La cafetière bouillonnait. Le vieux Pavlicht attendait qu’on le servit, avachi dans le canapé, les yeux mi-clos rivés au petit écran où passaient des images colorées et bruyantes d’une de ces ineptes séries russes. Léna s’approcha, une tasse fumante de café noir dans une main, un bol plein de confiture dans l’autre. Le gros nez rouge et les larmes coulaient sur le visage de Pavlicht. Sa femme lui ordonna de manger. Pavlicht s’exécuta dans un mouvement las. Il se redressa sur son siège et attrapa le bol rempli de la mixture brune. Il avala une cuillère et mastiqua longtemps. Le goût des mûres lui rappelait son pays natal, les bois autour de la maison, la cuisine rustique où ils mangeaient tous ensemble, oncles, sœurs, père et mère, et tous ces anciens rhumes. La nostalgie enfla son cœur éprouvé et l’humidité envahit davantage son visage bouffi. Il avala la dose et resta pensif, la cuillère vide suspendue. Puis, se tournant vers la photo d’Andranik posée sur le rebord de l’humble fenêtre, il demanda à Léna si vraiment elle était résolue à faire ça.
Elle acquiesça, un voile de tristesse passa dans ses yeux clairs, elle assura que ce n’était pas possible autrement.
Elle liquida d’un trait son café et partie dans la chambre où dormait encore l’enfant.
Elle monta les stores et la lumière se coula jusqu’au lit du garçon. Les reflets roux blonds et bruns de l’automne s’étalaient dans la chevelure divine du jeune enfant.
C’est un sacrifice, pensa la mère contemplative.
Andranik s’éveilla tel un ange au visage secret.
Il enfila ses vêtements usés, sortit de sa chambre, prit son élan et glissa jusqu’au canapé. Il s’assit près de son père qui lui caressa longuement les cheveux.
Sa mère lui tendit du lait chaud qu’il but avec avidité et il fut contraint d’ ingurgiter quelques cuillères de mûres cuites. Andranik considérait le visage altier de sa mère, pâle et lumineux, dur et jeune malgré l’expansion colonisatrice des cheveux blancs sur la toison naguère toute blonde. Elle lui faisait penser à un hiver vif et joyeux. Léna s’approcha de Pavlicht somnolent et le secoua pour l’envoyer faire sa toilette. Le vieux, râla pour la forme et obéit. La place vide laissa paraître, derrière la fenêtre, le sommet des arbres alignés de la rue. Andranik les contempla, axes sereins, perdre leur feuilles et regarder leurs filles voltiger vers une destination incertaine.
Quand Pavlicht reparut, fleurant bon la savonnette, vêtu de son costume noir qui le vieillissait encore, Andranik songeait toujours devant l’automne à la fenêtre. Sa mère l’appela et ils sortirent.
Le temps était doux. Les marchands entassés parlaient fort sur la place. Ce désordre insouciant plaisait à la famille Hediryan. On se serait cru ailleurs qu’ici, un peu chez eux, en Ukraine, en Arménie, en Russie, où ça déjà ? Il y avait vingt ans que Léna errait d’un pays à un autre, Pavlicht presque trente, marqués par une pause de dix-sept années dans une prison russe, oh doux asile, il était sorti le jour de ses 56 ans. Andranik était né là-bas, deux années plus tard. Aujourd’hui il en comptait quatre et il vivait en France.
Léna stoppa la marche devant l’étalage de fruits. Une petite mendiante fixait Andranik et sa chevelure étincelante. Tout en elle repoussait le garçon, son aspect noir, ses petits yeux écartés, son menton minuscule la faisait ressembler à une souris. La gamine ne souriait pas et quand ils lui passèrent devant, elle lâcha à la dérobée un coup de pied barbare dans le mollet d’Andranik.
« Vilaine » lui cria-t-elle.
Le garçon lui appliqua un regard imprégné d’incompréhension grave.
Lorsqu’ils pénétrèrent à l’intérieur du salon, un air chaud et parfumé les enveloppa.
La radio bourdonnait doucement de mauvaises chansons.
« Bunjurr… pu lui » dit Léna en montrant Andranik à la boutiquière, stockée derrière son comptoir.
La femme dévisagea Léna, puis Pavlicht, puis Andranick. Finalement, elle marqua un sourire commerçant sur son visage stupide.
Elle enfila une blouse à Andranik et l’installa sur un des fauteuils face aux lavabos. Léna et Pavlicht s'asseyèrent sur les tabourets à l’entrée du magasin.
Une jeune femme souriante sortie de l’arrière boutique. Elle passa aux commandes du robinet, renversa la tête de l’enfant. Tout en aspergeant la merveilleuse chevelure, elle assaillait le gosse de paroles doucereuses où il était question de savoir son prénom, son âge, ses amis, et où l’on apprit son modeste prénom, Sophie. Andranik ne la gratifia d’aucune réponse.
« Elle est pas très causante votre fille » lança-t-elle aux parents.
Léna et Pavlich lui sourirent aimablement. Ils ne comprenaient goutte à ce que récitait la mielleuse Sophie.
Placé devant le miroir, Andranik tourna sur le fauteuil de coiffeur. Les cheveux mouillés retombaient en boucles sur la blouse terne des clients. Les deux coiffeuses s’affairaient à l’arrière boutique, laissant la famille dans son intimité.
Les deux parents n’en pouvaient plus d’émotion. Ils scrutaient leur fils comme s’il allait mourir sur le champ. Ils pleuraient en s’appuyant l’un sur l’autre, exubérants de désarroi au moyen d’élocutions plaintives, d’intarissables soupirs et de mouchoirs détrempés. Andranik conservait une figure impavide.
Les deux coiffeuses, planquées derrière le rideau de l’arrière-boutique, n’en revenaient pas. Qui étaient donc ces étrangers si étranges ? Le soupçon les gagna, elles se mirent à avoir très peur. Elles biglaient l’enfant d’un air pitoyable. Puis elles se fixèrent sur ces deux vieux à l’air si pauvre ; la vérité foudroya leurs cerveaux amphigouriques en même temps que le flash les aveuglait. Les parents avaient sorti l’appareil et ils tournaient autour de l’enfant en le photographiant à tour de rôle.
La patronne pris la décision.
En de pareilles circonstances, il fallait se montrer brave et responsable. Elle donna l’ordre à Sophie et franchit, matamore, le rideau. Elle s’assit derrière la jeune victime, l’âme rembrunie dissimulée avec art.
« Qu’est qu’on lui fait ? » souria-t-elle
« Très court » répondit la mère d’une voix fébrile. Des larmes continuaient à couler sur ses joues. Pavlicht l’imitait. Quel sacrifice ! se disaient-ils, de si beaux cheveux.
La coiffeuse travaillait mine de rien, le cœur battant mais les mains expertes ne commettaient aucune faute. La taille de la somptueuse crinière s’exécuta, Léna accroupie cueillait religieusement les mèches tombées au sol. Elle en fit un bouquet qu’elle caressait amoureusement.
Dans le reflet du miroir, on vit apparaître deux voitures de police.
On vit aussi l’apprentie Sophie sortir et s’entretenir avec les policiers. Puis trois d’entre eux pénétrèrent dans la boutique à la suite de la jeune femme.
« C’est un enlèvement. Ils ne sont pas français. La petite est tellement terrorisée qu’elle refuse de parler » annonça la propriétaire.
Les flics sommèrent Léna et Pavlicht de sortir leurs papiers. Par habitude, ils comprenaient ce que les flics leur voulaient. Ils obtempérèrent docilement, montrant leurs papiers d’exilés.
Suivit un interrogatoire, quelque peu offensif, sur , qui était cette enfant, d’où venait-elle, de quelle origine était-elle, depuis quand l’avaient-ils avec eux, mais qu’est-ce qu’ils comptaient en faire, bon Dieu ?! Leur situation n’était-elle pas déjà assez grave ! L’enlèvement était un délit grave passible de prison ! A ce mot, l'un des rares qu’il comprenait, Pavlicht bondit comme un enragé, pétulant malgré ses soixante-deux printemps, debout jusqu’au tombeau. Il se mit à débiter un long monologue déclamé en version originale, autrement dit, dans la langue de ses ancêtres; nombreux étaient morts lors du génocide arménien, sans parler de ce qu’endurent en ce moment même ses compatriotes sur le sol natal et sa vie d’exilé à lui, et… autant vous dire toute de suite que le fleuve impétueux qui coulait dans ses veines n’était pas prêt de le laisser défaillir. Pavlitch conservait son tempérament de boxeur irascible. A le voir ainsi, n’importe qui se mettrait à genoux. Léna s’était remise à pleurer. Elle essayait de calmer Pavlitch et de s’expliquer avec policiers, mais la nervosité gagnait peu à peu ces derniers. Bref, personne ne se comprenait ! Un jeune flic zélé bouscula Pavlicht qui rugit de plus belle. La panique gagna le groupe. Léna déblatérait des phrases en russe, ponctuées d’expressions « pas méchant, pas mal monsieur ». La roturière, dépassée par la tournure des événements, et qui craignait surtout le scandale dans son palace, se ravisa. Elle saisit le bras de Léna et plaida devant les policiers : c’étaient de pauvres gens, ils n’avaient sans doute pas le choix, d’ailleurs, elle les avaient vu pleurer de repentir. La coiffeuse implorait maintenant les trois agents de les laisser partir, tout allait rentrer dans l’ordre une fois que ces messieurs emmèneraient la petite avec eux et qu’ils auraient retrouvé les véritables parents.
Un des flics se retourna vers l’enfant et lui demanda son prénom.
- Andranik Hediryan. Je suis un garçon.
Tous les francophones furent sciés. L’enfant parlait leur langue !
Tout allait être si simple !
Andranik parla à ses parents. Il expliqua qu’on l’avait prit pour une enfant kidnappée. Qu’on avait cru que la coupe de cheveux était une ruse pour camoufler son identité. La lumière fut dans l’esprit de Léna et Pavlicht. Ils éclatèrent d’un rire sauvage où se mêlaient le soulagement et la moquerie de ces absurdes occidentaux qui, vraiment, ne comprenait rien à l'exubérance slave.
Il fut expliqué de toutes parts, Andranik traduisant le russe et le français, qu’il était bien leur fils naturel et que si ces messieurs voulaient bien les suivre, Léna avait les documents légitimes à la maison.
L’histoire se termina ainsi. Les deux andouilles de coiffeuses fermèrent boutique pour le restant de la journée, lessivées. Nos trois protagonistes sortirent dans la rue, gardés par les hommes en uniforme.
Un vent froid s’était levé. Ils marchaient vers les voitures tricolores qui les accompagneraient jusqu’à chez eux où la vérité serait prouvée.
Pavlich, avançait en éternuant, son gros nez rouge coulait. Andranik avait froid aux oreilles. Léna marchait droite au milieu d’eux, les tenant chacun par la main, dans la droite celle de son fils emmitouflée dans la divine fourrure rousse, blonde et brune, qui brûlait à la lueur tamisée de l’automne.