Je suis seul. Ça ne me dérange pas parce que les gens, même si je les aime bien, je me sens toujours mieux quand ils ne sont pas là. Mais je me sens seul. Seul à penser ce que je pense.
J’en ai un peu marre de m’entendre poser la question : « qu’est-ce que vous faites dans la vie ? »
Je développe une sorte de complexe. Si je comprends bien, il faudrait faire quelque chose.
Mais peut-on s’il vous plaît penser qu’on a le droit de vivre sans être postier, primeur, agent immobilier, que sais-je ?
Le boulot qui ne me poserait pas trop de problèmes c’est testeur de matelas, écouteur de disques, ce genre de trucs.
Une fois, à la fameuse question, j’ai répondu que j’étais professeur de fil de fer par correspondance. Fallait voir la bouche façon carpe, les yeux en bille de loto. Un peu comme si j’avais dit à une bigote au sortir de la messe que Jésus était pédé.
Allez trouver une nana quand on a cette philosophie de la vie. Les nanas ça veut toujours quelque chose : une robe, une attention. Sinon ça se fane comme le bouquet de fleurs que vous ne leur offrez pas.
De toute manière je suis sans un.
Job à côté de moi c’était Rockefeller.
Donc point de vue sentimental c’est zéro, bulle quoi.. et pas de champagne. De mousseux à la limite…
On fait ce qu’on peut.
Déjà au Monopoly, je finissais toujours dernier. J’avais quelques maisons, rue Lecourbe. Point barre.
Et bien sûr j’étais liquidé, lessivé jusqu’au dernier franc par tous les autres
Alors, looser un jour, looser toujours ?
Non point ! Je ne travaille pas certes mais je peux faire travailler les autres. J’ai toujours été sensible
à la misère humaine. C’est la raison pour laquelle, dans un jour de bonté, j’ai recueilli un sans-papiers, lui ai tranché la langue, l’ai énucléé avec une fourchette à escargots, lui ai scié les jambes avec une égoïne et l’ai placé dans une petite voiture électrique en prenant soin de couvrir son absence de guibolles d’un joli plaid rouge, de l’affubler d’une paire de lunettes noires, d’une canne blanche et de pittoresques haillons.
Je lui ai fait don d’un gobelet en plastique et j’ai tracé enfin quelques mots bien sentis sur un morceau de carton. Avec un sens du devoir jamais pris en défaut, le comorien muet, aveugle et cul-de-jatte a fini non sans peine par maîtriser à la perfection l’art subtil de susciter la compassion de ses congénères.
Grâce à ses efforts qui se montrent d’un excellent rapport pour moi, j’ai pu offrir une bague à ma dernière conquête. En strass.
Un petit geste, une attention qui ne me coûte pas grand-chose mais qui fait plaisir.