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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'invité d'un instant

Auteur Sujet: L'invité d'un instant  (Lu 1086 fois)

Hors ligne Baroquer

  • Tabellion
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  • Memento mori
L'invité d'un instant
« le: 07 Août 2015 à 13:20:55 »

L’océan forme un univers au sein d’un autre, ses frontières sont translucides, fines et parfois agitées. Il s’installe en maître sur toute une planète, ne s‘interrompt que par quelques continents. Prééminent, infatigable, il est à la base, fait de gouttes minuscules. En promiscuité, elles se groupent et s’empilent, glissent les unes entre les autres. Pourtant aucune gêne, mais une paix parfaite. Elles forment un seul être aussi docilement qu’elles peuvent se séparer.
A quelques mètres de profondeur, une goutte est suspendue telle une poussière, impossible de distinguer que par le nom. Abandonnée au gré des vents ; des tourbillons qui se créent quand une nageoire frissonne, ou qu’un courant passe entre les rochers. Sans vie ni mort, elle existe et on pourrait penser qu’elle soit heureuse, car elle ne connait guère de besoin. Soudain nulle lumière ne l’atteint, elle ne panique point quand sucé de son air, elle traverse une forêt blanche puis se trouve enfin délivrée. Encore, elle glisse sur les flancs d’un poisson qui, il y a de cela quelques moments, l’avait aspirée. Elle touche ses écailles qui sont des dunes, qui s’étendent à l’horizon.
Deux siècles sont passés, elle n’en a pas notion. Le monde offre matière aux sensations, mais elle en est étanche. Bien qu’existante ici-bas, son esprit est trop préoccupé, pour daigner ressentir ce monde. Le jour de sa naissance et les autres qui ont suivi, ne sont qu’un instant plat, à peine réel. Elle est immortelle mais sujette aux éléments, c’est une déesse impotente ; qui ne fait qu’exister, quasi éternellement.
Elle a vu la vie apparaître, les abysses, les bêtes marines, des navires échoués ; ses analepses auraient été long, si elle se prêtait à narrer. La petite goutte tourbillonne sans musique, elle navigue entre ses semblables. Au-dessus d’elle, la limite de son monde, un sol sans cesse pétri par les vents. Et sur cette surface, le soleil répand ses discours, incite à la révolte ; il répand l’idée qu’on puisse voler au-delà du seul monde qu’elle ait connu, il susurre patiemment, et par moment réussit à rallier vers lui des soldats, qui s’en iront en foultitude de spectres invisibles vers les cieux.
Ceci séduit aisément la goutte qui impuissante, devra endurer quelques siècles encore, à ronger les sédiments et aérer les bronches des poissons ; jusqu’à ce qu’un jour, par le hasard des courants, des pressions, elle se trouve près de la surface. Là, où des éperons de lumière pénètrent vaillamment, faisant scintiller les chançards sublimés par la parole du soleil. Ses molécules s’agitent et s’espacent, elle n’a plus de forme, et s’élève exaltée. L’océan de plus en plus lointain ; de plus en plus proche est ce qu’elle ignore. 
Le vent est assourdissant, aucun poisson, tout est différent ; elle panique, s’agrippe à une poussière. Autour d’elle l’air s’alourdit de semblables au même sort, alors elle se résigne. Doucement, une valse s’instaure, alors que la horde de braves s’avance en nuage. Un souffle les dirige vers l’inconnu.
Ces quelques moments de transformation, ont eu le même poids que les millénaires déjà révolus : aucun. Sans vivre ni mourir, sans amour ni haine ; elle s’élève encore plus, alors que tellement d’autre là rejoignent aussi. Une foule silencieuse, d’immortels aventuriers ne s’adressant jamais la parole, faute d’envie ou d’aptitude.
Le froid instaure sa loi quand le nuage surplombe une ville. Les poussières trouvent alors plus ardu de soutenir ces gouttes qui s’y agrippent, elles menacent cruellement de les délaisser. Le soleil, instigateur premier, trouve maintenant peine à s’échouer dans les ruelles et les toits de la ville, ou faire briller les cheveux, les yeux de l’objet d’un amour.
Mais la poussière qui se croyait maître, ne fera que choir avec le reste. Le nuage trop lourd pour que le ciel le soutienne, tombe alors en pluie ; une après l’autre et une avec l’autre, sans ordre, les gouttes de pluie fusent vers le sol. En lignes, plus ou moins régulières, elles peignent le paysage de rayures, oscillent au vent sous quelques yeux émerveillés.
La surface de la goutte rebondit, se déforme au vent. Sur sa course, en spirales et en courbes, elle vit ses plus frivoles moments. A une douzaine de mètres du sol, un vent resserré entre deux bâtiments, lui fait changer de cap. Ce qui déterminera sa destination, n’est pas du ressors d’un esprit humain ni de quelconque esprit. Un vent s’engouffrant entre des murs, qui l’obligent à se presser, a bouleversé son chemin à une menue fraction de son trajet. Ce chaos des circonstances, la pose sur ma fenêtre, auprès de laquelle je me tiens pour contempler la pluie. Elle glisse sur le verre, légèrement déviée, telle une limace laissant une traînée. Nullement différente des autres gouttes de pluie, insignifiante, je l’oublie. 

Albstein

  • Invité
Re : L'invité d'un instant
« Réponse #1 le: 07 Août 2015 à 21:40:36 »
Salut à toi, collègue écrivain !

Je faisais un tour sur le forum, et voit en face de ton sujet "0 réponses". Je me suis dit que j'allais faire un effort, m'impliquer dans le groupe, et lire ton texte pour donner un avis à un auteur sans nouvelles de son texte.

En fait, je me demande encore comment a-t-il pu passer inaperçu ? Le sujet m'a au début un peu dessus : je pensais avoir le droit à un de ses innombrables textes métaphores sur l'Univers, la vie (dont malheureusement j'en ai été l'auteur parfois ... sic!) mais très vite j'ai compris que je me trompais.

Ensuite, la surprise liée au sujet de ton texte. Je me suis laissé doucement emporté, glissé, et je me suis habitué à cette goutte d'eau, et sa dualité d'être/non-être.

Et bam! encore une fois, une surprise, avec cette ascension. Je n'ai pu m'empêcher de voir là-dedans une sorte de récit initiatique (bien qu'il en manque la majorité des éléments caractéristiques), et j'ai suivi la goutte.

Pour finir, la tension et l'adrénaline de savoir où elle est allée. Et la toute fin, cette chute inattendue (quel pléonasme ... sic! bis) qui m'a fait apprécié le texte.

Donc je tiens à te dire que j'ai apprécié ton texte, et t'encourage à continuer ! Je ne pourrais peut-être pas toujours commenter tes textes, mais je devrais pouvoir y arriver !

Bien à toi,

Hors ligne extasy

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 099
L'invité d'un instant
« Réponse #2 le: 07 Août 2015 à 22:36:23 »
Yo Baroquer !

Citer
elle existe et on pourrait penser qu’elle soit heureuse,
est !

Citer
elle ne panique point quand sucé de son air
sucée

Citer
Bien qu’existante ici-bas
existant

Citer
son esprit est trop préoccupé
Alors il se pourrait que ce soit une incompréhension de ma part, mais je vois pas pourquoi elle est préoccupée la goutte. A te lire, j'avais cru comprendre qu'elle ne ressentait pas vraiment la souffrance

Citer
Elle a vu la vie apparaître, les abysses, les bêtes marines, des navires échoués ;
J'aurais, perso, mis :" apparaître la vie".

Citer
ses analepses auraient été long, si elle se prêtait à narrer.
On dit une analepse, non ? En tout cas manque un "s" à "long" ; et : "les narrer"

Citer
il répand l’idée qu’on puisse voler au-delà du seul monde qu’elle ait connu,
j'aurais mis : "qu'elle ait jamais connu". Puis je suis pas 100% sûr pour le "qu'on puisse", j'aurais mis : "qu'on pourrai", mais je suis vraiment pas sûr

Citer
jusqu’à ce qu’un jour, par le hasard des courants, des pressions, elle se trouve près de la surface.
elle se retrouve ?

Citer
L’océan de plus en plus lointain ; de plus en plus proche est ce qu’elle ignore. 
J'ai pas compris. Tu voulais dire "de plus en plus proche de ce qu'elle ignore" ?

Citer
elle s’élève encore plus, alors que tellement d’autre là rejoignent aussi
d'autres

Citer
Ce qui déterminera sa destination, n’est pas du ressors
ressort ?

Citer
Un vent s’engouffrant entre des murs, qui l’obligent à se presser,
l'oblige

Voilà. Franchement, je trouve ça superbe. Je vois pas ce que je pourrais dire d'autre, si ce n'est que c'est mon texte préféré des trois que j'ai lus de toi. J'imagine que d'autres plus expérimentés que moi verront des lourdeurs qui m'échappent, mais moi j'ai grave kiffé ma race  :mrgreen:
Lâche rien !
A plus !
« Modifié: 09 Août 2015 à 03:43:27 par extasy »

Hors ligne Baroquer

  • Tabellion
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  • Memento mori
Re : L'invité d'un instant
« Réponse #3 le: 07 Août 2015 à 23:08:53 »
Salut à vous deux Albstein et extasy, :)

Pour Albstein : tes mots me réchauffe littéralement le cœur, ainsi que ceux d'extasy. je viens de rentrer, un peu démoralisé et ça me mets en forme pour m’atteler à écrire encore plus.
J'adore comment tu décris le fil de ta lecture, ça me rassure sur l'atteinte de certains des objectifs de mon texte.

Pour extasy:

Citer
Alors il se pourrait que ce soit une incompréhension de ma part, mais je vois pas pourquoi elle est préoccupée la goutte. A te lire, j'avais cru comprendre qu'elle ne ressentait pas vraiment la souffrance
ça serait exactement à cause de cela ; on se demande si cette insensibilité serait en fait du à sa préoccupation par autre chose que la réalité elle même.

Citer
J'ai pas compris. Tu voulais dire "de plus en plus proche de ce qu'elle ignore" ?
oui je voulais dire ça. Dans ma tête, la façon dont je me suis exprimé était valide  :/

Citer
l'oblige
obliger ici revient à "murs".

Je vais tout de suite corriger mes fautes, et je suis toujours autant ravi qu'un texte te plaise et encore plus spécialement celui-là.
Merci encore :)

 


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