Je trouve que la chute laisse à désirer. Mais quand je ne m'en sors pas, je suis obligé de sortir les revolvers ou d'assommer un personnage.

Ce siècle avait deux ans. J’écrivais alors le scénario d’une bande dessinée. J’avais remarqué certaines coïncidences lors de mes recherches sur la toile. Leur répétition m’intriguait. J’en conçus une espèce d’obsession. Je décidai de me faire aider. Mon médecin de famille me félicita de cette initiative. Il trouvait ma démarche louable :
— Vous pourriez communiquer directement avec Dieu. Cela sort de mon champ de compétence. Si, si, je vous assure…
Il m’invita à consulter le Docteur Gorgonzoli, un organiciste peu enclin à se laisser entraîner par ses patients dans les circonvolutions de la pensée. Le psychiatre laisserait mon discours suppurer puis lesterait mon cerveau de quelques poignées de médicaments colorés pour ramener mon imagination vers la terre.
Avant de me congédier, le bon docteur écrivit « oui » sur le bordereau pour indiquer qu’il avait bien reçu le montant suivant la convention, puis m’extorqua 75 euros suivant son habitude. En me secouant par la main vers la porte, il me fit cet avertissement qui allait guider toute ma thérapie :
— Je vous envoie chez un de mes confrères. Il pourra vous suivre où vous allez. Celui qui reçoit personnellement la mission de sauver sa patrie ou le monde doit se méfier de tout. Méfiez-vous de tout, y compris de vous-même.
Le docteur Gorgonzoli était un petit homme brun, d’apparence sympathique, entre deux âges. Je lui remis la lettre du médecin traitant.
— Mon généraliste soupçonne une paranoïa. Il semble que vous soyez un spécialiste.
Le psychiatre interrompit sa lecture pour me répondre :
— J’ai toujours plaisir à lire les courriers du docteur Paulin, qui m’envoie régulièrement des patients. Nous avons beaucoup de paranoïaques. Plusieurs ont déjà mis au jour une théorie du complot. La fin des temps, sans doute…
— Le diagnostic est suspect. Dans les pays gouvernés par un État totalitaire, il permet de museler les opposants. Soljenitsyne était considéré comme paranoïaque en URSS.
— C’est vrai. Le terme paranoïa s’applique à ceux qui sont sceptiques envers leur gouvernement. Une évolution de la langue qui permet de discréditer la parole de groupes minoritaires. Vous pensez que nous vivons dans un État totalitaire ?
— La confusion que vous faites entre pays et État est un signe auquel on reconnaît le totalitarisme. Je m’inquiète des coups portés à l’équilibre fragile de l’oligarchie dirigeant notre société borderline.
— Vous estimez donc que nous ne sommes pas en démocratie ?
— La démocratie est un régime qui a vu son apogée avant la première guerre du Péloponnèse. Pour exister, la démocratie devrait être constamment interrogée, raisonnée et redéfinie… Vous l’interrogez souvent, Dottore, la démocratie ?
— Hum… Et que pensez-vous que je puisse faire pour vous ?
— Je voudrais vérifier si nous sommes déjà dans un État totalitaire. J’ai relevé certains indices et je souhaite qu’un médecin vérifie qui, du monde ou moi, devient fou. Pouvez-vous m’aider, Dottore ?
— Nous pouvons réfléchir à la question, M. Mythiris. Vous devez avoir des concepts une interprétation opératoire. Qu’entendez-vous par état totalitaire ?
Nous tombâmes d’accord sur une définition du totalitarisme. Le totalitarisme ne contrôle pas l’activité des hommes comme dans la dictature classique, il va jusqu’à rendre obligatoire l’adhésion à une idéologie. Le médecin jugeait difficile de vérifier si nous étions dans un état totalitaire, puisque cela présupposait notre aliénation.
— Nous distinguons les religions des sectes parce que nous accordons du crédit à celles qui ont réussi. Je suppose que nous tolérons de même les formes de dictatures qui ont recueilli l’assentiment du plus grand nombre. Mais avant toute chose. Pensez-vous que le monde est fou ou êtes-vous fou?
— Partons de quelque chose de consensuel : Postulons que je suis fou.
— Sage décision. C’est de ma compétence. Vous êtes donc fou et une oligarchie bousculée par des dérives totalitaires dirige votre pays.
Nous nous étions donné rendez-vous la semaine suivante. Le psychiatre m’accueillit avec un large sourire.
— J’ai pensé à votre problème : comment réfléchir librement si l’idéologie a réussi à s’immiscer dans votre raisonnement et que vous avez fait vôtres ses propositions ? Vous pourriez utiliser un artifice de perception. Connaissez-vous la méthode paranoïaque-critique de Salvator Dali ?
— Pas encore, Dottore.
— Dali prétendait que sa méthode révélait la réalité à travers l’étude des contenus symboliques. Elle mettait à jour les structures profondes du système cohérent qui s’exprime en une multitude d’impressions désordonnées.
— Vous trouvez que sa méthode a été efficace ?
Je songeai aux tiroirs béants de la femme du maniaque, à son chien andalou.
— La conversion de sa maladie mentale en procédé artistique lui a permis de se soigner. C’est vrai, son analyse fut un échec car Dali pensait donner la vraie interprétation de la réalité. Sa méthode a surtout révélé sa pathologie. Je pense qu’elle vous permettra aussi de rencontrer vos dysfonctionnements.
— Dottore, en supposant que je sois atteint de paranoïa…
— Vous avez les dispositions nécessaires. Et c’est notre hypothèse de départ.
— Vous ne vous étonnerez pas de ma question. Dans une intervention à Bruxelles, Lacan situe le réel à l’opposé de la pratique psychanalytique. Depuis ce point de fuite, la psychanalyse apparaît comme une escroquerie. Du bluff.
— Je confirme. L’objet de la science est le réel. La psychanalyse travaille sur les représentations du réel. Sur le sens, pas sur la réalité.
— Si je comprends bien, Dottore, vous me proposez le délire comme thérapie.
— Oui, mais pas n’importe quel délire. Le délire paranoïaque que je vous demanderai d’exprimer se fonde sur la métaphore. Vos affirmations seront de l’ordre de la croyance, pas de la science rationnelle. Défendez votre opinion contre vos proches, contre l’État, contre le monde entier. Démontrez la justesse de vos vues. Si le cœur vous en dit, rejoignez une association. Les sites et les forums conspirationnistes foisonnent sur le net. Ne vous remettez pas en question tout de suite. Commencez par les autres. Cherchez la poutre dans l’œil du voisin. Il vous sera plus facile de réfuter la déesse à quatre bras que vos propres croyances génétiquement enkystées depuis des millénaires.
Le docteur me fixa du regard jusqu’à ce que j’acquiesce. Cela dura une bonne minute. J’étais ému de me sentir compris. J'ai glissé la main vers la poche. Il a dégainé un revolver, qu’il a pointé vers moi, en tremblant un peu. Tout doucement, pour ne pas l’effrayer, j'ai reculé en agitant le mouchoir que j'avais sorti de la poche. Il souriait d’un air penaud. Quand j’ai refermé la porte sur lui, j’ai su que j’étais guéri. J’étais vivant. J’étais libre.