu fabuliste m’a un jour conté que de l’agneau ou du loup, le plus fort devait l’emporter. Cher Lecteur, laisse-moi partager ici une histoire qu’il m’a été donné d’observer et qu’avec enthousiasme, je désire te transmettre.
À l’entrée de l’adolescence, Anaé n’avait que peu d’éléments en sa faveur. Faible femelle, plutôt lente, avec de l’embonpoint ; sa principale préoccupation était de satisfaire ses pulsions incontrôlables en présence de nourriture. Elle accordait une préférence toute particulière à la salade bien verte, mais un petit écart pour tout autre menu ne la traumatisait en aucun cas.
Un beau jour, sous un magnifique ciel bleu, elle se débattait dans un potager pour récolter sa pitance. Non loin de là, Oscar, un vieux grincheux, la regardait avec envie. Cette chair tendre et fraîche, cette appétissante jeunesse et ces courbes déjà généreuses lui mettaient l’eau à la bouche. Il savait d’avance que cet être frêle n’avait aucune chance ; malgré son âge avancé, Oscar était encore fort et cette fillette n’avait personne pour la protéger. Oscar n’hésita pas fort longtemps et il se mit à s’approcher, ne lâchant sa proie des yeux que pour vérifier que personne ne pouvait l’apercevoir. La victime toujours inconsciente du danger prenait çà et là des bouchées dans une feuille bien tendre, évitant avec soin les limbes rouillés. Dans son dos, le prédateur se rapprochait inexorablement et soupirait avec envie et, j’oserais même dire, un léger sadisme. Une fois à portée, il s’immobilisa, prit une longue bouffée d’air et retint son souffle.
Alors que la vieille corneille élançait son bec vers la juteuse chenille, une petite météorite s’abattit derrière son dos plumé. La surprise fut telle pour Oscar que son petit cœur décida d’en finir. Sans grande pompe, le piaf s’éteignit et l’imperturbable larve poursuivit son repas.
Vois-tu, Cher Lecteur, dans ce bas monde, nous devons être d’accord avec le fabuliste. La raison du plus fort est toujours la meilleure. Toutefois, quand la faim ou tout autre désir t’attire, malgré ta force et ta vaillance, tu peux toujours être à court de chance.