Pour les amateurs de musique baroque, voici un lien musical pour accompagner votre lecture : https://www.youtube.com/watch?v=-3BRA4QH-tQ
Il n'y a pas de rapport direct, mais je trouve que les deux se marient assez bien.Si je meurs ce soir,
Je vous en prie, brûlez ma dépouille
Brûlez-la jusqu'à ce que mon cadavre, semblable à une marionnette, redevienne poussière
Gardez, si vous les trouvez, les quelques éclats de plomb noirâtres qui en resteront et plongez-les dans la gueule de la Chimère.
Dansez ! chantez !
Si je meurs ce soir,
Je vous en prie, répandez cette balayure sur les terres rustiques et sauvages du Berry
Que les paysans aux accents de la terre, de leurs sabots de bois, me mêlent à jamais à leurs champs
Au milieu de leurs danses et de leurs chants qui résonnent dans les nuits des belles saisons
Et qu'aux sons de ces chorals ruraux, je sois présente dans leurs blés et dans leurs bêtes - ad vitam aeternam
Et dans le cœurs des aïeuls qui, d'un regard, protègent leurs doux enfants et d'un autre, abattent les cartes usées d'un jeu éternel.
Dansez ! chantez ! riez à m'en rejoindre !
Si je meurs ce soir,
Je vous en prie, portez mes cendres jusqu'au sable pâle et à la mer grise de l'Ouest
Que je demeure à jamais parmi les vagues violentes sur lesquelles volent ces deux marids* que j'aime tant
Et que je sois fracassée contre le rivage qui les attirent sempiternellement
Pour qu'ils foulent de leurs pas alertes l'écume nacrée qui me tiendra pour captive.
Dansez ! chantez ! riez à m'en rejoindre ! hurlez votre bonheur indicible !
Si je meurs ce soir,
Je vous en prie, balancez mes restes dans un feu innocent allumé par les jeunes gens assis là-bas
Que la fumée du brasier m'élève aux accords de leurs guitares et de leurs voix
Et que je me joigne aux émanations de leurs cigarettes qui ne s'éteignent jamais
Que je partage la félicité divine de ces prophètes qui portent en eux l'essence de la vie, qu'un œil attentif devine au détour d'un regard lumineux ou d'un baiser ivre.
Dansez ! chantez ! riez à m'en rejoindre ! hurlez votre bonheur indicible ! Et, si vous en avez le temps, souvenez-vous.
Si je meurs ce soir,
Je vous en prie, déposez ce qu'il demeurera de moi dans cette petite rue en face de chez moi
Que je puisse chaque soir admirer la lumière céleste dont elle se pare alors que l'Astre disparaît
Que je regarde jusqu'à la fin des temps mes très chers parents au-delà du métal et du verre
Achever leurs journées harassantes par quelques paroles, au milieu des arbres en fleur, à l'heure où la chaleur s'estompe
Que leurs regards bienveillants, d'où la tristesse, je l'espère, se sera évadée, puissent encore se poser distraitement sur moi.
Dansez ! chantez ! riez à m'en rejoindre ! hurlez votre bonheur indicible ! Et, si vous en avez le temps, souvenez-vous.
Mais, dominant tout cela, je vous en prie, vivez.
Quel hommage alors vous me rendriez, vous qui êtes et serez mon trésor le plus précieux
Et dont je garderai égoïstement la clé, quand bien même je serai écartelée et anéantie par les dieux aux souffles immuables
Khamsin et Simoun, Squamish et Chinook, Loo et Chammal, ou Mistral, ou Libeccio, ou Aquilons**
Je ne vous crains plus, car j'emporte dans ma rose des vents ce que toute la richesse du monde ne saurait obtenir
Et je suis partout à la fois
Mes aimés, vous qui savez si bien le faire, vivez.
* Marid : dans le folklore arabe, djinn des mers très puissant.
** Liste de plusieurs vents à travers le monde, pour la plupart assez violents.