Une nouvelle qui me tient à coeur. Le sujet est très commun, j'en convient. Peut-être aimerez-vous me dire ce que vous en pensez.
Bonne lecture, je l'espère...
Dispagnac
Les pieds aux pattes
La logique vous mènera d’un point A à un point B,
l’imagination vous mènera partout.
En plein cœur d’une difficulté se cache une possibilité.
La folie, c’est de faire tout le temps la même chose
et de s’attendre à un résultat différent.
Albert Einstein.
Les miens. Je les regarde, ils bougent. L’un après l’autre, l’un devant l’autre. Ils apparaissent et disparaissent tour à tour sous mes yeux. J’avance, je ne sais où. Une toile de fond verte, puis grise, puis marron. D’autres couleurs, d’autres matières, mais ils continuent inlassablement d’enchaîner leur danse de métronome…
J’ai un rendez-vous. Ils s’agitent, tressautent, battent la mesure. Un message anodin, une proposition de rencontre d’été. Je suis chez des amis et je me sens un peu plus vivant. Je me mets à regarder au-dessus. Les arbres, le ciel, les gens, les maisons. Tout un monde qui s’ouvre, de l’horizon, le haut, les possibles.
Ils s’emballent, s’emmêlent, se chevauchent. Fébriles.
Première rencontre. Il fait une chaleur tiède de milieu d’été. La douce lumière orangée du soir m’apaise. Le plateau traversé avant de redescendre dans la vallée m’avait ébloui. Quelques roches grises çà et là plantées, un tapis ras et jaune, quelques buissons, de petits alisiers blancs chétifs. Mais cette lumière ! Un miroir jaune et minéral, un désert magnifique, un plateau doré posé sur un tas d’ombres vertes. Puis la descente. Sinueuse, rapide, sombre.
Le village est charmant. La place de la mairie est orangée elle aussi. Je l’attends à une terrasse de café. Je me demande si je dois commander quelque chose ou l’attendre. Elle arrive enfin. Ils se détendent pour se tendre, aussitôt les trois bises réglementaires données et reçues. Elle est lumineuse. Un foulard d’un camaïeu de bleus noué élégamment autour de son cou, les cheveux relevés, des yeux bleus magnifiques. Elle porte des boucles d’oreilles en cascade de pierres allant du rose au violet profond. Son visage est très fin, mais dur. Elle me plait, beaucoup. Nous n’avons pas parlé, mais elle me plait. Alors une bulle s’installe autour de nous, imperméable aux cris des enfants, aux boulistes qui contestent, à la musique de la fête du village qui bat son plein. Nous parlons. Elle se montre sous son meilleur jour, elle flatte avec justesse, admire de loin. Le verre s’éternise et nous allons prendre une pizza dans une petite rue. La terrasse est à même la rue étroite bordée de pierres calcaires qui diffusent lumière et chaleur.
Nous nous rencontrons.
Elle parle, je bois, elle boit, je parle. Elle est triste. Profondément. Une petite femme mince et vive à laquelle l’intelligence et un certain charme fiévreux tiennent lieu de beautés. Cela me touche au cœur. Elle se livre, donne une toute petite part de sa douleur, la partage avec moi. Elle pose sur ses épaules un pull léger, rose pâle.
Moins de poids sur eux. Ils se déplacent avec moins de lourdeur, sont plus alertes.
Quelque chose part du milieu, descend et remonte, s’arrête au passage et atteint les pointes de mes cheveux. Et si…
Ils dansent maintenant. Une danse connue. D’avancées, de reculades. De petits sauts, des bonds. S’immobilisent et repartent. Ils courent parfois. Partout, ils accompagnent cet envahissement du ventre qui ne cesse de croître.
Deuxième rencontre. Le soir, la plage. Il fait nuit, c’est encore l’été. Nous sommes seuls. Nous avons pique-niqué. Un joli repas de romance avec tout ce qu’il faut : deux verres à pied, un vin blanc frais, une belle lune blanche au-dessus de la mer. Nous nous sommes baignés sous cette lune merveilleuse. J’ai frissonné. Autant de fraîcheur que d’émois. Étendus côte à côte sur le sable plus chaud que l’air, nous parlons encore en regardant les étoiles. Bagatelles, banalités, légèreté.
Ils bougent, fouillent le sable, jouent de leurs extrémités.
J’ai envie de me lancer. Me lancer vers quoi ? L’embrasser, lui dire des mots doux ? Je me sens ridicule, je ne sais que dire, je bredouille une interrogation. Cette curiosité d’être là tous les deux.
— « C’est drôle que nous soyons ici, tous les deux, non ?
— Ah bon, pourquoi est-ce drôle ? »
Je me sens encore plus ridicule. C’est autre chose que je veux dire. Que je suis bien, que je n’ai pas ressenti ce plaisir d’être à deux, avec une femme, depuis longtemps. Mais je ne veux pas gâcher ces moments, ils sont précieux, je les aime. Repousser, attendre, ne pas brusquer.
Cela fourmille, ça picote à l’intérieur, ils se sentent engourdis.
Une balade dans une ville médiévale du littoral. Il fait encore chaud. Ils m’ont contaminé. Je me sens fébrile, agité, engourdi. J’ai la bouche sèche, le sommeil léger. Le ciel est un peu gris, les remparts un peu moins. Nous déambulons sur le chemin de ronde. J’ai le regard au loin. Un bonheur de choses simples et frustes de ces confins, eaux vives ou stagnantes, herbes rousses, sable gris bleuté, souches de bois blanchies par l’usure du vent, du soleil et du sel. Je m’habitue à sa présence. Elle me rassure, me remplit peu à peu. Mais elle est inquiète. « Fais-tu partie de ceux qui, lorsqu’ils ont obtenu ce qu’ils veulent, se désintéressent et partent avec le sourire ? »
Je bredouille, mais réponds quand même, tant bien que mal. « Je ne suis pas de ceux-là. Je n’ai pas ces intentions-là, bien sûr que non ». Dans ma tête, c’est l’explosion. Mais alors, c’est que… oui, mais enfin… je croyais que…
Quelques jours auparavant, dans la voiture, au moment de la ramener, je me lance :
— « Je crois que j’ai envie de te voir plus souvent.
—…
— Nous avons passé de merveilleux moments ensemble et je ne veux pas que cela cesse. Tu me plais beaucoup et je n’ai plus seulement envie de te voir en amie. Si tu ne voulais pas cela, je comprendrais, mais je voulais te le dire. Je sens que quelque chose se passe en moi… »
J’avais dit cela d’une traite, comme une flèche tirée alors que la corde est tendue depuis trop longtemps. En apnée. Le temps s’arrête, littéralement.
— « Oh non, c’est pas vrai !
— Quoi ?
— J’étais sûre que cela arriverait. Je ne suis pas prête à commencer quoi que ce soit, j’ai encore des choses à régler, je ne veux pas, je suis désolée. Est-ce que je peux quand même t’appeler pour sortir ? »
Cela tape fort à l’intérieur, ils ne bougent plus, immobiles. Ils bourdonnent.
— « Maintenant que je t’ai dit ça, cela va être difficile… »
La foule dense emplit les rues. Le paysage urbain est dénaturé. Les piétons ont pris le fier contrôle du macadam. Des sourires, des rencontres, du bruit, des images. Nous virevoltons à travers les rues les ruelles et les places. Un spectacle de théâtre de rue nous amène doucement vers une nuit de début novembre. Il commence à faire frais. Avançant en petits groupes, nous sourions aux jeux des acteurs. Le spectacle finit, nous nous dirigeons vers des braséros installés çà et là sous des arcades antiques. Elle est moins triste, elle se livre, elle apprécie notre journée. Elle parle de ses amours passées, se positionne comme mesurant ses engagements. Elle ne démarre une relation que si elle a des sentiments, c’est une fille sérieuse, pas une de celles qui s’offrent pour le plaisir fugace. Magie. Étincelles. Le braséro nous réchauffe et pousse à l’intimité d’une discussion au coin du feu une nuit où nous serions seuls. Que c’est agréable de s’immerger dans la foule bruyante et avinée au creux d’une oasis orangée et crépitante ! Le feu s’éteint. Le silence. Celui du savourement des moments nobles. Les mots n’ont plus leur place. Ils sont inutiles, superflus.
Nous marchons côte à côte. La foule se laisse dépasser, elle se délite peu à peu. Quelques groupes épars prolongent cette masse vibrante des festivités finissantes, bouts de tentacules. La ville reprend ses droits. Les voitures apparaissent comme furieuses d’avoir été mises en quarantaine. Doucement, je prends son bras. Pas un mot n’est prononcé.
Ils sont quatre. Ils se sont suivi toute la soirée, s’entraînant tour à tour. Pour se presser, dépasser, enjamber les obstacles. Ils ont accéléré, ralenti, se sont arrêtés. Maintenant, ils sont à l’unisson. Un entrechat des deux nouveaux pour se régler sur un rythme commun. Mon Dieu, que c’est charmant ! Les autres ne nous avaient jamais fait ça…
Fin novembre. Soleil pâle. Je nous perds dans des chemins que j’ai autrefois empruntés à vélo. Quel maladroit ! Depuis que nous « sortons », je ne cesse de me perdre, de bafouiller, de penser de travers. Je me demande si elle s’en aperçoit. Je suis trouble. Je suis mordu. D’ailleurs, je ne peux m’empêcher, depuis des semaines déjà, d’en parler autour de moi. « Oui, j’ai rencontré quelqu’un », chose que je ne fais jamais. Cela me semble d’une évidence flagrante. Ensemble, je ne cesse de me dire que j’ai tellement eu tort de regarder au sol, seul, pendant si longtemps. C’est assez indescriptible, mais chaque instant est savouré comme une bouchée de caviar. L’eau n’a plus le même goût, je redécouvre les couleurs, tout est exalté. Est-ce un mirage ? La personne idéale avec qui regarder le monde, regarder en haut ?
Nous trouvons un petit coin reculé, sans arbres, dans de hautes herbes. À quelques mètres, un bout d’étang où vaquent quelques flamants. Méticuleusement, nous sortons notre pique-nique ; quelques amandes, des tomates cerises, du fromage, du pain. Une douce tension s’installe. Nous nous allongeons dans l’herbe, à l’abri des regards de tous. Un nid de verdure nous entoure. Mon cœur palpite.
C’est maintenant.
Mes mains se mettent à bouger toutes seules. Elles caressent tendrement ses cheveux longs. J’y ôte quelques brindilles qui s’y étaient perdues. Elle ne dit rien, se laisse faire. Je ressens son abandon, elle baisse les armes.
Le premier. Ce baiser qui ne s’efface jamais. Long, doux. On se demande des choses terribles. Et si je ne savais plus embrasser ? Et si, lors de ce premier contact intime, une révélation d’une impossibilité indicible révélée par le contact de nos lèvres nouées brisait l’enchantement ?
Ils vibrent, irradient. Je peux sentir ces millions de terminaisons nerveuses s’affoler, exploser sous l’afflux ingérable d’énergie électrique qui les submerge.
Ils lévitent. Ne touchent plus le sol. Ils m’emmènent. Ils se sentent vivants, remplis d’un pouvoir supérieur.
Face à face sur une table en bois, assis sur des bancs, nous mangeons en silence. Pas de ces silences pesants où le moindre mot viendrait faire éclater une tension retenue. Pas de ces silences gênés où l’on cherche ce que l’on pourrait bien dire pour ne pas se dire que l’on est seul, ou pire, pour que le temps allongé accélère sa course. Non. Les maux sont absents, c’est tout. Nous sommes sortis de ma chambre quelques heures plus tôt.
Quand elle est arrivée, elle portait une courte jupe noire, des bas opaques, des escarpins en peau. Quand elle est arrivée, elle avait un trois-quarts en laine, une écharpe. Quand elle est arrivée, elle avait ses cheveux relevés, des boucles d’oreilles argentées qui descendaient en filaments brillants. Quand elle est arrivée, elle portait un rouge à lèvres lie de vin, un parfum élégant.
Encore un baiser, mais celui de la bienvenue. J’ai tout préparé, arrangé. Fait que cela soit le plus agréable possible. Des fruits secs sur la table, deux verres de champagne, une bouteille qui va avec. Je me sens tellement bien. Tout est parfait. Lentement, je me glisse à ses côtés pour lui entourer la taille, l’embrasser encore. Nous laissons de côté nos verres sans les regarder.
Nos corps se sont unis dans la chambre. Pas de lumière, simplement les projections irrégulières des flammes de la cheminée qui font danser les ombres. Des larmes ont coulé sur mes joues alors que nous étions peau contre peau.
— « Pourquoi est-ce que tu pleures ?
— Je ne sais pas… »
Mais si je le sais. Une émotion, une plénitude, un bonheur absolu. Quelque chose qui ne se contrôle pas. Pleurer de joie ! Comment est-ce possible ?
Elle a froid. Elle se lève et je la retrouve devant la cheminée, nue. Elle tourne légèrement la tête et me sourit, son corps allumé du feu qui lui fait face. Je l’enlace. Je vais chercher un banc et nous regardons les flammes, l’un contre l’autre.
Ils vont plus vite, sont plus forts. Rien ne les arrête. Rien n’est impossible, insurmontable infranchissable. S’ils touchent le sol, c’est pour s’envoler plus haut encore. Ils virevoltent, me mènent partout, sont remplis d’une énergie incroyable. J’ai du mal à les suivre.
Une petite église ouverte, la nuit. Nous y pénétrons, presque en catimini. Les candélabres municipaux éclairent les vitraux leur donnant une fonction nocturne que n’avaient pas prévue les bâtisseurs. Ce serait presque effrayant à d’autres moments. Là, c’est irréel. Quelques bougies finissent de se consumer dans les transepts. Elle s’approche de l’autel et se met à chanter. Cela résonne, rebondit de mur en mur, entre en moi, entretient la vibration. Je tombe en extase, regardant l’autel.
Les deux autres sont de plus souvent avec eux. Ils leur ont appris l’entrechat qui leur permet l’unisson. Parfois même, ils le font en même temps. Ça la fait rire. Sur la neige, sur les chemins, en ville, l’unisson se déplace partout.
Le temps du doux secret. Où nous sommes seuls à partager ce que nous vivons. Cela n’appartient qu’à nous, un noyau fusionnel, un élément singulier autour duquel rien ne tourne encore. Chez elle ou chez moi, nous prolongeons notre duo, comme pour le protéger de l’extérieur hostile.
Un soir, en bas de sa résidence, juste avant de sonner, je me fais une promesse funeste. « Ne jamais considérer tout cela comme acquis, continuer d’alimenter le feu, tout faire pour que cela continue, que rien ne change, se battre contre l’habitude, le passé, le présent, l’extérieur. » Je me répète cette promesse en montant les marches qui mènent à sa porte. Ses accueils sont envoûtants, désirables et attendus.
Les uns sur les autres, ils dansent sur le parquet les siens sur les miens.
Ils se suivent partout ! À la ville, en vacances, dans les magasins, entrechats, voyages, weekends, famille, sa famille… Oui, ILS se suivent.
Nous allons partout, faisons tout ou presque ensemble. Musées, expos, concerts, sorties. Tout se déroule admirablement. C’est comme une évidence…
Je l’emmène à Paris pour le réveillon. J’adore cette ville. Nous marchons dans les parcs, les jardins. Les jardins de Paris sont admirables. Je souhaite l’emmener aux jardins du Luxembourg. C’est mon préféré. Au coucher du soleil, les lumières sont magnifiques.
Quelque chose se diffuse en eux. Quelque chose de noir.
Une vraie première discussion sérieuse. Sur la voie verte de Paris. Elle me parle. De son passé, de ses douleurs profondes. Elle croit trahir. Elle se sent mal. Mal à l’aise, pas à sa place. J’écoute attentivement. Alors, pour la première fois, j’ai peur. Comme un liquide toxique qui entre en moi, la peur s’introduit, se répand doucement.
Nous dormons presque toutes les nuits ensemble. C’est doux. M’endormir dans ses bras, la serrer contre moi avant de fermer les yeux est le plus beau moment de la journée. La peur s’est dissipée, je l’ai mise de côté, repoussée.
Je projette un séjour sur une île de la méditerranée. Elle dit oui du bout des lèvres. Ça y est, elle revient. Cette fois, elle charge, elle prend la place, lutte pour son territoire. Dans mon ventre, mes entrailles, une lutte s’engage. Celle du simple, du vécu, contre le pensé, le réfléchit. La peur est rusée, patiente. Elle ne lâche jamais un territoire conquis. Elle est muette pour le moment, mais fait son œuvre. Elle sape, tiraille, mène des embuscades. Elle attaque le haut, passe par-dessus le cœur, perturbe mon esprit. Elle y a pris place.
Mon ventre ne lutte plus, il a perdu. Mon esprit rationalise, analyse, relativise, avise. Peine perdue, c’est un poison mortel.
Quelque chose les envahit, ils le sentent. C’est froid, noir et dur. Cela sent mauvais, c’est poilu, c’est piquant. Ils sont forts, ils les chassent. Ils gagnent. Ce sont eux qui dirigent, eux qui commandent.
À travers les pinèdes, le soleil du matin troue les feuillées printanières. Cela sent le mimosa, la résine de pin, l’iode, le chêne vert. Cela sent la terre. Nous avons pris le bateau pour traverser un bout de mer. L’île est presque déserte.
Je n’y suis pas. L’endroit est pourtant magnifique. Au quartier général de la peur, des signaux sont envoyés par vagues. Elles finissent par atteindre mes cordes vocales. Le poison se transforme en mots. Ils se forment dans mes pensées, les remplissent. Il n’y a plus de place pour autre chose.
— « Je sens que tu es soucieuse, perturbée. Qu’y a-t-il ? Moi, je me sens vraiment bien avec toi, mes sentiments se développent. Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es triste ?
— J’ai l’impression que nous ne parlons plus comme au début. Avant nous pouvions passer des heures à parler, mais nous avons perdu cela un peu.
— …
Mais tu te sens bien avec moi tout de même ?
— Oui, mais j’ai besoin de temps… »
Blessé, ils m’entraînent plus loin, ils accélèrent, manifestent leur frustration. Ils vibrent d’émotion. Taper un peu sur le sol, aller plus vite, plus fort, les apaise.
Exaltation et frustration profondes. Alternance d’états. Je perds le contrôle de la jouissance simple de mon bonheur. C’est la peur qui parle. Je continue de lutter, pied à pied. Mon regard continue de regarder le haut, mais les yeux reviennent toujours sur la cible de ma peur, la balle de jokari qui voudrait bien s’envoler, mais qui revient, inexorablement attachée. Le regard devient horizontal ; celui des têtes, celui des autres. Je m’inquiète, m’assombris. Je peux paraître triste. Je peux paraître jaloux. Je ne veux pas ! Non, je ne veux pas. Elle le voit, elle le sent. Nos peurs, quoique différentes, se rejoignent pour la première fois. Nous nourrissons nos craintes respectives. Moi, que tout cela cesse, elle, que cela ne commence pas. La légèreté s’en est allée peu à peu. Nous commençons la lutte, mais nous luttons chacun de notre côté.
Pourtant… Pourtant, les moments de magie réapparaissent çà et là. Des unions fugaces, des unissons accomplis, des évidences retrouvées. Alors je souris à nouveau au miroir de sa salle de bain. Je découvre sa famille, je fréquente ses amis. Elle me mène dans son monde, sa zone de confort et j’y suis bien. Cela me rassure, fait taire ma peur. Elle me permet de vivre le monde et d’y vibrer plus intensément. Je redécouvre ce que j’aime, les petits villages nichés, les verres bus en terrasse, le contact avec la nature. Elle maintient mes yeux en haut.
Nous construisons peu à peu notre quotidien. Je prends son vélo et la balade en amazone, à l’arrière. Nous trouvons cela charmant. Moi, je trouve ça superbe, grisant. Je conduis, ses bras enlacés autour de ma taille et je me sens bien.
Ils poussent. Cela dépend d’eux. C’est un devoir que de les mener partout où ils veulent. Ils ne rechignent jamais à la tâche, quand ça monte, ils poussent plus fort. Ce sont eux qui mènent la danse.
Nous faisons le ménage, les courses. Ensemble. Nous agrémentons son appartement. Il est très agréable, à son image. Je l’aime. Du bois presque partout, le soleil du soir qui entre dans le salon, les petits déjeuners en terrasse au printemps. Elle épluche avec dextérité les oranges, c’est son grand-père qui lui a appris. Chaque matin, une petite assiette de fruits coupés, un bol de thé, deux ou trois tartines de beurre et de confiture. L’hiver, nous faisons la soupe. J’épluche les légumes et elle prépare la marmite. Je l’accompagne partout. À vélo ou à pied.
Je voudrais lui faire partager mon histoire, mon monde, mes amis, ma famille.
Ils ont réduit leur vigilance. Ils se recroquevillent à l’intérieur, comme aspirés. Lutter est illusoire, ils se sont laissés aller…
J’ai besoin de son contact et elle a besoin du mien. Nous n’y mettons pas les mêmes intentions. Mes bras entourent et rassurent paternellement ou maternellement. Son corps enlacé, le contact du précieux à ne pas perdre, de cette union à préserver.
Nous commençons à parler de « chez nous ». Ces mots simples ne le sont pas. Je peine à obtenir un espace pour poser quelques vêtements, laisser ma trace, marquer ma présence. Elle résiste, inertie de protection. Cela me blesse, mais je comprends que je dois rassurer cette présence, ne pas l’imposer. « … Tout faire pour que cela continue, que rien ne change, se battre contre l’habitude, le passé, le présent, l’extérieur. »
Alors je la rassure, sur elle, ses aptitudes, ses atouts. Je prends soin d’elle, veille à ce que le quotidien soit le plus agréable possible. Mais paradoxalement, cela ne semble pas l’affecter comme je le souhaite. Elle s’agace de broutilles, a le regard sombre. Elle pleure parfois et je n’ai souvent que mes bras pour y répondre. Je me multiplie, je veux l’aider, partout, en tout.
Ils sont en dedans et ne touchent plus le sol ! À la place, pour chacun d’entre eux, deux tuyaux noirs et poilus, terminés par des griffes. Cette paire de jumeaux fait un drôle de bruit en se déplaçant à leur place « clic-clic-clic-clic… ». Elles trottinent de-ci de-là et ils ne peuvent rien y faire ! Ils sont baladés, comme enfermés dans un sac à leur insu, et cela leur donne la nausée.
Parfois, alors que je lui dévoile ma peine de la voir malheureuse ou soucieuse, elle s’énerve. Je ne le comprends pas. Comme si cela n’existait pas, que je me trompais, que ce n’était pas réel. J’en viens à douter de ma perception. Alors je cesse de demander. Elle coupe la communication et je reste avec mes questions.
Elle se mord la lèvre inférieure. Langage du corps. Je ne sais comment l’interpréter. Je voudrais que nous parlions de nous, mais chaque fois, elle esquive. Pire, elle reste silencieuse. Alors la peur grandit, pervertit les perceptions, oriente les constats. Sans les mots, les maux.
Je m’isole. Je deviens gris.
Les vannes s’ouvrent. Je ne puis retenir plus longtemps le mal noir de parler. Je lui dis : « Je crois que je t’aime ». La déclaration est réelle, mal délivrée, pour de mauvaises raisons. Évidemment, pas de réponse. Qu’attendre d’autre ? La réponse attendue, la réciprocité ? C’est la peur qui parle à travers moi. Expérience de déréalisation ; soudainement, je me sens physiquement à des lieues d’elle alors que nous sommes à quelques centimètres.
Ils ont des millions de frappes au sol à faire. Ils ont des dizaines de lieux à arpenter, territoires à découvrir, loin ou proche, aller partout, vibrer… Mais les pattes suiveuses ne les laissent pas faire, elles continuent de tricoter derrière ses incertitudes ; s’en réjouissant. Le cliquetis régulier rassurant les hypnotise, les étourdit, les endort, les empêche de ressortir.
Je voudrais m’arracher les yeux pour les lui donner. Je voudrais qu’elle voie le monde d’en haut tel que je le vois. Elle, n’a jamais regardé au sol si longtemps. Le monde de l’horizon et du haut a toujours été le sien. Alors, c’est normal. Rien de particulier finalement à trouver un partenaire pour le regarder. Rien de plus que d’habitude. Et même, elle aimerait parfois regarder seule…
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J’ai été émue. J’ai été touchée, séduite ; oui. J’aime passer du temps avec lui. Il me rassure. Je me sens bien avec lui. Nous pouvons parler de tout. Mais, je doute. Je ne cesse de douter. C’est terrible. Je sens bien que quelque chose ne se passe pas. Je le sens, ce n’est pas le moment. Je crois que j’ai besoin d’être seule. Je ne veux pas vraiment m’engager, je ne veux pas qu’il habite chez moi, je ne veux pas y réfléchir. Je ne veux pas. Mais je voudrais essayer, qu’est-ce qui m’en empêche ? Je n’ai rien à lui reprocher, mais je ne veux pas. C’est plus fort. J’ai peur. À chaque fois que j’y pense, cela me met mal à l’aise. Trop, c’est trop. Il est trop là, je lutte pour l’accepter, mais je crois que je veux qu’il parte. Parfois, je pense que tout ira bien, que ma peur va disparaître… Je suis fermée, je le sens bien. Je ne sais que répondre à son amour envahissant. Il m’étouffe. Cela me fait encore plus peur. Qu’il parte ! Pourquoi ne part-il pas ?
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Ils poussent pour ressortir. Ça fait mal. Alors quand ils y parviennent, ils prennent la tangente, l’emmènent au-delà…
… Mais cela ne dure pas, quelques minutes, parfois quelques heures. La dernière fois, les tuyaux s’éjectent violemment, les blessant mortellement au passage. Et elles le ramènent, toujours au trot.
Je dois partir. Je le dois avant qu’il ne soit trop tard. Avant que je ne disparaisse totalement. C’est compliqué de vivre ce qui n’existe pas, qui pourtant, s’acharne à faire croire le contraire. Restent alors les beaux moments, fantasmes d’un avenir impossible. Je m’y accroche, y bois la jouvence de mes espoirs. Je n’ose plus proposer quoi que ce soit qui ait l’air d’une projection à deux. C’est insensé. La valse des peurs virevoltant l’une autour de l’autre s’intensifie. Les mensonges de l’un et de l’autre. Nous nous mentons tous les deux, nos peurs se parlent. C’est elle qui parle d’emménager ensemble, de trouver une maison. Je le voudrais et je ne le dis pas. Elle ne le veut pas, mais le propose. C’est surréaliste. Alors je reste ! Je ne peux oublier l’empreinte indélébile qu’elle a laissée en moi, ne peux m’en détacher. Cette substance hallucinogène qui continue de perturber la réalité, nourrit mon ventre envahi.
Cela dure des mois. Je me vide de ma substance. La peur s’est nourrie de mes muscles. La graisse, première ligne de défense, a disparu depuis longtemps. Mes épaules se voutent, mes yeux regardent en bas, tirés par la honte. Je ne regarde plus mes amis, je ne regarde plus ma famille. Je crois me donner à elle, sacrifier à mon amour, à notre futur bienheureux ; je ne fais qu’engraisser, renforcer la peur acide qui me ronge.
Nous aimons bien trottiner, suivre cette laisse ! Que c’est rassurant de se laisser mener à droite et à gauche sans volonté ! Que c’est reposant ! Qu’ils étaient bêtes les deux autres à vouloir aller où bon leur semble, de décider quel sol frapper...
Je veux lutter, « rien n’est facile » me dis-je. Je veux me battre contre cette peur, prendre les choses en main. Mais de quoi ai-je peur ? Qui parle ? Qu’est-ce qui me pousse à agir ? Qui pense à ma place ? J’ai entendu des mots, vécu des situations insoutenables. Je suis sourd et aveugle. Et je suis toujours là. Je reste. Je ne peux plus partir.
Suivre encore, comme enivré. Que faire d’autre ? Notre maîtresse noire, la peur, nous a appris à suivre. Nous suivons. Nous ne savons pas agir autrement. C’est notre raison d’être. Que c’est bon !
Je ne vis, n’agis et respire que pour Elle. J’accepte l’intolérable, l’impensable, dans l’espoir d’obtenir une douceur en récompense. Un suaire, un ectoplasme qui flotte dans cet intérieur aimé auquel je n’appartiens pas. Cette bulle hermétique que ce voile pense faire éclater ; l’agaçant au mieux ; mais qui ne fait que l’effleurer, la chassant au loin. Pas assez loin pour la perdre de vue, pas assez loin pour ne plus y penser, pas assez loin pour essayer de ne plus y croire.
Et puis un soir, l’annonce. « Je veux que tu partes ». Je ne sais rien dire d’autre que « Non, ce n’est pas possible ! ». Je me suis trahi trop longtemps pour argumenter davantage. Je n’ai plus grand-chose à dire, mais le dis quand même.
Les jours qui suivent sont irréels. Le retour dans un espace abandonné, un appartement déserté, un vide incommensurable. Affolé, je nie l’évidence, cherche une issue, brasse de l’air. La peur explose de rage, déchaînant ses soldats, prenant le contrôle de tout mon être.
Mais non ! Ce n’est pas possible ! Qui allons-nous suivre ? Derrière qui allons-nous délicieusement cliqueter ? Nous allons cliqueter encore plus fort ! plus vite, ne jamais tirer la laisse, être bien sages. Nous le promettons ! Allez ! S’il vous plaît, laissez-nous vivre, laissez-nous suivre…
Je regarde au sol. Elles ont disparu. À la place… rien. Je ne les vois plus. Figé, je ne cesse de regarder le même sol beige. Je ne peux plus avancer. Rien pour ça. Du sang coule par pulsations frénétiques et se répand sur ce sol maudit que je suis obligé de regarder. Puis, j’avance douloureusement en grimaçant. Cela me fait horriblement mal. Je m’arrête souvent de bouger tellement la douleur est insupportable. Alors je m’allonge et je tente de freiner l’hémorragie. Cela coule tellement que je crois ne pas y survivre. J’y mets du sel, du vinaigre, de l’alcool, de la poudre, des herbes. J’ai toujours mal. J’essaie même d’avancer, mais je ne vais pas bien loin. J’y accole des prothèses. Elles sont mal ajustées, mais ça va, je peux me déplacer. Elles tombent souvent. Alors je remets du sel, du vinaigre…
Puis, j’accepte de rester immobile. Je cesse de mettre du sel. J’attends…
De longues semaines passent. Je meuble le silence par du bruit et des images. Puis, je laisse le silence m’apprivoiser. Cela fourmille en bas. J’entends quelque chose pousser lentement, très lentement. J’écoute. Un chuintement désagréable, une pression légère.
Où sommes-nous ? C’est instable. Cela fait mal de le porter. Nous sommes trop petits, trop faibles. Nous nous fatiguons vite, ne souhaitons pas quitter ce doux beige. Il veut avancer ! Vers où ? Pas trop longtemps alors !
Je regarde le sol, mais c’est pour ne pas tomber. Je ne peux le quitter des yeux sous peine de perdre l’équilibre. J’ai moins mal, mais j’ai souvent besoin de me reposer. Je boite parfois, toujours en regardant le sol, alors je m’arrête.
Dans l’entrée de mon appartement, je retrouve quatre tiges noires, poilues et sèches, terminées par de petites griffes. Je me baisse, les ramasse et les jette par la fenêtre…
Roland DISPAGNAC