Enfants, ma sœur et moi passions l’été chez mon oncle, à Fayence, charmant village de l’arrière-pays varois où il vivait dans une petite maison accrochée au flanc d’une colline.
Il y coulait des jours paisibles tout entiers occupés à battre le métal, à travailler le feu.
Artisan dinandier, c’était un homme que le spectacle de la beauté et du travail bien fait remplissait de joie.
Je me souviens de ces matins où il nous tirait du lit afin que nous vissions le jour se lever.
On imagine sans peine nos têtes boudeuses d’enfants qu’il privait du sommeil mérité des vacances scolaires.
- Mal d’aurores, mal d’aurores !
répétait-il comme un mantra, jeu de mots que nous ne comprîmes que bien plus tard.
- Mal d’aurores, petits ferreurs de cigales, levez-vous ! tonnait-il en nous chatouillant les hanches.
Rien ne lui plaisait tant que d’imaginer, dans les fantasmagories que le jour naissant dessine au ciel, semblables à celles que le feu creusait dans ses tableaux, toutes sortes de paysages poétiques.
Sur le banc débonnaire dont la pierre accueillait avec la même impartialité jeunes et vieilles fesses et qu’encadraient deux platanes aux troncs couverts de plaques de pelade, comparaisons et métaphores fusaient alors.
Vêtu d’une robe safran, le ciel devenait bonze allongé sur son tapis de prières, page d’un livre où les avions à réaction traçaient en sanskrit de blancs messages, le soleil gong que frappait la mailloche d’un nuage ou contremaître tout en rondeur et bonhomie effaçant la lune avec sa gomme.
Lorsque j’évoque la douceur de ce souvenir d’enfance, je pense à celui, culinaire, de Georges Fourest qui bénissait sa tante pour l’andouille qu’elle préparait à merveille et dont l’appétissant fumet flattait ses narines de mioche :
- O seigneur bénissez ma tante et son andouille
Moi, si je bénis mon oncle, c’est que lui aussi m’a appris qu’il fait bon avoir faim.
Faim des mots et de l’intelligence.
- O seigneur bénissez mon oncle et ses aurores…