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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le prince au petit pois.

Auteur Sujet: Le prince au petit pois.  (Lu 1907 fois)

Lopa

  • Invité
Le prince au petit pois.
« le: 23 Septembre 2015 à 08:32:16 »
Le prince au petit pois
A table !
Chiche aurait préféré être sourd. Sourd, plutôt que simple d’esprit. Mais voilà, c’est ce qu’il était pourtant. Un simplet.
Ce n’était pas la voix douce d’une mère aimante qui l’appelait. Non. C’était la gouaille enrouée de sa génitrice, celle qui l’avait « mis au monde », un monde auquel Chiche ne comprenait pas grand-chose, à cause de son cerveau à moitié vide. Ou à moitié plein.
Dans son village, les gens les mieux intentionnés disaient de Chiche que les fées avaient oublié de se pencher sur son berceau. C’était une manière presque élégante de ne pas dire qu’il était en fait un attardé mental. Une fée était pourtant bien venue à sa naissance, et lui avait donné de beaux yeux bleus, très clairs et parfois vifs, qui contrastaient avec la grossièreté et la laideur de ses traits, hérités de sa mère.
 Chiche parlait peu. Peut-être parce que ses mots trébuchaient à chaque tentative de sortie. Et de toute façon, qui l’écouterait, lui, le fada du village ? Pas sa mère, non. Cette énorme et colossale matrone n’avait de léger que son prénom, Angèle, appellation inadaptée, probablement choisie à l’époque par ses parents, nourris d’espoirs pour cette enfant à venir.
Angèle ne parlait pas non plus. Elle hurlait. Ses mots à elle ne trébuchaient pas. Ils assommaient, piquaient, transperçaient, invectivaient.
 Elle avait pour passe-temps principal des visites quasi quotidiennes chez son docteur. Puis à son pharmacien. Elle s’inventait toutes sortes de maladies imaginaires. Mais cela lui donnait de l’importance, c’est du moins ce qu’elle pensait. Son statut de « mère au foyer » lui laissait ce temps libre. Cette expression consacrée aurait fait sourire Chiche, s’il avait pu en comprendre le sens, et toute l’ironie qu’elle portait. Car, mère, Angèle ne l’avait jamais vraiment été.
A l’âge de 39 ans, Angèle avait accouché de Chiche, fruit déjà à moitié gâté, issu d’un arbre pratiquement stérile qu’était son mariage. Son mari, Jean-Claude, était un homme aussi soumis que faible. Ils s’étaient aperçus lors d’un banal bal de village, et avaient sûrement vu, l’un et l’autre, dans cette rencontre, leur unique chance de ne pas finir seuls.
Physiquement, Jean-Claude était l’opposé de son épouse. Petit et malingre, il n’inspirait rarement autre chose que du mépris. Peut-être aussi parce que tout le monde savait que sa femme le battait, sans aucune résistance de sa part. Cela faisait de lui, non pas un homme seul et malheureux, mais une mauviette pour tout à chacun. Il n’avait d’intérêt que pour ses poules et ses coqs. Eux seuls trouvaient grâce à ses yeux et il les bichonnait. Ses yeux étaient d’ailleurs la seule chose qu’il avait léguée à son fils, sans pour autant les avoir jamais posés sur lui. Le jardinage était sa deuxième passion. Désherbage intensif et plantations de toutes sortes, pouvaient aisément ravir ses dimanches. Jean-Claude, était le plus souvent absent, se dérobant comme il le pouvait aux flammes de l’enfer de son foyer, fuyant autant que possible cette femme hystérique et violente qui était pourtant la sienne. Abandonnant par là ce fils pas comme les autres, à qui il n’avait adressé que quelques mots depuis sa naissance.
  Il partageait cependant quelque chose avec Chiche : son statut de souffre-douleur, Angèle les martyrisant, chacun leur tour, pour ne pas faire de jaloux.
En plus d’être né avec un cerveau construit anarchiquement, Chiche avait un doigt en moins. Amer souvenir visible d’Angèle, qui un jour fait comme les autres, lui avait violemment refermé la portière de la voiture familiale sur la main.
Une colère de plus, un index en moins.
Chiche avait ainsi pris place, par une froide nuit d’automne, dans ce couple sans amour et uni dans la violence.
A  21 ans, il vivait de façon passive sa condition de mal-aimé. Il ne souriait pas. Ne parlait pas. Ne pensait presque pas. Il se sentait comme derrière une immense vitre qui lui permettait de regarder le monde, sans pour autant en faire partie. Il ne ressentait plus grand-chose, sauf peut-être le froid quand il posait ses mains sur cette façade transparente qui le maintenait isolé de tout.

A table ! Hurla une deuxième fois Angèle.
Sa voix se cassa sur une note suraigüe, sûrement à cause de la mauvaise toux qu’elle se trainait depuis plusieurs jours maintenant. 
De quoi est donc fait le Bon Dieu pour m’avoir donné ce bon à rien ! Un pois chiche dans la tête, c’est bien tout ce qu’il a.
C’était la sempiternelle conclusion, toujours marmonnée, qui ponctuait chacune des phrases d’Angèle adressées à Chiche.
Voilà donc d’où provenait son humiliant sobriquet.
Ce dernier se dirigea vers la cuisine, les picotements de sa nuque le prévenant qu’il n’y aurait pas de troisième appel d’Angèle, sans que ne tombe une douloureuse sentence. Pourtant, à son entrée, la cuisine était déserte. Seuls trônaient sur la table les infâmes petits pois en boîte premier prix, préparés à la hâte et sans soins par sa mère. Il n’en connaissait d’ailleurs que trop le goût. Son père ne devait pourtant pas être très loin, puisque le bidon de son désherbant trainait sur le plan de travail, juste à côté du sirop pour la toux d’Angèle, débouché et à moitié plein.
Machinalement, Chiche s’avança vers les deux contenants. Il ne pensait à rien de précis sur l’instant, trop habitué aux errances floues de ses idées. Sans encore vraiment réaliser ce qu’il avait envie de faire, ou même l’intention de faire, il saisit le désherbant de sa main mutilée. Il essaya de l’ouvrir mais son doigt manquant lui compliqua la tâche. Il s’acharna pourtant de longues minutes. Il  sentit tout à coup une main ferme entourer la sienne et accomplir ce qu’il n’arrivait pas à faire seul. Il se retourna et croisa le regard de son père, qui se tenait juste derrière lui. Un regard déterminé. Leurs yeux bleus acier semblaient à ce moment-là se sonder.
Ensemble, comme un seul homme, d’une seule main, ils versèrent lentement, sans qu’aucune goutte ne s’égare, le désherbant dans le flacon de sirop pour la toux. Puis, sans un mot, mais en communion pour la première fois de leur vie, ils s’installèrent confortablement côte à côte sur la terrasse, prêts à contempler le plongeon du soleil rouge derrière les vignes. Un coucher du soleil qui semblait annoncer une nuit sereine.

Un bruit sourd se fit entendre. Puis de longs râles. Et enfin le silence.

Deux mois s’étaient écoulés. Père et fils se retrouvaient tous les soirs, comme un rituel, sur la terrasse de leur maison, pour célébrer chaque coucher de soleil. Avec une joie contenue, ils regardaient ensemble le jardin si bien entretenu par Jean-Claude. Lys, iris et pois de senteur fleurissaient en alternance, en attendant patiemment leur tour. Et pas une mauvaise herbe  ne venait envahir ce bel espace fleuri. Les yeux de Jean-Claude et de Chiche prenaient plaisir à se poser ci et là, parfois distraits par le passage bruyant d’un gallinacé. Ils semblaient sereins et heureux. Chiche avait l’impression que la vitre qui le séparait du monde s’était brisée. Il ressentait toujours les picotements derrière sa nuque, mais cela ne lui faisait plus cette boule douloureuse au ventre. Il arrivait maintenant à apprécier le vent, encore doux et chaud pour la saison, qui caressait ses bras nus et les odeurs suaves de la nature. Il découvrait ces menus plaisirs. Parfois ses yeux se fixaient aussi sur l’étendue d’eau qui s’imposait au centre du vaste jardin. Un lac, immense et profond. Il avait souvent entendu son père dire qu’on aurait pu y engloutir une maison entière sans laisser une trace. Et c’est toujours en pensant à cela, lorsque leurs regards balayaient cette eau sombre, que père et fils étaient pris d’un fou rire, d’abord discret et timide, mais qui se finissait invariablement en un rire sonore et à l’unisson.
Un soir, sur cette même terrasse, Chiche se retourna vers son père. Ce dernier semblait si apaisé. Les derniers rayons du soleil lui léchaient le visage. Jean-Claude frissonna légèrement. Peut-être à cause de la fraîcheur de cette soirée d’un été en fin de vie. Ou d’un sentiment soudain réalisé. Celui de la liberté. Chiche le regardait comme on bade un roi qui domine son royaume. En réponse à ce regard, Jean-Claude posa sa main sur celle de son fils. Son prince.

Lopa

  • Invité
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #1 le: 23 Septembre 2015 à 08:34:56 »
Bonjour
je viens de mettre ce texte que j'ai écrit cette semaine sur un thème imposé. CHICHE.
J'ai bien aimé le concours avec le thème CHUT mais je n'ai pas pu y participer.
Mamba m'a donc trouvé un thème.

Hors ligne aalexand

  • Troubadour
  • Messages: 381
    • Page Perso :
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #2 le: 25 Septembre 2015 à 00:17:07 »
Très beau texte, ça change des textes noirs et sombres qui noircissent le forum.
De la joie et de l'espoir dans le malheur. J'aime l'optimisme, même s'il est parfois tinté
de cynisme, si la fin justifie les moyens, des fois elle les suscite et c'est encore mieux.
Il faut savoir se défendre de l'adversité.
J'aime bien ce texte, et le titre ainsi que le surnom du héros m'ont rappelés le roman
Herbak PoisChiche de René Adolphe Schwaller de Lubicz.

Encore une fois bravo.
Ar Gwir a~enep ar bed.
Le Tribut de Nomenoe (du Barzaz Breiz) est un poème de 140 vers, plus grand que l'Iliade, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'\oeuvre sorti de l'esprit humain.
En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.
G.Sand

Lopa

  • Invité
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #3 le: 25 Septembre 2015 à 13:57:33 »
Bonjour.  Ton commentaire me va droit au coeur... moi qui me pense si souvent dotée d un pois chiche....

Siegrid

  • Invité
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #4 le: 25 Septembre 2015 à 20:37:15 »
Félicitations ! :)
Les compliments précédents sont amplement mérités. Ton texte offre l'ambiance, le vocabulaire, les personnages,  l'intrigue...tout, tout, tout, quoi !
Je ne fais que survoler ce forum, mais il est vrai que ton texte, par sa qualité, sort du lot.
Je ne sais pas qui t'a suggéré "chiche" pour "chut" mais il a bien fait : c'est un plaisir. ;D
En espérant  te lire de nouveau ;)
« Modifié: 25 Septembre 2015 à 20:39:17 par Siegrid »

Hors ligne CoraL

  • Tabellion
  • Messages: 37
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #5 le: 26 Septembre 2015 à 17:02:48 »
Bonjour Lopa,

J'ai adoré ton texte!  :) Il m'a fait penser aux contes traditionnels, c'est très bien mené et très beau. Félicitations!  :)

Hors ligne extasy

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 098
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #6 le: 26 Septembre 2015 à 17:47:25 »
Salut,

J'ai bien aimé l'écriture, même si je l'ai trouvée maladroite par moments.

Pour le fond, moi j'ai compris qu'ils avaient tué la mère, et je peux difficilement concevoir cet acte comme positif, et donc le récit optimiste  :mrgreen: 
La mère, je l'ai trouvée un peu trop facilement caricaturée, comme si tu n'avais pas une idée très approfondie de ce personnage et que tu t'étais contentée de décrire les premières images que tu avais en tête la concernant, probablement parce qu'elle n'est pas vraiment censée faite vrai mais juste personnifier la méchanceté afin de justifier son meurtre ; j'ai ce problème aussi, du coup je me dis que ça doit être ça, mais corrige-moi si je me trompe.
Puis je ne vois pas trop quelle est la finalité de cette histoire, ce qu'on doit en tirer. Et pourquoi avoir fait de Chiche un garçon mentalement déficient ? Un enfant d'intelligence normale, mais du même caractère que son père aurait tout aussi bien pu faire l'affaire, si ce n'est encore mieux, non ?

Même si ce commentaire laisse penser le contraire, j'ai bien aimé le texte en fait :) c'est bien écrit et il y a de la profondeur. Les remarques plus haut, c'est pour essayer de t'aider, si tant est que cela soit possible car elles sont très subjectives.

A bientôt pour un nouveau texte, j'espère bien  ;)

Lopa

  • Invité
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #7 le: 27 Septembre 2015 à 07:58:43 »
Merci pour vos commentaires. Toutes les remarques sont constructives,  nous échangeons ! C est vrai que le mère peut sembler caricaturale j aurais dû approfondir son personnage. Mais des mères comme ça,  ça existe ! Malheureusement... mais j aurais pu la définir plus finement. Chiche est attardé mental parce que son acte est un acte non réfléchi,  c est le geste d'un coeur meurtri.  Le malheur ou la haine peuvent être installées dans les pores de la peau. C est le premier texte que j écris de ma vie. Il n'y a rien à en tirer de l histoire,  juste ressentir quelque chose à sa lecture, c est sans pretention. Alors merci beaucoup d avoir pris le temps de lire et de commenter....  :coeur:

Hors ligne extasy

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 098
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #8 le: 28 Septembre 2015 à 22:04:24 »
Yep, je comprends maintenant le choix d'un personnage mentalement déficient, dont les actes sont la conséquence d'un ressenti et non d'une réflexion, et je plussoie ;)

Hors ligne Kathya

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 271
    • Page perso
Re : Le prince au petit pois.
« Réponse #9 le: 04 Octobre 2015 à 18:03:18 »
Bonjour et bienvenue sur le forum !  :mrgreen:

Citer
d’un arbre pratiquement stérile qu’était son mariage.
Détail, mais j'aurais trouvé cela plus fluide si tu avais écrit "de l'arbre".

Citer
tout à chacun.
tout un chacun.

Citer
la seule chose qu’il avait léguée à son fils, sans pour autant les avoir jamais posés sur lui.
J'aime bien cette triste image.

Deux mois s’étaient écoulés. [/quote]
L'ellipse est un peu trop brutale, j'avais tendance à relire le paragraphe d'avant pour voir si j'avais pas raté un truc plutôt que sauter à celui d'après pour m'assurer que c'était normal.

Ca se lit bien, c'est plutôt bien construit, après je cautionne pas complètement le fond (genre le fait que le texte reproche implicitement à la mère le fait que le père se soit jamais occupé de son gamin)...  ::)
"Je suis la serveuse du bar Chez Régis ! Ou un leprechaun maléfique barrant l'entrée d'un escalier imaginaire..."

Et puis la Nuit seule.
Et rien d'autre, et plus rien de plus.

Avant l'hiver, Léa Silhol

 


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