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Auteur Sujet: Les saisons (Ana Blandiana)  (Lu 1723 fois)

Hors ligne Milora

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Les saisons (Ana Blandiana)
« le: 20 Juin 2015 à 12:16:29 »

Les saisons, d'Ana Blandiana, est un recueil de 4 nouvelles fantastiques dont chacune se passe lors d'une des saisons de l'année.

Je connaissais pas du tout cet auteur, qui est une poétesse roumaine du XXe siècle (enfin, elle est encore en vie mais je crois que l'essentiel de sa production date du XXe siècle - ce recueil-là est paru en 1977 même s'il n'a été traduit qu'en 2013 en français).

Je crois que j'ai bien aimé. Je dis "je crois", parce que c'est assez particulier. Les nouvelles sont plutôt singulières et tiennent surtout par le style et l'ambiance. Si vous cherchez des fées, des loups-garous, des fins troubles et inquiétantes, passez votre chemin. Ici, c'est un fantastique étrange qui s'insinue dans la réalité, appuyé au début uniquement sur une sensibilité exacerbée de la narratrice, puis qui peu à peu devient de plus en plus tangible, jusqu'à, parfois, transformer complètement le monde à la fin de la nouvelle. La Nature puissante, mystérieuse, incompréhensible et aux intentions ambiguës, et l'étrange sensibilité de la narratrice, sont un peu le fil conducteur. L'ambiance est onirique, rêveuse, tout en progression calme et posée, introspective et symbolique. Tout tient par le style, très imagé, très beau en un sens, qui happe dans son ambiance et dans les sensations de la narratrice, le rythme envoûtant de la narration.

Je disais "je crois", quand même, parce que certaines des nouvelles m'ont laissé une impression incertaine, au niveau de l'histoire. La première, sur l'hiver, est très prenante (parce que ce qui s'y passe est étrange, parce qu'on se demande où tout ça mène, qu'est-ce que ça veut dire) ; or la fin m'a laissée perplexe.
Mais en même temps, l'un des leitmotiv de la narratrice de ces nouvelles est d'arrêter d'essayer de comprendre les phénomènes étranges qui l'entourent, et simplement de s'y livrer pour profiter de leur étrange beauté. Je suppose que les fins s'inscrivent dans la même optique : accepter l'inexplicable, sans logique.

Sur les 4 nouvelles, j'ai bien aimé l'hiver (même si la fin m'a déçue), moyennement le printemps (qui touche presque au merveilleux et au conte, du coup je l'ai trouvée moins mystérieuse et envoûtante que les autres). L'été laisse une impression poisseuse mais c'est peut-être la plus aboutie les 4, je l'ai trouvée pas mal du tout. Et j'ai beaucoup aimé l'automne (même si du coup, un peu comme l'hiver mais un peu moins, j'aurais aimé une fin moins ouverte - même si elle est pleinement assumée telle quelle).

Bref, une lecture insolite que je ne regrette pas.


Quelques petits extraits pour donner une idée de son style :


"Dans l'église il neigeait. Pendant un instant je n'ai rien trouvé d'extraordinaire à cela, et même je m'en suis réjouie, de cette joie qui m'envahit automatiquement, quelle que soit mon humeur, devant la neige, et puis tout de même je n'ai pas pu m'empêcher de m'étonner que dans un bâtiment à l'aspect aussi intact que cette église - d'un style architectural étrange et en tout cas inconnu - il puisse neiger si tranquillement et de façon si féérique. Il fallut que plusieurs secondes passent avant que je ne me souvienne que dehors il ne neigeait pas, que donc le plafond n'était pas abîmé, mais que, en revanche, je me trouvais dans une de ces situations extraordinaires qui s'imprimeraient pour toujours dans mon cerveau jusque dans les plus petits détails, m'obsédant et m'empêchant de les comprendre à tout jamais. Je ne peux pas dire que j'eus vraiment peur. Je n'ai jamais eu de sympathie particulière pour la logique, donc une absence de logique n'était pas de nature à me terroriser. Si quelque chose me dérangeait, m'irritait même, c'était une sorte d'incertitude, la sensation que cette chute de neige ne se produisait pas pour moi, mais qu'elle existait purement et simplement, qu'elle tombait avant même que je ne sois entrée dans l'église, qui sait depuis quand, peut-être depuis toujours. Je veux dire que si j'avais senti que ce miracle avait lieu pour moi, pour mon plaisir et ma conversion, tout m'aurait paru merveilleux et, en un sens, normal. Mais je sentais que non, qu'il existait de façon autonome, qu'il n'était là pour émerveiller personne, qu'il avait lieu, purement et simplement, et cette indépendance, cette existence qui se suffisait à elle-même et en même temps violait sans aucun scrupule les lois les plus élémentaires de la nature, me paraissait monstrueuse et m'emplissait d'énervement, de révolte."
(L'Hiver)

"Il y avait des sentiers totalement blancs, tellement blancs qu'ils vous interdisaient de regarder et annihilaient les formes. Comme s'il n'y avait pas d'ombres, aucun volume ne pouvait plus être mis en évidence et le blanc, avec une assurance anormale, dominait tout. Ici ou là, cependant, comme par une entente secrète entre les saisons, la voûte de feuilles avait empêché la neige d'arriver jusqu'en bas, de telle sorte que, stoppée à hauteur des cimes, la neige, invisible, dressait un arc de triomphe attendrissant à l'automne encore inviolé. En fait ceci avait duré pendant les deux premiers jours. Ensuite, au fur et à mesure que les rues avaient été débarrassées de leurs amas de neige, c'est-à-dire ramenées à leur état misérable d'humidité boueuse, la fumé avait déposé un voile léger, profanateur, sur la neige des parcs."
(L'automne)

« Modifié: 20 Juin 2015 à 12:19:25 par Milora »
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

 


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