Oyo ! On continue sur le texte de Mort Inc., dont je vous avais présenté l'intro le mois dernier. En théorie je devrais viser quarante mille caractères pour le texte final (appel à textes oblige), mais je suis déjà à quinze mille alors je me pose des questions.
Quoi qu'il en soit, je vous souhaite une bonne lecture. Vos retours sont les bienvenus !
JOUR 0 - Départ imminent
Aujourd’hui encore, la Mort avait fait du bon boulot. Le petit homme rond qu’était Monsieur R. s’essuya le front du revers de la main, effaçant ainsi la sueur qui commençait à y goutter, et continua à entrer des lignes et des lignes de données dans son ordinateur. À sa droite, Monsieur J. faisait de même, alignant les séries de chiffres et de lettres avec dextérité alors qu’il recopiait son propre rapport. Monsieur R. nota que son voisin était plus rapide que lui et accéléra son rythme de travail, mû par un esprit de compétition mal placé.
Dans la salle gigantesque où se répercutaient la fusillade de dizaines de milliers de doigts sur les claviers, les employés de la Mort rentraient les comptes du jour. Les rangées de bureaux étaient alignées au millimètre près (des petits rubans bleus scotchés au sol indiquaient où positionner les pieds de son meuble), et l’ensemble n’était éclairé que par la lumière blafarde des ordinateurs et des parois de la salle. Les quatre murs de la pièce étaient couverts de télévisions animées par autant d’images que de décès en cours dans le monde. Les parois tapissées d’écrans partaient se perdre jusque dans les hauteurs insondables de la pièce et, fort heureusement, le son était coupé.
Monsieur R. finit de remplir son tableur avec la disparition d’un malade cardiaque et se redressa en faisant craquer ses jointures. Enfin ! Il allait pouvoir rentrer chez lui et savourer sa victoire sur Monsieur J. devant une émission de télé réalité et une quatre fromages. Il allait se lever pour imprimer son rapport, quand il sentit une pression infime sur son épaule. Il se figea. Derrière lui, une voix tranquille s’éleva.
“Non, Monsieur R., faites attention s’il vous plaît. Amy Ford n’est pas partie à dix heures cinquante-neuf et douze secondes, mais à onze heures tapantes.”
L’individu se décala pour être vu de son interlocuteur. Sa silhouette mince avoisinait les trois mètres, et il était drapé dans un sweat bleu trop large portant la mention Bob says be happy en jaune vif. Son visage était dissimulé par la capuche rabattue, mais Monsieur R. avait déjà vu ce que cachait le pull informe - et comme tout être sain d’esprit qui aurait su ce que lui savait, il fut agité d’un tremblement incontrôlable qui tendait dangereusement vers le haut-le-coeur.
“On compte à partir de la dissolution de l’âme,” poursuivit la voix, “pas de son départ du corps. C’est une erreur de débutant que vous avez fait là, n’est-ce pas ?”
La main posée sur l’épaule de l’employé raffermit soudain sa prise et Monsieur R. sentit ses os craquer sous la pression. D’un mouvement si rapide qu’il en fut flou, la silhouette pivota sur elle-même en entraînant Monsieur R. et lança le fonctionnaire vers le plafond abyssal. Le corps de Monsieur R. décrivit une jolie courbe, disparaissant un instant dans les ombres des hauteurs, avant de retomber sur son bureau et d’écraser le pauvre meuble et une partie du plancher dans un craquement sinistre. Monsieur J. tourna un instant la tête vers la bouillie violacée qu’était désormais son collègue, puis se remit au travail en tapant encore plus vite.
Le personnage encapuchonné émit un soupir dramatique. Il frappa dans ses mains et les écrans s’éteignirent, plongeant la pièce dans le noir et provoquant l’arrêt instantané du mitraillement des claviers. Le sol grinça, couina et craqua, avant de se soulever en entraînant l’individu sur un semblant de piédestal qui culmina bientôt au-dessus de la masse des employés.
“Messieurs dames, votre attention s’il vous plaît,” s’éleva la voix dans le noir, “je voudrais vous rappeler quelques petites choses. Madame M., s’il vous plaît ?”
Une petite silhouette trottina jusqu’au fond de la salle, s’arrêta, et passa un instant à évaluer l’angle le plus dramatique. Puis un projecteur s’alluma quelque part dans le dos de l’orateur improvisé et son ombre recouvrit l’intégralité de la foule. Il approuva d’un signe de tête et poursuivit.
“Ayant passé la barre symbolique des cent milliards d’âmes dissolues, vous n’êtes pas sans savoir que je me prépare à prendre ma retraite.”
L’assistance murmura son assentiment. Dans le fond, un employé caché derrière son ordinateur maugréa : “On en est à plus de cent huit milliards, maintenant.”
“Je tiens donc,” continua l’orateur, “aujourd’hui plus que jamais, à ce que vous continuiez à m’assister dans cette tâche avec la perfection qui est la vôtre, et ce jusqu’à ce que soit désigné l’heureux élu qui prendra ma succession. Je ne tolèrerai pas plus d’erreurs maintenant que par le passé, et j’attends de vous une absence totale de laxisme. J’ai pu observer un certain relâchement à l’annonce de mon départ imminent, et cette erreur doit être corrigée.” Il marqua une pause. “Mon successeur devra sentir immédiatement à quel genre de perfection il a affaire. Je compte sur votre collaboration, s’il vous plaît.”
Le même employé osa parler à voix haute depuis les ténèbres des rangées de bureaux.
“Quand saurez-vous qui vous allez choisir ?”
Du haut de son piédestal, la Mort gloussa.
“Je ne vais pas choisir. Le candidat viendra de lui-même.”
JOUR 1 - L’affiche au crâne
Seth fixa une nouvelle fois le bord du quai. Un ruban de peinture blanche recouvrait l’armée de picots qui marquait la marge de sécurité à laisser entre soi et le train, et les autres passagers piétinaient allègrement de part et d’autre du bandeau en ignorant l’avertissement mortel. Le jeune homme se risqua à mettre un pied dessus. Il déglutit. Au loin, depuis l’obscurité du tunnel souterrain, on entendait déjà résonner le tac-tac tac-tac du métro sur les rails - un son régulier qui précédait l’arrivée en trombe de la prochaine rame. Seth s’imagina dans la fosse, face au train. Aurait-il le temps de ressortir ? Le conducteur pourrait-il freiner ? Les autres l’aideraient-ils à remonter ? Il recula dans la foule, distribuant quelques coups de coude involontaires et récoltant autant de vociférations.
“On pousse pas, c’est dangereux !” s’exclama une femme d’âge mûr, l’air pincé.
Seth murmura une excuse et continua à regarder le bord du quai, désormais à un mètre de lui. Et si quelqu’un le poussait ? Il suffisait d’un psychopathe de passage, un criminel dont il aurait réveillé les pulsions meurtrières en commettant une incivilité quelconque. Il lorgna vers la bonne femme et s’éloigna autant que le permettait la pression des autres autour de lui.
Le martèlement émit par les roues ralentit alors que le train s’approchait et le crissement des freins sur le métal emplit la station. La foule assemblée sur le quai poussa Seth dans la rame. Il se laissa glisser entre les corps en sueur, essayant d’ignorer l’odeur humaine qui imprégnait le métro, et parvint à se coller près d’une fenêtre alors que le train redémarrait. Le jeune homme pressa la main contre le verre brûlant ; une étiquette y indiquait que le train était climatisé et demandait aux voyageurs de bien vouloir garder les fenêtres fermées.
Seth fit glisser la vitre sur le côté et aspira une bouffée d’air glacial.
Il fut de retour chez lui assez tard, ayant traîné la patte sur le chemin qui séparait la gare de sa maison. Seth fut en vue du HLM alors que la moiteur de la canicule commençait à peine à laisser place à la fraîcheur des nuits d’été. Il fit attention à ne pas presser l’allure devant les dealers locaux, et atteint l’entrée du bâtiment en quelques instants. Le hall de l’immeuble était un lieu de rencontres et d’échanges sociaux : les boîtes aux lettres côtoyaient les post-its couverts de petites annonces, une tradition commencée par ses propres parents lors de leur arrivée en banlieue il y avait bientôt dix ans de ça. Un groupe de voisines d’âges et morphologies variés piaillaient devant les annonces, formant une demi-cercle devant une affiche qui avait été collée en travers de plusieurs boîtes aux lettres.
“C’est n’importe quoi !”
“À force de les laisser sonner aux portes, y croient qu’y font ce qu’y veulent !”
“Je peux plus récupérer mon courrier !”
“Si ce sont les gosses Koualani qui ont foutu ça, ils vont m’entendre !”
Seth se campa derrière elles - il était plutôt très grand quand il se tenait droit - et étudia l’objet de leur courroux. On avait essayé d’arracher l’affiche à plusieurs endroits afin de la décoller, mais la majorité du texte était encore présente sur le papier glacé :
QUE PENSEZ-VOUS DE LA MORT
La fin ?
Le commencement ?
OU BIEN
La passion d’une vie ?
Un pictogramme en noir et blanc séparait les deux parties du texte : un crâne au style cartoonesque, dont les yeux et la bouche plissés créaient une vague impression de sourire.
Vous pensez avoir déjà trouvé votre voie,
mais avez-vous vraiment le sentiment d’exister ?
VENEZ TRAVAILLER AVEC LA MORT !
et sentez-vous enfin vivant !
L’adresse avait été arrachée, ne laissant apparaître plus que la moitié d’un numéro de rue. Seth eut un rictus. Les sectes étaient peu présentes dans le quartier, mais il arrivait effectivement qu’un ou deux illuminés viennent marteler les interphones pour répandre la bonne parole de tel saint homme ou extraterrestre. Il fallait une certaine audace pour venir placarder sa propagande en plein hall, et en pleine journée. Il écarta les matrones en s’excusant et fit passer ses doigts le long de l’affiche jusqu’à trouver un gondolement près d’un angle ; il s’en saisit et arracha la nuisance d’un seul mouvement avant de la fourrer dans sa poche. Les voisines le félicitèrent, donnant du Seth-chéri par ci et du Seth-chaton par là, et leurs promesses de petits gâteaux et de gros bisoux l’accompagnant dans la cage d’escalier jusqu’au sixième étage, deuxième porte à gauche.
Sa mère n’était pas encore là, évidemment. Il jeta sac et manteau sur la table de leur salon/cuisine/chambre et s’affala dans le canapé. L’appartement était trop petit pour deux, mais sa mère avait le don de rendre les choses plus agréables qu’elles ne l’étaient vraiment : des tentures colorées tapissaient les murs et le plafond, une dizaine de petits miroirs renvoyaient la lumière de l’unique fenêtre, et des mobiles à baguettes pendaient un peu partout en faisant teinter leurs clochettes. Quand il faisait nuit, la peinture phosphorescente apposée sur les tissus révélait des formes de dauphins nageant dans une mer d’étoiles à six branches - sa mère n’ayant jamais réussit à dessiner les cinq pics équidistants des astres classiques.
On frappa deux coups à la porte.
Seth jeta un bref regard à sa montre ; il était encore beaucoup trop tôt pour que sa mère soit rentrée de son service de nuit. Il se leva avec réticence et alla inspecter le judas de la porte d’entrée. Personne. Il allait retourner à sa fusion avec le canapé quand les deux coups retentirent à nouveau. Cette fois-ci, il fit volte-face et se colla immédiatement à l’oeillet qui permettait une vue plongeante sur le couloir. Il n’y avait rien.
“Il faudrait pas me prendre pour un con,” murmura le jeune homme avant d’ouvrir la porte à la volée.
Il s’attendait à voir un gamin de l’immeuble accroupi au sol pour échapper au regard du judas, mais se retrouva à fixer une paire de chaussures luisantes de cirage. Un homme chétif se tenait dans les chaussures, vêtu d’un costume au repassage impeccable et se tenant raide comme une statue, une sacoche de cuir à la main. La quatre-vingtaine au minimum, mais il pouvait tout aussi bien être centenaire. Seth imagina l’homme rachitique ramassé au sol, puis bondissant sur ses pieds quand la porte avait été ouverte.
“Monsieur Chevalier ?” demanda l’apparition.
Seth acquiesça par réflexe. L’homme avait les yeux plissés et sa bouche était tellement courbée qu’on aurait dit que des poids tiraient les commissures de ses lèvres vers le bas - son visage était figé dans une grimace qui capturait toute l’essence de l’expression ‘faire la gueule’.
“Je représente l’agence d’intérim Un Avenir Radieux. Vous avez déclaré être intéressé par l’une de nos offres, n’est-ce pas ?”
Seth fouilla dans sa mémoire. Vu le nombre d’agences qu’il s’était tapées, se souvenir d’un nom en particulier c’était comme connaître le contenu exact de son petit dèj un an plus tôt.
Le vieil homme lui tendit une carte de visite couverte d’un bloc de texte imprimé si petit et si serré qu’il était impossible d’y décrypter le moindre mot. “Je suis Hubert de Sangvaleur avec un G à sang. Je peux entrer ?”
Seth trouva enfin sa langue et invita l’homme à l’intérieur en s’excusant pour le désordre. Son hôte s’empara de l’unique chaise de la pièce et s’y installa, plaçant sa sacoche sur ses jambes avec autant de précaution que si son pantalon avait été fait en coquille d’oeuf. Seth se posa dans le canapé, essayant de se mettre bien en face de son interlocuteur.
“Donc,” poursuivit Hubert de Sangvaleur avec un G, “mon agence a reçu aujourd’hui une notification comme quoi vous auriez exprimé de l’intérêt pour l’une de nos offres. C’est exact, n’est-ce pas ?”
“Je sais pas, le nom ne me dit rien. Mais probablement, oui.”
Son invité se raidit. “Monsieur Chevalier, il n’y a pas de ‘probablement’ dans notre métier.” Il se leva, embrassa la petite pièce du regard, et plongea soudain la main vers la table, dans les poches de la veste de Seth. Ce dernier protesta et s’apprêtait à aller secouer un peu l’inconnu - qui commençait à lui taper sur les nerfs - quand Hubert retira sa main en tenant une boule de papier froissé. “Voilà,” dit-il, “vous avez effectivement récupéré l’une de nos annonces.” Il déplia le papier et dévoila l’affiche du hall d’entrée et son crâne souriant.
“Si c’est ça, je n’ai postulé à rien du tout.” Seth était désormais sur la défensive. Il avait déjà entendu parler des techniques de recrutement des sectes : on vous fait d’abord croire que c’est un job normal, plus ou moins payé, avec un gros bénéfice pour le bien commun ou une autre connerie liée à l’épanouissement de soi.
“C’est pourtant une superbe opportunité pour votre développement personnel,” dit Hubert.
Le jeune homme ne put s’empêcher de rire. “Merci, vous êtes mignon et tout, mais ça sera sans moi.” Il s’était redressé de toute sa hauteur, et son invité avait toutes les peines du monde à ne pas paraître impressionné.
“Monsieur Chevalier, comprenez bien qu’il s’agit là d’une offre exceptionnelle. Notre agence ne travaille qu’avec des entreprises de renom.”
“Je m’en fous. Sortez d’ici.”
Le vieil homme commença à parler si vite qu’il devenait difficile à comprendre. “Il s’agit d’un cadre de travail fabuleux, sécurisant, dépaysant, avec des collègues prêts à vous former, de très bon encadrants, et des avantages salariaux considérables par rapport au reste du marché -”
“Des avantages salariaux ?”
Hubert leva des yeux humides vers le jeune homme. “Considérables,” répéta-t-il.
Seth se rapprocha et s’assit sur la table histoire de continuer à surplomber son hôte. Il plia les doigts plusieurs fois pour intimer à son interlocuteur de poursuivre, et un salaire mensuel net fut murmuré. Et il était considérable.
JOUR 2 - Période d’essai
[À suivre !]