Dimanche matin, 9h, je me réveille. En me levant, j'ai la tête qui tourne. Je me recouche, avant d'avoir une forte envie de vomir. Devant l'imminence du reflux, je me précipite aux toilettes. Bizarre, le sol est palpable, mais incliné de 45°. Je parviens tant bien que mal à effectuer les 4 mètres qui me séparent de la délivrance, m'agrippant ça et là, aux étagères ou à tout autre meuble à peu près stable. Célibataire, je me félicite de gagner un temps précieux à ne pas avoir à relever la lunette, et fais ce que j'ai à faire, renonçant momentanément à ma dignité. De retour vers mon lit, la tempête fait rage: les murs se plient, le sol tangue, le plafond se courbe. Je m'écroule sur le lit, ferme les yeux. J'attends. Je transpire, j'ai chaud, j'ai froid. Ça tourne encore beaucoup trop vite, c'est Space Mountain dans ma tête. Une deuxième envie de vomir me prend, j'ai juste le temps de me mettre sur le côté pour tout expulser. Je regarde brièvement le résultat de mon oeuvre: ça ressemble à la Turquie, quoique le delta du Bosphore paraisse un peu trop grand, mais je suis fier de moi quand même. Je me dis qu'en la travaillant un peu, je pourrai sans nul doute l'exposer: les bobos qui viennent voir de la merde à la FIAC seraient sans doute capables de se déplacer pour voir mon vomi.
Je me rallonge. Je sens que mes bras et mes jambes commencent à paralyser. Je me dis "Pierre, c'est le moment d'appeler les urgences, dans 5 minutes vous ne pourrez plus bouger" (oui, je me vouvoie quand je parle à moi-même: question de principes). Je saisis mon téléphone, compose le 15. Malgré la paralysie faciale, je parviens à décrire les symptômes. Mon interlocutrice me dit qu'elle envoie immédiatement les pompiers. J'ai la présence d'esprit de vouloir ouvrir la porte, afin que les pompier ne l'enfoncent pas à coup de bélier. Je suis locataire, mais quand même. Dans un effort surhumain, je me relève, ouvre la porte, puis me re-écroule dans mon lit, position étoile de mer, la tête hors de l'eau pour pouvoir respirer. J'attends, je ne peux plus bouger.
Au bout de 5 minutes, les pompiers arrivent. "C'est vous qui avez appelé, Monsieur?" Nan, c'est ma bite, connard! Evidemment que c'est moi. Ils me posent des questions, j'essaye d'y répondre. Je ne peux prononcer que des onomatopées, mais mon cerveau continue pourtant de fonctionner normalement, avec la vivacité exceptionnelle qui le caractérise. Je vois bien qu'ils soupçonnent une grosse gueule de bois. Puis j'entends les mots "AVC", "méningite", des choses qui riment pas avec "espérance de vie accrue". Je me dis que ça sent le roussi pour Pierrot. Une autre envie de vomir me prend. Le pompier me donne de précieux conseils: "Essayez de sortir la tête du lit pour vomir". Je suis chez moi, je fais ce que je veux. Note pour plus tard: penser à changer les draps.
Le SAMU arrive à son tour. On m'examine, on me pique, on me repose des questions, on me repique. Les termes médicaux s'enchainent, ambiance Grey's Anatomy. Finalement, on me met dans un fauteuil. Je commence à sombrer. Je vois une lumière blanche vers laquelle je suis irrésistiblement attiré. "Restez avec nous, Monsieur!". Ça va, je ne faisais que regarder... Bon, en fait, c'est juste la lumière de la salle de bain qui est restée allumée. Pas de panique, donc. Puis on me sort de l'appartement et on me transvase dans le brancard. Les voisins curieux s'agglutinent, mais les pompiers les renvoient chez eux, d'un ton autoritaire. J'ai l'impression d'être une rock star qui fait une overdose. Sauf que je suis en calbute, et qu'il fait -5°C. Le trajet jusqu'à l'ambulance s'annonce frais. Il l'est.
L'ambulance démarre, j'ai droit à la sirène, le masque à oxygène, la totale. Je n'ai plus vraiment la notion du temps, mais en moins de 10 minutes, on arrive à l'hôpital.
J'ai une chambre pour moi tout seul, et au moins 6 personnes qui s'affairent autour de moi. On me met sur le côté. "Je vous fais une ponction lombaire." Faites, faites. "Je vous prends la température." Je vous en prie. "Attention, je vais vous mettre un truc dans le cul". ME TOUCHE PAS OU JE T'EN COLLE UNE!
On me fait une intra-veineuse, et on me met des branchements partout. Ça commence à aller mieux, puis violemment, je me remets à vomir. Je transpire comme jamais. J'ai une énorme boule dans le ventre, avec de violentes contractions. Je me demande si je ne suis pas enceint d'un bébé alien. Ça n'a aucun sens, je sais: si les extra-terrestres voulaient nous envahir en nous fécondant, ils utiliseraient évidemment les corps des femmes.
On me demande un numéro de téléphone pour joindre les personnes à prévenir. Bien sûr, avec les portables, je ne connais aucun numéro. Sauf le fixe des parents. Je le donne, avec quelques hésitations. "Ca fait 12 chiffres monsieur." Bon, ben ça doit pas être ça alors. On verra plus tard. Je dors.
Une infirmière passe. "C'est moi qui me suis occupée de vous à votre arrivée. Je vous ai mis votre caleçon ici". Elle sourit, l'air malicieux. MAIS IL FAISAIT -5°C, MERDE!!
Depuis 14h, ça va beaucoup mieux. Je n'ai plus de nausées. J'attends, je n'ai rien d'autre à faire. Je suis dans le service réanimation, dénomination largement usurpée. Pour la réa, pas de problème, ils connaissent leur job. Mais pour l'animation, c'est nul de chez nul. Pas de télé, pas de journaux, pas même de clown! Pour tout divertissement, j'ai droit à un énorme tableau Véléda, entièrement vierge. Sans doute le programme du gouvernement pour sortir de la crise, hôpital public oblige.
Vers 20h, le médecin en chef vient me voir. Le résultat de la ponction est négatif, tout est normal. Il me refait des tests (suivre les doigts des yeux, attraper son doigt les yeux fermés...) que je passe brillamment. Par mesure de précaution, il me garde en observation pour la nuit. Les infirmières viennent me voir régulièrement. J'essaye de dormir, mais c'est pas facile quand on a une machine qui vous prend la tension toutes les 15 minutes et que les appareils se mettent à biper toutes les 5 minutes pour on ne sait quelle raison.
Lendemain matin. Une nouvelle infirmière - mignonne comme tout - vient prendre des nouvelles. Elle me donne de quoi faire ma toilette, au lit, et s'en va. Je m'assoie. Puis au bout de 5 minutes, tout recommence: Space Mountain, les spasmes, les vomissements, la transpiration. Je suis tout seul dans la chambre, je n'arrive pas à appuyer sur la sonnette. J'appelle l'infirmière : "Gzskldnl...grblmppa". Elle finit par arriver, m'allonge correctement. Elle appelle le médecin. L'interne qui est en charge de mon dossier me dit, sûr de lui: "C'est un problème ORL. Attention, je vais vous faire mal. Vous êtes prêt?" Il me tient la tête d'une manière particulière, puis me plaque violemment contre le lit.
-Ca va mieux?
-Oui ça va... à peu près.
En fait, non, au bout de 30 secondes, ça se remet à tourner. Mais le médecin est déjà reparti vers les infirmières, expliquant sa technique, fier de lui. On dirait des groupies face à lui. Je ne dis rien et les laisse croire qu'il m'a remis en place, je vois bien qu'il en a une ou deux dans le viseur. Solidarité masculine.
15h. Les parents arrivent enfin. Je vois Maman en larmes. Pas le moment de faire la blague de l'amnésique qui ne reconnait pas ses parents. Ca aurait été une bonne blague pourtant. Pas de bisous, les deux ont une bronchite carabinée. Je leur raconte tout. Je leur précise que je n'ai pas de vêtements. Ils partent m'en chercher chez moi. Deux heures plus tard, ils reviennent enfin. Ils ont erré dans les sens interdits de la ville, n'ont pas trouvé mon appart... Du coup ils m'ont pris des vêtements chez Célio. Je dis merci parce que je suis bien élevé, mais heureusement Maman dit à l'infirmière de ne pas enlever les étiquettes. Elle a raison, vous ne me verrez pas avec...
A 18h, je suis autorisé à sortir. Je dis au revoir, et merci, à bientôt, et on s'en va. Il faut juste signer les 12 formulaires en triple exemplaire et donner la carte vitale et la carte d'identité, que je n'ai pas évidemment, pour ceux qui ont suivi l'histoire, je suis arrivé en caleçon. Deux heures plus tard, je suis à la maison et je dors.