Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
— T'es sûr qu'il assure, le p'tit ? J'ai pas spécialement confiance.
— T'as jamais confiance en rien. C'est pour ça que je t'aime, d'ailleurs : t'es la soupape de sécurité du groupe. Je connais ce p'tit, si je te dis qu'on peut y aller, c'est qu'on peut y aller. La dernière fois, sur le toit de l'hôpital, quand on a dû tout abandonner et se séparer, c'est lui qui m'a sorti de là. Sinon, j'étais serré. J'pense même pas qu'il balance aux condés s'il venait à se faire attraper. En tout cas, il fera pas de conneries, c'est déjà ça. Il est plutôt habile.
— Et il va donc arriver habilement en retard...
— Je sais pas, Ahmed, putain. J'suis pas devin, et tu nous a toujours dit de ne jamais venir en opération avec nos téléphones. Alors, vu qu'on est des bons petits, et qu'on tient à faire l'effet d'un coup de massue, on t'écoute, et on vient en opération sans nos téléphones. C'est pour ça qu'on attend. Ca te va pas ?
— J'le sens pas, ce soir, mec. Ca part en couilles, en ce moment. Y'a des flics partout. Surtout avec un gamin dans l'équipe. Faut te rappeler ce qui s'est passé pour Eddy ?
— Ed' était un blaireau trop pressé. Qu'il soit tombé, c'est logique. J'dis pas que c'était obligé, mais la toile d'araignée finit toujours par attraper un des moustiques qui traine, tu sais bien.
— Mais c'est qu'il nous ferait presque des métaphores ! T'en as d'autres, des conneries à raconter ?
— C'est pas ça, mais voilà, les écoutes, les surveillances, c'est plutôt courant. Fin je veux dire, on n'est pas dans la bonne situation, là, le climat est tendu. Si on se fait chopper, je doute franchement qu'ils soient cléments : on risque gros de faire ça un putain de 12 Janvier.
— Justement, c'est là que ça tapera plus fort. Si les deux évènements s'enchainent, ça restera marqué dans les annales. T'es con ou quoi ? Faut taper sur les plaies fraiches, vieux !
— Tu parles comme un guerrier, ça fait flipper.
Il s'était approché de moi d'un coup, en m'attrapant par l'épaule, et avait lâché sèchement :
— Mais ON est des guerriers, abruti ! T'as pas conscience, bordel ? Le combat qu'on mène ? On peut être capté à tout moment, que ce soit par téléphone ou en vrai, avant, après, pendant l'opération : on peut être pécho à tout moment. Suffit d'une putain de patrouille ou d'un simple imprévu et c'est chacun pour sa gueule !
— J'sais, vieux. Mais je l'sens bien.
— Tu l'sens tellement bien que t'as encore été ouvrir ta gueule pour en parler à la voisine, hein ? T'as cru qu'elle allait te récompenser avant ton acte héroïque ? Elle m'en a parlé tout à l'heure... C'est quoi que tu captes pas dans "il faut être le plus discret possible" ?
— T'es parano. J'organise ça depuis quelques temps, je m'en suis toujours tiré, et tu le sais. La voisine, c'est une fille bien. Ce soir c'est du gâteau. Téma.
Je sortais le plan du bâtiment pour mieux visualiser.
— Y'a un passage entre ces deux murs pour arriver dans l'arrière cour - qui est gardée par un vigile. C'est là qu'on a besoin du p'tit : il se faufile, saute - par un habile frontflip dont il a le secret - sur le petit muret d'en face pour se hisser sur le premier balcon. De là, on peut se servir de lui pour nous hisser à notre tour, sans faire ce foutu saut à la con - juste après le matos. Une fois là-haut, on se la joue yamakasi - ce sont de petits espaces avec des murets entre eux - et on grimpe sur le toit. De là, on a accès au spot : c'est là qu'on doit se dépêcher.
— Et pour le matos ?
— C'est le p'tit. Aux p'tits jeunes la galère, j'ai trop donné. Ah, et j'ai la caméra dans ma poche.
— J'aime pas ce délire de filmer...
— Ecoute, c'est important de diffuser des traces, tu le sais, bordel. Ca ouvre les gens à notre cause, ça donne de l'écho des mois après les évènements, qui ne sont par définition que trop éphémères. On les mettra en ligne, anonymes, depuis un cyber. Fais moi confiance : c'est comme ça qu'on prendra de l'ampleur.
— Soit. J'suis opé.
Quelques secondes passèrent. Puis trois coups secs et deux frottements retentirent à la porte. Tout comme Ahmed, je me figeais.
— Qu'est-ce que... Cache toi, putain !
Nous nous tassâmes tous deux derrière la table centrale. Trois coups secs et deux frottements : le symbole d'une balance ou d'un coup fourré pour nous forcer à ouvrir la porte. Prudent, j'avais lancé l'idée d'un double code : Trois coups secs et deux frottements en cas de problème, un coup sec et trois frottements pour rentrer vraiment. Autant dire que là, nous avions un souci.
La porte résonna à nouveau : un coup sec, et trois frottements. Je regardai Ahmed, et chuchotais :
— Qu'est-ce que c'est que ce délire ? On fout quoi ?
— Je sais pas. Si c'est une connerie ou un simple contrôle, on se retrouve grillés. Si on vérifie sans rester prudent, on se retrouve grillés. Je sais pas.
— C'est le p'tit, tu crois ?
— Si c'est le p'tit, il est pas si habile que ça...
Comme pour ironiser, deux coups secs et un frottement nous parvinrent de la porte. Ahmed s'emporta :
— T'es vraiment un abruti. Je t'avais dit qu'il fonctionnerait jamais, ton foutu code !
— Ah parce que tu crois qu'une foutue caméra en plein milieu du couloir de ce putain d'immeuble HLM, ça sonnait mieux comme concept ? Si vous aviez un cerveau, le code marcherait très bien !
Sans m'en rendre compte, j'avais levé la voix. Et cette fois-ci, en réponse, la porte parla :
— Bon les mecs, c'est pas que je me fais chier ici, mais avec tout le tosma et votre boucan, j'pense pas que ce soit prudent. Vous m'ouvrez ou j'me tire ?
Un silence. Sur un coup de tête, Ahmed ouvrit la porte sans que je ne puisse réagir. Le petit entra nonchalamment, sa cagoule déjà enfilée. Je bondis sur lui pour la lui arracher.
— Mais t'es teubé ou quoi, toi ? On t'a dit "En opération", le masque, putain ! Et ce foutu code, c'était trop compliqué à retenir ?
Le p'tit me regarda avec sa gueule d'ange, et avança :
— Beh non, fin ça va j' me souviens très bien des coups et des frottements, mais je sais plus ce que ça signifiait. Dans le doute, j'ai fait les deux. Ca m'semble logique que si j'avais un gun sur la tempe ou un flic à côté, j'ferais jamais fait les deux codes à la suite... Donc au final, avec un peu de jugeotte, t'aurais pu ouvrir.
Il s'assit sur la chaise. Ahmed soupira, je me grattai la barbe.
— Putain ça va être la zermi l'histoire, je sens, là. Bon, allez, pas de temps à perdre, on a déjà loosdé assez de temps.
— Attends ! J'me roule un spliff, et ensuite on décolle. J'vois pas comment j'pourrais taper un frontflip aussi barré sans avoir bédave un peu pour pas stresser.
— ...
Comme pour appuyer la provocation, il sortit son téléphone, et démarra son application MP3. Un
rap agressif et oldschool retentit, criard. Ahmed bondit en direction de la table, s'empara de l'objet, et l'envoya valser contre le mur. Le petit s'offusqua :
— Putain mais t'es un ouf toi ! Mon dernier Iphone, bordel ! T'es taré, tu sais combien ça vaut ?
— Et toi, tu sais combien ça vaut un séjour en GAV avec la putain de cellule de ouf spécialisée, hein ? Tu sais combien ça vaut, en thune, la taule ferme ? J'ai déjà mangé du sursis, j'risque gros, là, espèce de
hmar ! Si j'te parle de triangulation, de géolocalisation, de surveillance, tu captes, ou pas ?
Hébété par tant de mots savants, le petit fixa un instant le regard de feu d'Ahmed pour y trouver un fond. Puis, il tourna les yeux vers moi d'un air meurtri.
— Laisse tomber, p'tit. Les règles c'est les règles. On a dit pas de téléphone, ça te fera une foutu leçon. T'as roulé ton bloum ?
— Ouais.
— Tu te souviens bien de ce que je t'ai expliqué ? Tu te faufiles, te hisse, nous hisses, on grimpe, tu nous bazardes le matos, ensuite on se fout en autarcie hors de la vue de tous pour tout placer sur le toit.
A ma grande satisfaction, et presque d'un air assuré, le p'tit et Ahmed acquiescèrent.
— Tout le monde est prêt ? Vous avez les bombes ?
Le p'tit ricana fièrement en levant son manteau. A sa taille, quatre bombes se tenaient prêtes à l'utilisation. Ahmed et moi avions les mêmes sur nous.
Nous nous engoufrâmes dans le froid du hall, puis dans celui de la nuit.
***
Libération, le 13 janvier 2015 :"L'immeuble du siège de Valeurs Actuelles, situé à N°1 de la rue Lulli, a été la cible d'un incroyable attentat graphique. Trois jeunes cagoulés se sont inflitrés sur le toit par le biais de balcon voisins pour, en une nuit, se livrer à un surprenant manège : en lettres capitales, sur la façade nord, était graffé "VOUS N'ETES PAS CHARLIE" à la bombe de peinture. Dans les rues avoisinantes, de nombreuses couvertures de l'hebdomadaire satyrique et des représentations du prophète ont été aperçues, peintes au pochoir. La police recherche activement les responsables et toute personne susceptible d'avoir des renseignements est priée de se manifester."
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.