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Auteur Sujet: Destins  (Lu 981 fois)

Hors ligne Gabriel

  • Tabellion
  • Messages: 29
Destins
« le: 03 Octobre 2015 à 02:03:40 »
Les rencontres, les amours, les emmerdes... Une succession de hasards ou une suite de déterminismes où tout serait écrit d'avance...

                                                                                                                                        DESTINS

Paul gara sa Clio à trois cent mètres environ du port de plaisance.

Son sac sur l’épaule, il vérifia à nouveau le verrouillage de chaque porte.
Il ne se sentait pas d’une nature particulièrement obsessionnelle et aucune vague d’insécurité n’émanait de la ville du Crotoy. Mais ce vendredi avait trop mal commencé pour laisser au destin une occasion supplémentaire de lui pourrir son week-end.

La distance qui le séparait de l’entrée de la marina amplifia sa mauvaise humeur.
Certes, il aimait marcher. Il se considérait comme un randonneur honorable.
Le contenu spartiate de son sac, porté maintenant en bandoulière, ne pesait en rien sur ses états d’âme : une paire de chaussettes, un jean de rechange, deux maillots de corps, un t-shirt plus épais, son pull en acrylique, un ciré, une paire de bottes en caoutchouc…Déguisé ainsi comme un oignon, en équilibre constant sur ses chaussures “ bateau ”, il profiterait pleinement de la navigation, sans souffrir du froid.
Les sorties en mer sur cette partie de la côte, même par “ grand beau ”, étaient à des milles des cartes postales aux femmes nues bronzant sur le pont, huilées comme la mer, au large…
Non, il était agacé par ce nouveau fonctionnement de la Capitainerie. Des énarques avaient installé à grand frais une barrière limitant l’approche des véhicules aux porteurs de cartes magnétiques, elles mêmes accessibles après une série de démarches administratives … L’Evasion en mer se devait de transiter par un flux de paperasses, de codes, de badges et de cartes à puce.

Il avait eu droit aux traditionnels embouteillages du 14 juillet, avec sa non moins légendaire marée de 75, queues de poisson en tout genre, effluves d’essence brûlées, avant d’arriver à bon port.

Le sort avait pris soin de lui annoncer la couleur dès son départ de Beauvais : à peine avait il quitté les étalages de la bibliothèque municipale, que son portable glissait de son blouson, s’échouait sur le bitume, inerte.
Il réalisait seulement maintenant que cette chute avait englouti tout espoir de recevoir un signe de Christine.
Piégé par les mémoires électroniques !
Il avait beau chercher, aucun numéro de téléphone ne remontait à la surface de son esprit embué par l’humeur iodée de ce début de matinée.…
Il se souvenait très distinctement des références des derniers livres classés : Le B2 624 pour la “ Peau de chagrin ”, le F 13 du “ Que sais-je ” sur la tauromachie, le Z 2478 de l’Histoire de France de Duby, en quatre volumes, à consulter sur place.
Mais pas de répertoire téléphonique égaré dans un coin du cortex.

Il n’aurait pas contacter Christine. Mais peut-être qu’elle…
Ce n’était pas leur première séparation. La proposition de Christine l’avait même apaisé :
- « passons quelques temps sans se voir…pour mieux se retrouver… plus tard…Inventer autre chose… »

L’imagination n’avait jamais été le fort de Paul et Christine le savait que trop bien …
Il aurait aimé dresser le bilan de leur huit ans de vie commune comme on établit un compte de résultat : dans des colonnes bien nettes, une succession de plus et de moins, les lâchetés, les rires, les infidélités, les découvertes, la tendresse,…et tout en bas du tableau à double entrée le bilan d’une relation amoureuse avec ses excédents et ses déficits.

Il se souvenait de leur rencontre dans la bibliothèque, du regard fulgurant, évident, du prétexte de l’ouvrage à rechercher, et, le soir même, de leur première relation sexuelle,
du premier basculement. Malgré sa décennie d’avance, ses joues avaient rosi, tel un enfant pris les doigts dans le célèbre pot de… Nutella.
La langue avait tout de suite su où glisser, brisant d’un seul mouvement toutes ses pudeurs… Corps et esprit s’étaient fondus dans l’océan de la jouissance.
Christine s’était ensuite lovée, translucide, aussi fragile qu’une goutte d’eau. Après l’amour, Paul redevenait l’aîné, l’adulte. Ironique et moqueur, il l’avait dès lors surnommée “ ma petite Cozette ”.

Puis les périodes de mélancolie s’étaient succédées, rapprochées. Ces vagues dépressives avaient érodé les fondations de leur relation, ressac venant dissoudre inexorablement le rocher….
Paul aimait être l’amant, mais de moins en moins Jean Valjean.

Chris ne finissait plus aucune sculpture, détruisait, martelait, cherchait la perfection, passait son temps à l’Atelier. Elle se voulait inspirée et n’était qu’aspirée, entre kirs et Prozac.
Seule sa silhouette avait épousé les allures de la “déesse mère ” qu’elle s’évertuait à sculpter.

Paul n’avait jamais su lui donner un avis sincère sur ses œuvres, non par hypocrisie, mais l’Art était pour lui une affaire de spécialistes dont les règles, les exigences, lui étaient étrangères.

Il avait des centres d’intérêt, oui, mais refusait l’abîme de la Passion.
Il aimait relativiser, décortiquer, analyser. Instinctivement, il classait les gens en catégorie, les répertoriait, les rangeait comme les livres de la bibliothèque.

Paul s’était fabriqué un Univers où les soucis se devaient d’être aussi modestes que son exigence du Bonheur.
Christine en bousculait toute l’armature, la martelait comme ses sculptures… une fois de plus… une fois de trop…

Le dépôt de bilan s’imposait… Pour eux deux.
Il n’en ressentait ni amertume, ni tristesse.

Il apercevait maintenant l’alignement ordonné des mats.
Il était finalement heureux de cette marche, devenue promenade. Elle lui avait permis, mécaniquement, de faire le bilan de leur Histoire, d’y avoir mis des mots contenant et rassurant comme une fiche de lecture.

Paul passait devant les dernières boutiques. Son regard se posa sur la vitrine de la quincaillerie qui affichait “ TV – HIFI- VIDEO- TOUTES REPARATIONS” et “ Souvenirs ” en lettres minuscules.
“ Toutes réparations ”, ça impliquait les portables, non ? Il n’était plus question de Christine mais il souhaitait régler au plus vite les petits aléas techniques de la vie quotidienne

                                                                                                                                         ***********

Le type était penché au dessus d’un amas de fils et de circuits imprimés tel un gosse avec son premier mécano. Il leva à peine les yeux.
Paul essayait de trouver une cohérence au désordre qui régnait dans la boutique. Mais vraiment, ce système de rangement échappait à son entendement : télés d’occasion, bouteilles de gaz, couteaux, cirés, téléphones à cadran, un vélo, marmites en tout genre, s’entremêlaient comme les fils de la chaîne HIFI éventrée que le gars réparait. Le “ boui-boui ” était propre mais un vrai bordel !

Et l’image des fringues éparpillées de Christine, le tube dentifrice jamais rebouché _ « ça sèche, bon dieu ! » _ lui traversa l’esprit.

Il catalogua machinalement Rémy dans la catégorie “ pauvre type bien brave ”. Paul n’avait jamais eu le goût de l’aventure. Pour autant, il ne se serait jamais enterré dans un trou pareil, sans amis, avec pour seule perspective l’espoir de croiser quelques touristes pendant les deux mois de la belle saison…Il se demanda ce qu’il pouvait vendre comme “ souvenirs ” … Les cirés peut-être !

« Excusez-moi… Vous sauriez réparer un portable ? Il est tombé et … »
« J’peux y jeter un coup d’œil mais j’vous promets rien. Et pas avant demain. »
« Demain, je suis en mer mais je peux le récupérer lundi ? »

Rémy continuait ses soudures, sans prendre la peine de regarder son client. Paul se demandait comment un son pourrait à nouveau sortir de ce caisson…

« Ouais… Si c’est fermé, vous sonnez, j’habite au-dessus. Ou j’suis au café, en face. »
« Ben, voilà… c’est pas un modèle récent mais je m’y suis habitué… Alors à lundi… »
« A lundi.  Au fait, il faut que vous me laissiez votre code, au cas où… »

Paul se rappela la manière dont ils avaient choisi le code PIN avec Christine et les rires qui avaient suivi….
Il prit soin d’énoncer le nombre en son entier et non par les deux dizaines qui le composaient.

« Six mille neuf cent soixante neuf. »

Le type leva les yeux… et nota le code.

« OK. A lundi, bon week end. »

En sortant, Paul aperçut une marine accrochée au mur. Elle dépareillait avec le reste du décor. C’était sans doute le seul truc de vendable ici. La toile lui évoquait quelque chose mais avant qu’il puisse y fixer un mot ou une impression, le visage de Chris vint à nouveau… Puis, accompagnée par un léger frisson, celle du voilier qu’il devait gréer avant le départ à la première marée du lendemain matin.

                                                                                                                                          ************

Rémy serra la dernière vis, ouvrit le tiroir du bureau d’où il sortit “ Miserere ” d’Arvo Pärt. Il brancha la chaine, inséra délicatement le CD, ajusta la balance et le son.
Assis dans son fauteuil, il écoutait, le regard fixé dans le vide. Puis il ferma les yeux…

La chaleur devint aussi étouffante que l’obscurité.
Deux tâches noires prirent du relief, se détachèrent comme sorties d’un papier carbone pour devenir silhouettes… Puis corps… Deux corps qui fusionnaient, se déchiraient, hurlaient, se reformaient en un magma noir incandescent, s’écartelaient à nouveau.

Une chaleur plus humide, presque froide.
Les traits devinrent plus précis. Rémy … happé par un succube, tendrement… une mort exquise.

Il ouvrit les yeux.
Il se voyait, là, enlacé à l’Autre.
Il distinguait désormais l’échancrure de son dos, devina le contour d’un sein. La repousser délicatement. Juste pour voir son visage...
Il caressa sa nuque? ses cheveux, sentit presque un parfum. Elle était là? si proche, inaccessible… Il était … en confiance? prêt à s’oublier…
Il détacha lentement le visage blotti dans son cou. Il allait la regarder, la voir enfin.

Mais il ne vit que le reflet de son propre visage.
Puis l’obscurité à nouveau, étouffante. Sèche. Des crépitements. Des flammes. Et son propre corps qui lui échappait…

Dans un hurlement.

Son cri le fit basculer du fauteuil.

Bon Dieu ! Se calmer, juste ce cauchemar. « Peur de la rencontre » avait dit le psy.

Le fax accouchait de ses feuilles dans un crépitement méthodique.
Il s’épongea. Un whisky. Double, sans glace.

Première télécopie : une pub pour du viagra; Ironie du sort. Pourtant bandante, la nymphe…

Le deuxième envoi provenait du réseau ATAC de la Somme. Ils souhaitaient connaître son expérience dans la mise en œuvre d’un SEL, action qu’il menait au Crotoy depuis trois ans.
Son principe était simple : développer une économie parallèle et solidaire visant d’une part à supprimer les intermédiaires et d’autre part à réactiver le système du troc : quatre repas gratuits en échange d’une télé réparée, prêt d’une maison contre l’entretien d’un terrain, les possibilités étaient multiples… La mise en place ardue.

Il vida son verre, sortit nonchalamment de la boutique pour gagner le trottoir d’en face.
Il jeta un œil sur l’ardoise, en métal, du Bistrot “ les copains d’abord ”.
Andouillette frittes. Merde ! Trois fois cette semaine.
Echange de bon procédé : un bar retapissé, un mois de repas gratuit. Soit, à ce rythme là, douze andouillettes frittes dans le mois…. Il songea à améliorer sa technique de marchandage.

                                                                                                                                 ***********

Paul avait fini les dernières vérifications du matériel de navigation. Le départ était prévu pour 2 heures. Météo clémente. Ronds dans l’eau jusqu à Dieppe. Sorties plus ambitieuses en Août jusqu’aux Iles anglo-normandes. Le programme des congés payés était ainsi calé.

                                                                                                                                 ***********

Christine lécha les dernières gouttes de kir. Framboise.
Front plissé, elle récita à haute voix. Façon de sceller ses engagements.

« Quitter Paul, l’ appartement. Aller chez ma sœur. Y installer mon atelier. »

Juste quelques sculptures et affaires à prendre, les photos qui habilleraient ses souvenirs…

Et arrêter l’alcool… Quelques temps….

                                                                                                                                  ***********

Rémy se sentait repu. “ Les copains ” ne faisaient pas dans le végétarien, l’allégé ou le moléculaire…. Troquer un service quelconque contre des séances de sport deviendrait bientôt une nécessité.

Il inséra un CD d’Armstrong. Le blues s’harmonisait bien avec la digestion.

Installé dans son fauteuil, il consulta sur le Net quelques articles du “ Monde diplo ”, survola “ Libé ” puis Le Figaro.

Il saisit le portable de son seul client de la journée et fit glisser la batterie. Carte SIM sortie de son logement. Légère pression de l’index dans le rail de fixation. Un clic. Il alluma l’appareil, tapa le code.

Un bip et l’écran afficha : BONJOUR PAUL.

Deux notes courtes tintèrent, et les cristaux liquides dessinèrent les contours d’une enveloppe.
Rémy sélectionna machinalement la fonction “ lire messages ” :

Mess Christine : « Où es-tu ? »
Il appuya sur “ réponse mess ”, tapa : « au Crotoy » et envoya le message.
Il souriait, pensif, bercé par Louis … Les portables avaient modifié nos rapports à l’espace et au temps« t’es où ? » se substituait à « Allô ».

Il reposa brusquement le téléphone. Quel con ! Le type n’était peut-être pas censé être au Crotoy !
Lui qui avait horreur de la curiosité malsaine et de l’indiscrétion ! Il venait carrément de répondre à un message adressé à un inconnu… Envoyé peut-être par une femme jalouse qui croyait “ Paul ” partit en voyage d’affaire à Strasbourg ? !

Il s’imaginait déjà être obligé d’appeler pour expliquer qu’il était réparateur de portables, en fin d’un peu de tout, non, pas au Crotoy, à Strasbourg, enfin là où “ Paul ” était censé être … Et merde ! C’était inexplicable !
Et l’absence de réponse le mettait encore plus mal à l’aise, alimentait son scénario catastrophe…
La mélodie sèche retentit à nouveau …

                                                                                                                       ***********
Force 8. Aucun avis de grand frais et force 8 !

En moins d’une heure le ciel nuageux s’était drapé d’un manteau de velours noir du plus mauvais augure.
Pas un souffle de vent et pourtant, déjà, une mer formée…Une atmosphère lourde et humide… en suspension.

Le premier éclair donna le coup d’envoi du… déchaînement !
Une rafale fit pencher le bateau au point de faire entrer en contact l’extrémité du mât avec l’écume !! Mais ce n’était peut être qu’une impression…Et le temps n’était plus à la réflexion.

Paul se surpris à enchaîner les gestes de survie, non, de sécurité, instinctivement.
Le tout était de les faire dans le bon ordre.
Sa première décision avait été la bonne. Sans son harnais de sécurité attaché, le choc de la première bourrasque l’aurait certainement emporté.
Il se demanda s’ il convenait d’alerter la Capitainerie…
Lancer un signal de détresse, c’était perdre la maîtrise.

Affaler complètement la grand-voile.
Augmenter la puissance du moteur.


Le bateau semblait tourner sur lui même, dans un tourbillon incohérent…Pourtant Paul y décelait une certaine organisation… Un rythme…Une orchestration…Dissonante, certes, mais cohérente. Musique contemporaine où les instruments nobles se contentaient d’assurer l’accompagnement pendant que la grosse caisse assurait la mélodie !!
En background, la pluie venait tout lacérer sur son passage – Prestissimo - comme des violons perchés dans les aigus, se plaignant de ne pouvoir jouer leur propre mélodie, en solo. Les instruments à vent suivaient le même rythme dans une parfaite articulation, sans discontinuité – Velocissimo – alternant graves et aigus.
Et la houle venait inexorablement percuter le pont, dans un mélange dissonant de grosses caisses, tambours, cymbales, congas, djembé, bidons…. accompagnée de temps à autre par la percussion sourde du tonnerre qui semblait jouer sa propre partition, annoncée cependant par les éclairs qui rendaient le spectacle digne d’un « son et lumière » !
Dans ce vacarme tonitruant Paul cherchait une note,  un son… qui devrait rester aussi régulier qu’un métronome et imposer sa mesure. Pourtant, malgré ses quatre vingt chevaux, les cliquetis du moteur frisaient le ridicule : l’histoire du triangle qui veut voler la vedette au premier violon dans un orchestre symphonique…

Et cette composition musicale prenait des allures de requiem…


                                                                                                                                  ***********

Rémy tapotait sur son clavier depuis plus de 5 heures. Il en était à expliquer à Christine en quoi consistait la mise en place d’un SEL.

« Paul n’est pas là, je répare son téléphone » avait été son premier message.
Puis les choses s’étaient déroulées tout naturellement, tel le ruisseau qui suit son cours.

Chris lui avait longuement parlé de ses sculptures, de sa démarche artistique. Ils s’étaient découverts une passion commune pour l’Art celtique.

Ils avaient du s’approprier le langage et les contraintes du texto : des phrases de plus en plus courtes mais limpides, des mots condensés de sentiments… les abréviations… le rythme… Savoir patienter encore, attendre la réponse de l’autre, éviter les messages qui se croisent et se décalent…
Ils étaient maintenant en communion, en musique, et les signes linguistiques étaient plus proche du langage morse que d’une construction grammaticale…

                                                                                                                               **********
Crescendo.

Le rythme s’était encore amplifié.
Le moteur tenait.
Les notes semblaient moins dissonantes. Mais la gamme importait peu. Paul devait comprendre la mesure, la sentir.

Ne faire plus qu’un avec son instrument.
Prendre la vague au bon moment, puis la suivante, encore...

Mais les oscillations de chaque lame se rapprochaient dangereusement, par séries de deux. Et si la première avait été jusqu’alors à la portée de son Norvégien, la seconde l’engloutissait à chaque fois , un peu plus.

Paul s’était résolu à alerter la Capitainerie. Les secours étaient en route. Tenir encore. Et demeurer quoiqu’il advienne sur le bateau qui restait, dans de telles circonstances, l’endroit le plus sûr.

L’apparition des éclairs étaient maintenant synchronisée avec le vombrissement du tonnerre. Pendant quelques secondes elles séparaient dans un déchirement ciel et mer unis et confondus.
Mais cette fois, elles ne dessinèrent qu’une ombre, immense. La muraille de Chine se dressait devant Paul et son bateau ! Il faudrait l’escalader, ou plutôt surfer, en douceur, jusqu’au sommet. Paul devait franchir son Everest.

Les mains soudées à la barre il démarra son ascension. Le sel lui brûlait les yeux, seules minuscules surfaces desséchées dans cette immensité détrempée, plus capables de verser la moindre larme, les glandes lacrymales écœurées par toute cette flotte !
Le battement de son cœur s’accélérait à mesure que celui du moteur ralentissait. Paul se demandait lequel des deux allait caler en premier, dans un dernier souffle.

Comme un laborieux bousier dans une tempête de sable, le voilier dénudé continua sa progression. Jusqu’à la cime, où il resta en équilibre pendant d’interminables secondes.
Continuer à sentir la vague. Surtout ne pas retomber dans le creux, se laisser porter, dominer la lame jusqu’à ce qu’elle s’affaisse un peu. Au moment où il sentit la paroi perdre de sa hauteur, avant qu’elle ne s’écrase, Paul -Son yacht - Ses yeux - Son moteur - Ses peurs -, décidèrent d’amorcer la descente
Malgré la réussite indéniable de la manœuvre, le bateau sembla partir en piqué. L’hélice avait accéléré, brassant maintenant de l’air, tel un hydravion. Le choc de l’amerrissage cassa le mat net. Ils venaient de heurter violemment, après une chute de plusieurs mètres, une chape de béton armée, liquide. Et l’élément fluide reprit instantanément ses droits, s’engouffrant, happant, aspirant tout sur son passage. Seul le haut de la cabine n’était pas encore immergé. Paul sentit l’eau sous ses aisselles. Et entendit le Diesel lutter puis s’étrangler dans un dernier gargouillis…

Ils allaient couler.

Pourtant, miraculeusement, le voiler castré, dans un dernier élan, se propulsa hors de l’eau. Des flotteurs géants, comme des airbags au contact du choc, semblaient s’être déployés. A cet instant, Paul n’avait plus beaucoup de principes. Il vénéra cependant l’exactitude de celui d’Archimède.

Et craignit celui du code maritime. Sans mat ni moteur, il n’était plus manœuvrant.
Il lui fallait couper le hauban.
Mais les éclairs qui suivirent bousculèrent toutes les urgences, toutes les priorités.

La loi des séries… de deux ! La deuxième lame était déjà là. Plus sombre. Plus haute. Au dessus de lui. Sur lui. Partout.
             
                                                                                                                    ***********

Plusieurs fois, il eu envie de lui téléphoner, d’entendre sa voix. Il crut déceler ce même désir chez elle. Mais ni l’un ni l’autre n’osèrent le proposer, par peur sans doute de trop forcer le destin.
Rémy se sentait en … confiance. La distance instaurée par l’écran du portable y participait sans doute. Il comprenait soudain l’explosion des sites de rencontres, forums, tchats, …. Ces mondes de solitudes en quête d’une rencontre.

En quelques heures, Christine lui avait redonné l’envie d’être brillant. D'être…
Il assumait pleinement et sans honte les émotions qui le submergeaient, quant bien même elles le ramenaient à ses souvenirs d’ado pré-pubère !
Plus que quelques heures à attendre….

Ils s’étaient donnés rendez-vous dans un bar d’Amiens, le lendemain midi.


                                                                                                                                 ***********

La coquille ne se débattit pas longtemps dans les griffes des creux de 7 mètres.
Le mât brisé, la coque coula, suivie de Paul, l’air ridicule avec son harnais de sécurité attaché au bateau qui l’entraînait au fond…

Sa vie ne défila même pas, juste quelques flashes…

Le visage de Christine…
Et sans comprendre pourquoi, l’image d’une marine…
Une marine accrochée au mur décrépi d’une quincaillerie merdique ancrée comme une veille moule dans un bled paumé…

Dernière vision.

Et il sombra, le corps rempli puis gonflé d’une eau ni douce, ni plate, une mort presque pimentée et aventureuse, un négatif de sa vie…
« Modifié: 04 Octobre 2015 à 20:19:26 par Gabriel »

Hors ligne extasy

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 099
Re : Destins
« Réponse #1 le: 04 Octobre 2015 à 16:32:27 »
Salut Gabriel,

Il y a parfois quelques expressions assez convenues. Par exemple, quand on sait qu'un récit de déroule près de la mer, on s'attend forcément un peu à trouver le mot iode, donc l'humeur iodée par exemple, je trouve pas ça top. Pareil pour le ciel qui se revêt de noir, c'est écrit et réécrit.
Après il y a d'autres passage sympa, comme la partie mémoire/cortex.

Je n'aime personnellement vraiment, mais vraiment pas la surabondance des trois points. Ça m'empêche de profiter de la lecture, et pareil pour les trois points d'exclamation en une fois.

Dans l'ensemble, j'ai trouvé l'écriture un peu laborieuse, aussi.

A part ces éléments qui m'ont perturbé, j'ai aimé l'histoire. Les trois personnages sont intéressants et dotés de traits de caractère bien distincts. J'ai aimé la progression du récit, cette façon de se concentrer sur Paul, jusqu'à ce qu'on en ait marre car on croit deviner d'après le titre et les pensées de Paul que ça se finira par une banale scène de retrouvailles, après la tempête dont réchappe Paul de justesse et l'arrivée chronométrée de Christine avertie par Rémy ; pour justement à ce moment virer à 90 degrés vers Rémy. C'est là qu'on se dit que le destin est finalement plus subtil que ce que l'on croyait. C'est marrant aussi, parce qu'on ne sait plus en fait si c'est le destin ou le hasard ; on en arrive même à se demander s'il ne faudrait pas poser cette équation : Destin = Hasard.

Donc oui j'aime bien, même si ce n'est pas le coup de coeur non plus.

A plus ;)
« Modifié: 04 Octobre 2015 à 16:43:03 par extasy »

 


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