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07 Août 2026 à 00:12:18
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La 1002e nuit

Auteur Sujet: La 1002e nuit  (Lu 1113 fois)

Hors ligne Le Portier

  • Tabellion
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La 1002e nuit
« le: 18 Mai 2015 à 22:42:33 »
Bon. Je poste ici ce texte après un dilemme, que dis-je, un immense un énorme un dilemme sépulcral... n’exagérons rien. En fait dans l'énoncé des sections pour textes courts il y a marqué "moins de 15 pages" or le mien en fait 20, et pour texte long il est dit "plus de 10 000 mots" or le mien en fait 8137 plus ou moins selon le compte.
S'il ne se trouve ainsi pas dans la bonne catégorie, je laisse aux gentils modérateurs le soin de le déplacer
Bref.

C'est ici le premier conte que j'avais écrit il y a maintenant 3 ans, d'abord dans le but de le faire illustrer par beaucoup (beaucoup) de dessinateurs amateurs (ou pro) que je connais (47 pour être précis).
Le projet à capoter, je crois n'avoir que la moitié des illustrations. Mais peu importe, j'ai repris le texte pour l'intégrer dans un "recueil" que je m'échine à écrire aujourd'hui. Il s'en verra sans doute remanier, mais voilà la version de base.
Et pardon pour la longue introduction.

Encore une chose: j'ai du laisser peut être une ou deux coquilles, je m'en excuse (dont dans la mise en forme...j'aime pas les balises HTML).
Et enfin (oui ça fait deux je sais), il aurait du y a voir une note de bas de page mais c'est peu possible (je crois) donc je la met ici:
 - "Le Nain est une mesure verticale arbitraire équivalent environ à 1.18m"

bonne lecture à vous



- La 1002eme nuit. -


Il était une fois, du temps où Samarkand n’était encore que poussière, un temps où la magie n’avait pas été oubliée. Une époque où les humains côtoyaient et craignaient les esprits, où des monstres innommés courbaient l’échine face aux dragons et leurs Seigneurs. En cette période incertaine, se tenait un village : bastion lui-même précaire envers le surnaturel que ses habitants ne sauraient comprendre. Cette paroisse, dont j’ai oublié le nom, prospérait à l’abri des créatures, qui d’ailleurs semblait-il ne pouvaient atteindre les villageois.
Toutefois, quelque peu à l’écart du bourg vivait une sorcière dans une austère demeure. Elle était crainte, haïe par les femmes et envoûtant les hommes. Ses pouvoirs lui avaient valu le surnom d’Enjôleuse que la majorité utilisait, tandis que d’autres l’affublaient de noms infamants.  Elle utilisait ses charmes pour enivrer les hommes et qu’ils la suivent un temps, avant qu’elle ne les libère satisfaite. Ils s’en retournaient au village, parias, déshonorés après l’avoir honorée. Et ils disaient ne se souvenir de rien d’autre qu’un grand ruban leur attachant les mains et les sens, bridant et brisant leur volonté. Dans une doucereuse et amère atmosphère, les années et décennies s’écoulaient et le monde ne changeait pas. De même le temps semblait n’avoir aucune emprise sur la sorcière.
Tandis que le village perdurait surgit du néant un voyageur crasseux. Il n’était ni repoussant ni même laid, mais mal rasé et imposant ; il revenait d’une croisade aurait on dit, à son apparence et à sa stature. Il était en effet haut d’un nain* et trois cinquièmes, large de trois quarts ; à son côté était ceint une monstrueuse épée surgie tout droit du même néant que le nomade. Large d’une main et demie, longue de six et faite d’une pierre plus noire que le sang des Titans, une arme qui de toute évidence s’était déjà abreuvée de beaucoup de sang.
Barezar, car tel était son nom, s’approchait du village pour y faire une halte alors que la nuit avait déjà dépassé son firmament et que l’aube n’allait pas tarder à poindre. Il ne s’attendait guère à un accueil chaleureux, mais souhaitait se reposer quelques temps, éreinté par de nombreux jours de vagabondage. Alors qu’il arrivait en vue des premières maisons il fut stoppé, un ruban rouge sang enserrait son torse, ses chevilles et ses poignets. Il était apparu par quelques enchantements, mais le guerrier restait serein, sûr de sa force. Il parla haut et fort, la voix puissante comme le tonnerre grondant, des paroles pleines de promesses funéraires si on ne lui obéissait pas.
-   Montre-toi enchanteresse !
 Alors, devant lui apparut l’Enjôleuse, parée d’un sourire supérieur et pourtant confuse que l’homme l’ait découverte.
-   Me voilà. Que comptes-tu me faire ainsi emprisonné dans mes liens, puissant guerrier ?
Barezar la dévisagea, ses yeux semblant fouiller au plus profond de la sorcière. Elle était fine, paraissait presque fragile du haut de son nain un tiers. Vêtue d’une robe blanche et mauve découvrant les épaules, ses cheveux châtains livrés au vent, elle paraissait insignifiante dans l’ombre du combattant. Pourtant, une aura de puissance certaine émanait d’elle et des centaines de rubans liés à sa ceinture.
-   Je vais utiliser ma puissance comme tu l’as si bien dit, Sorcière, sourit à son tour Barezar, amusé.
Il banda alors ses muscles et déchira sa prison de lien comme un enfant arracherait les ailes d’une libellule. Il sortit ensuite son épée  de sa gaine, et trancha trois autres rubans pour faire bonne mesure.
-   Comme ceci femme. Et n’essaie plus jamais de m’arrêter.
Mais l’enjôleuse ne l’écoutait pas, affolée, apeurée. Elle était tombée à genoux, maculant de poussière sa robe d’une blancheur virginale et regardait le sol, comme une pècheresse attend la mort. Un grondement se fit entendre dans l’étroite clairière où les deux individus se tenaient. De l’orée du bosquet émergea un félin, lynx noir aux canines retroussées, trois tentacules atroces, ondulantes le long de son échine, prêtes à sévir. Il fixa un temps le guerrier impassible puis bondit sur la sorcière qui ne bougeait pas.
Barezar jurant contre sa stupidité sans faille d’un pas s’interposa, empalant le monstre contre son hachoir démesuré.  Il grogna sous l’impact et sentit son corps partir en arrière tandis que l’haleine fétide du monstre s’insinuait dans sa gorge, les tentacules paralysant ses biceps. À nouveau il grogna, hurla et renversa le monstre sur le dos le clouant au sol.
-   AIDE-MOI FEMME !
Celle-ci s’échappa de sa torpeur grâce au cri bestial de l’homme. Alors qu’elle incantait, un ruban mauve se fila autour de son bras, s’enroula en volutes dans le ciel, se figea en une lance et plongea dans la gueule du lynx, lui arrachant un dernier râle.  Barezar tressaillit mais se contint face à la violence du sortilège. Il appréhendait enfin le danger que représentait la sorcière.
-   Tu aurais pu réagir plus vite fe… L’enjôleuse lui fit ravaler le dernier mot d’un regard venimeux.
-   Je ne m’appelle pas femme, homme ! Mon nom est Elhira. Et tout cela n’est que de ta faute !
Elle interrompit sa diatribe, du village s’élevait une âpre colonne de fumée, des cris déchirant la rosée matinale. Puis dans un son sourd les maisons s’effondrèrent d’un bloc, laissant entrapercevoir des corps mutilés, une fontaine teintée de sang, un charnier. Elhira vomit, le paysage la révulsait, elle semblait prête à retomber et Barezar se leva pour l’attraper par l’épaule. Lui cachant la vue du massacre il l’accompagna dans sa chaumière. Dans le ciel, deux abominations s’envolaient, leur gueule écumant du festin terminé.
Barezar observait en coin la sorcière,  il l’avait couché sur son lit et recouverte d’une couverture dès qu’ils étaient rentrés. Depuis elle dormait d’un sommeil sans heurt. Il s’en méfiait, ne sachant quoi penser de ces pouvoirs colossaux. Se jugeant inapte à comprendre sans toutes les clés en main il fouilla les armoires et commença à préparer le repas.

∞∞∞

La nuit était déjà entamée lorsqu’Elhira se réveilla, l’homme était à la fenêtre, anxieux, il scrutait la pénombre. Un chaudron était posé sur les braises, l’odeur d’un ragoût en émanait.

-   Tu peux te relâcher guerrier, ils sont partis. L’homme sursauta et sa main se crispa sur la poignée de son sabre, les phalanges blanchies.
-   Barezar. Je ne m’appelle pas guerrier comme tu ne t’appelles pas femme. Mon nom est Barezar. Et maintenant explique moi ce qui s’est passé. Tu sais ce qu’il t’en coutera si tu essaies de me tromper, je décèlerai tes charmes avant que tu ne les lances et te les ferai ravaler. L’enchanteresse sourit.
-   Je suis Elhira dite l’Enjôleuse. Je suis ce que tu appellerais communément une marionnettiste.
Barezar perdit le peu de bonne humeur qui lui restait à ces mots, il ne prenait conscience que maintenant de ce qu’il avait fait. Et à quel point il se fourvoyait sur la facilité avec laquelle il aurait pu battre la femme, peut-être aurait-il réussi à la tuer avant de trépasser. Peut-être.
Les marionnettistes étaient une caste à part, même chez les mystiques. Au même titre que Barezar savait discerner les enchantements et les briser de sa force pure, les marionnettistes pouvaient contrôler à peu près n’importe quoi, le corps et l’esprit, le temps et la mort pour les plus puissants d’entre eux. Elhira ne semblait pourtant pas faire partie de ces derniers, mais avait de toute évidence des sortilèges qu’une simple marionnettiste n’aurait dû posséder.
En coupant les rubans le guerrier avait libéré trois bêtes qu’elle retenait loin du village, brisant la concentration de la magicienne et permettant aux monstres de se venger sur hommes et femmes. Plus pour se donner contenance qu’autre chose, Barezar grogna et jura à nouveau. Le repos qu’il cherchait devrait attendre.
-   Alors qu’allons-nous faire, Elhira ? La paroisse que tu protégeais n’est plus et j’ai cru reconnaitre dans le ciel un innommé et un Seigneur de dragons.
-    C’est de ta faute si ceux-ci se sont libérés, mais je dois faire face à mes responsabilités. Je vais les traquer et les enfermer à nouveau. Les tuer s’il le faut.
Barezar gronda en s’entendant être impliqué seul dans l’affaire. Il était rustre et n’était pas un génie, il le savait, mais la femme assise devant lui dans le lit lui semblait puérile, futile à rejeter la faute qui lui incombait sur d’autres.
-   Je t’accompagnerai, dit-il simplement en sortant de la masure, un bol de ragout en main, s’apprêtant à veiller toute la nuit malgré ce que lui avait dit l’Enjôleuse au sujet des monstres. Il ne tenait pas passer plus de temps que nécessaire aux côtés de la sorcière.

∞∞∞

Le jour se levait et Barezar veillait toujours, dans la maison Elhira se préparait. Leur voyage allait être long et de nombreux cycles lunaires seraient passés quand elle reviendrait. Ils devaient partir vers les terres de l’Est où s’étaient envolés à première vue les deux monstres, des terres où l’herbe jaunissait sans verdir, où le sable s’infiltrait dans la gorge pour tuer lentement et plus efficacement que n’importe quel poison et où l’eau semblait valoir son pesant d’or.
Quand l’enjôleuse avait voulu en avertir l’homme, il lui avait coupé la parole. Il savait tout cela, lui-même venait de ces terres.    Elle aurait dû le comprendre en voyant ses habits et son visage buriné, sa peau creusée et son chèche** terne. Ils partirent sans un mot dès qu’Elhira sortit. Ils s’éloignaient de l’hécatombe et Barezar remarquait que les rubans de l’Enjôleuse ne cessaient de croitre derrière elle. Il frissonna en songeant au jour où cette dernière mourrait et où tous ses captifs se verraient délivrés. Le monde tel qu’il le connaissait cesserait d’exister sans aucun doute et il ne pourrait rien y faire.
Elhira était songeuse, Barezar avait bien reconnu les deux monstres dans le ciel : un innommé et un Seigneur de dragons. Si ceux-ci n’étaient pas rattrapés au plus vite, les tueries ne feraient que croître. Les bêtes n’étaient pas par nature assassines, mais le siècle de joug qui venait de se lever faisait résonner dans leurs esprits le mot ‘’vengeance’’, l’Enjôleuse le savait et le guerrier aussi.
- Enjôleuse, sais-tu comment nous allons retrouver l’innommé ?, dit Barezar sans un regard pour son interlocutrice.
Cette dernière ne répondit pas. Elle avait lancé ses rubans de satin pourpres dans le ciel et sur la terre, scrutant les odeurs, récupérant du vent les informations. Et ce qu’elle apprenait ne lui plaisait pas. L’innommé était parti en direction de Sùner, une ville à une vingtaine de kilomètres à l’Ouest où il avait abandonné le Seigneur de toute évidence. L’Enjôleuse fit signe au guerrier de le suivre, changeant de direction.
Barezar  savait aussi où ils allaient, l’air était saturé de leurs odeurs et le vent provenait de la seule ville à des lieux à la ronde. Il suivit la sorcière,  réajustant son chèche au-dessus des yeux pour se protéger du soleil déjà haut dans le ciel. Peu de paroles avaient été échangées depuis le départ et il ne voyait pas l’intérêt d’en ajouter d’autres, même si une animosité réciproque entre les deux voyageurs se développait.
L’ensorceleuse  avançait devant, ajoutant un peu plus de distance entre son foyer et elle, en enlevant - espérait elle- entre les monstres et eux.  Elle n’appréciait pas son compagnon imposé et son mutisme que rien ne semblait vouloir briser, ni seulement éroder. Alors, elle restait fièrement devant lui, ne lui accordant aucun regard, se concentrant uniquement sur le moyen qu’elle allait devoir trouver pour arrêter et asservir à nouveau le deux monstres.
Elle était perdue dans ses pensées, deux pas devant Barezar pour profiter de son ombre sous la chaleur de l’après-midi quand le ciel se fit noir, la nuit tomba comme  l’astre lumineux semblait disparaître.  Barezar la prit par l’épaule et l’éjecta alors sur la gauche, le bruit de sa chute couverte par le chuintement de l’épée hors de son fourreau et un juron proféré contre dieux et démons, humains et fantômes.
Sonnée, à terre, elle ne comprit pas de suite ce qui arrivait, puis le meuglement du nomade la ranima. Il s’était positionné devant elle, faisant barrière face au Seigneur de dragons  qui planait, cachant de son envergure le soleil. Le combattant s’opposait au roi des bêtes, de sa force et de sa lame de pierre. Et lui-même paraissait ne faire qu’un quart de nain face à l’immensité du monstre.
Elle était à terre et la scène lui semblait déformée. Barezar avait planté son épée devant lui dans le sol pour trancher le rugissement meurtrier du monstre et se protégeait derrière, encaissant l’onde de choc.
Toujours au sol, Elhira arracha un ruban de sa ceinture et enroula chacune de ses extrémités autour de ses doigts tel un bandage. Dans le ciel le Seigneur criait à nouveau, blessant le guerrier qui s’était relevé pour la protéger, de sa stature l’épée fichée dans la terre, inutilisable. Il encaissa le hurlement qui lacéra ses bras et son abdomen  plus nettement qu’un rasoir, transformant ses muscles en fontaine rougeâtre. Barezar gémit comme jamais l’Enjôleuse n’aurait pensé l’entendre  gémir.
 Elle agrandit ses rubans puis les lança face au troisième cri du monstre, l’emprisonnant  en une sphère mauve et mouvante, la contrôlant des deux mains, se concentrant sous l’effort, l’attachant au sol de ses fils satinés. D’un second geste elle entoura d’un ruban l’épée géante et la tira du sol. Elle ployait sous le poids du hachoir de pierre couleur nuit et y enroula de sa seconde main une autre lanière, transformant l’épée en son jouet. Elle la brandit telle une lance et tandis que le monstre avançait sur elle pour une attaque frontale, elle empala le Seigneur de dragons par l’épaule, faisant ressortir le tranchoir derrière ce dernier. Surpris et blessé, il s’arrêta et trancha de ses griffes les liens le parcourant de part en part, laissant choir la flamberge dans un bruit mat. Le monstre se concentra à nouveau sur la sorcière, armant son bras pour lui ouvrir ventre et poitrine, sa gueule salivant de rage.  Il amorça la mortelle descente de sa main vers Elhira lorsque  Barezar  sauta de tout son poids sur celle-ci, stoppant le geste dans sa course folle. Il escalada le bras d’un bond gauche et s’agrippa à la plaie béante du Seigneur, cherchant quelque ligament à arracher. D’un hurlement le roi démon saisit le blessé et le projeta au sol, lui cassant plusieurs côtes, l’étouffant sous le choc.
Puis le monstre abîmé s’envola, laissant renaître le jour, laissant  voir les dégâts que ses cris avaient causés aux bois et champs alentour.  De-ci et de-là du bétail agonisait encore, brunissant la terre de leur sang.
L’enjôleuse arriva au chevet du guerrier, incantant elle invoqua la terre et la mer pure de soigner son acolyte mourant. Il geint de la brutale guérison, de la reconstruction de ses muscles et os, de l’enserrement de son corps par les bandages.
-   Donne-moi mon épée marionnettiste, éructa-t-il, toujours couché.
Elhira lui obéit, s’en allant prestement traîner l’arme à côté de son possesseur. Celui-ci empoigna la garde de ses ultimes forces. Le corps et la lame rayonnèrent et un liquide ocre suinta de la pierre vers la main de Barezar, regonflant son corps atrophié et lui redonnant de la couleur. Sous les bandages le sang se résorbait à l’intérieur du torse. Elhira se tut tandis que le guerrier se relevait, raide.  Ils partageaient tous deux des secrets qu’aucun d’eux ne semblaient vouloir divulguer. La lame lui sembla moins sombre lorsqu’elle la regardât en biais, alors que le guerrier se sustentait de fruits et de viande séchée. Se dirigeant vers le souffle du Seigneur toujours emprisonné dans la sphère clouée au sol, elle questionna l’homme de l’Est.
- Quel âge as-tu Barezar pour être si puissant et si aguerri ?
Il sourit face à la question et se relevant lui répondit.
-   Il me semble que j’entrerai bientôt dans mon soixante-dix neuvième hiver.
L’Enjôleuse ne put réprimer sa surprise, la bouche grande ouverte. Elle était estomaquée. L’homme n’était pour elle qu’un adolescent, un jeune adulte tout au plus face à ses siècles d’existence, mais l’homme qu’elle avait devant elle ne correspondait pas à l’idée générale qu’elle se faisait d’un vénérable octogénaire.
-   Enjôleuse, ton expression est mémorable, se gaussa-t-il  alors que l’intéressée peinait à se remettre de la réponse.
Elhira ne releva pas la pique  et libéra de ses attaches la sphère qui se mit à voleter à quelques centimètres du sol. La sphère se déploya en un rectangle ondulé, portée par le souffle toujours sous la contrainte de la marionnettiste.
-    J’espère que tu n’as pas le vertige, ni peur de la vitesse vieillard, se moqua-t-elle.
L’Enjôleuse rit à son tour, projetant un son cristallin et délicat dans les airs tandis que le nomade bougonnait  à l’égard de leur nouveau moyen de transport. Il ramassa et rengaina son fléau de pierre la mine dépitée puis grimpa à la suite de la sorcière.
-   Ne vas pas trop vite Elhira, je t’en prie, où il risque d’en coûter à ton beau tapis de même qu’à mon estomac.  Et je n’ai guère envie de manger une deuxième fois mon diner. Lui tournant le dos, les rênes dans les mains elle sourit, le voyage devenait plus intéressant et plus lumineux.
- Je sens ton sourire marionnettiste et je n’aime pas ce qu’il signifie. Je n’aime absolument pas ça. Efface-le ainsi que chacune de tes idées malsaines à mon encontre.
L’ensorceleuse éteint la fin de la phrase de son compagnon dans le sifflement aigu du décollage. Elle fit prendre au nuage de l’altitude et de la vitesse, le dirigeant vers Sùner, prochaine escale de leur voyage.

∞∞∞

Barezar était blême, ils étaient arrivés aux abords de Sùner où Elhira les avaient fait se poser, avant de dissoudre le cri. Leur voyage n’avait duré que peu de temps grâce à la magie, mais la vitesse affectait le guerrier, assez pour donner à la charmeuse un sourire en coin, malicieux. Mais le nomade ne partageait pas la bonne humeur de l’Enjôleuse, plutôt enclin à l’invectiver. Ils arrivèrent à la porte Nord de la ville, Barezar toujours aussi livide, Elhira renfrognée, car le combattant avait déversé son amertume sur elle et la tension reprenait pied, s’ancrant un peu plus.
Alors, sans plus se parler, la marionnettiste envoya à nouveau ses rubans à travers la ville, sondant les lieux susceptibles d’accueillir l’innommé qu’ils recherchaient. Tandis qu’elle stoppait son sort, que les rubans retournaient à la ceinture de leur propriétaire, Elhira se tourna vers son associé.
-  Tu vas être heureux guerrier, il s’est apparemment caché dans le quartier des maisons closes. Tu devrais te sentir à l’aise dans ces bas-fonds-là.
Barezar se sentait prêt à sortir l’épée, si ce n’est se servir de sa verve comme d’une dague, mais il se contint, réprimant de nouvelles nausées à la place.
L’Enjôleuse elle s’était déjà retournée et descendait les escaliers vers les quartiers en contrebas, le nomade lui emboitât le pas, énervé du peu de maturité de la femme.
Guidée par un ruban qu’elle avait laissé flotter pour lui indiquer la direction de l’innommée, la sorcière avançait d’un bon pas que le guerrier ne peinait à suivre. Brusquement, elle tituba et alla tomber la tête la première sur les dernières marches de la rampe. Barezar réagit instinctivement, il sauta les derniers mètres le séparant du plat, passant à côté de la sorcière et mis son dos encore meurtri comme un matelas pour la femme, amortissant sa chute. Il grogna sous le choc et tomba à genoux, la cheville déboîtée.
-   Par toutes les saintes vaches, qu’est ce qui t’accable encore femme !
-   L’air, hoqueta-t-elle. L’air s’est retrouvé saturé des spores du démon. J’ai perdu la trace de l’innommé, et le trop-plein de mana m’est parvenu. Je n’étais pas prête.
-   Je ne te sens pas prête à grand nombre de choses, maugréa Barezar dans sa barbe naissante. Ne peux-tu plus te concentrer ?
Elhira lui adressa un regard noir et ignora la main tendue du nomade pour se relever. Elle ramena ses cheveux en arrière de gestes savamment étudiés puis lissa sa robe pour se redonner contenance.
-   Je le trouverai, avec ou sans toi. Je ne t’ai jamais demandé de m’accompagner.
-   Tu as failli mourir face au Seigneur et tu voudrais me faire croire que tu peux retrouver l’innommé, mère des Djinns, la plus puissante des créatures change-forme, seule ? Tu as plus de chances de blesser un chaton avec tes sorts que de capturer la bête
-    Alors laisse-moi blesser des chatons, lui hurla-t-elle, et va-t’en forniquer avec ces putes ! Tu ne vaux pas mieux qu’elles !
Sur ces mots auxquels le guerrier ne sut répondre, Elhira fit volte-face dans sa robe blanche et mauve et partit, laissant son désormais ancien compagnon sur place.

∞∞∞

Du haut du toit sur lequel elle était perchée, l’innommée ricanait. Le vent de la discorde qu’elle avait insufflée au mana revenant vers la marionnettiste avait fait son œuvre. Les deux n’étaient plus qu’un et elle allait s’en occuper personnellement pour venger l’affront de cent trois ans d’asservissement. La mère des Djinns releva le chaperon qui lui masquait le visage, dévoilant une femme à la beauté volcanique court-vêtue de cuir teint de beige. Elle sourit, elle allait se divertir d’abord avec l’homme avant de prendre soin de la marionnettiste. Sa rage cynique lui tordait la bouche en un rictus mauvais. Elle changea ses vêtements en une étoffe rougeâtre translucide et descendit en douceur sur le sol.
Barezar regarda l’Enjôleuse faire quelques mètres puis s’en retourna. Lui non plus n’avait pas besoin d’elle pour arrêter l’innommée, et il affirmait cela avec plus d’assurance qu’Elhira, il en était persuadé.  Il n’avait pas fait dix pas qu’une jeune femme courut dans ses bras.
-   Je vous en prie aidez-moi ! La demoiselle tremblait, les yeux emplis d’horreur, recroquevillée contre le torse massif du guerrier.
-   Je vous en prie, répéta-t-elle.
Sans hésiter, il lui prit l’épaule et l’emmena plus loin.
-   On sort de la ville et tu m’expliques fillette. Toujours frissonnant, elle acquiesça et se laissa guider.

∞∞∞

Elhira s’était retournée, regrettant ses paroles qu’elle n’avait voulu dire. Elle vit la femme courte vêtue se jeter dans les bras de son ami, elle le vit lui prendre l’épaule et l’emmener, boitant, vers la porte Sud. Elle jura, perdant toute contenance et tout regret. Elle lança un ruban suivre le guerrier et retourna en ville. Sa robe était trop épaisse pour le désert où elle était presque sûre de retrouver l’innommée, aussi elle la changea pour une plus légère de lin. Tenant à garder ses couleurs elle acheta de même une capeline violette contre les éventuelles tempêtes de sable. Enfin elle se remit en route, suivant à distance Barezar.

∞∞∞
Arrivés à la sortie de la ville, à l’orée du désert Barezar s’arrêta, stoppant leur duo à l’ombre des palmiers.
-   Explique-moi donc maintenant, souffla-t-il en jetant des coups d’œil régulier sur les alentours.
-   On m’en veut pour ma beauté, puissant guerrier. On veut me faire assassiner, car j’ai refusé la couche du Seigneur de Sùner, car je ne me suis pas adonnée à son plaisir.
Barezar grogna, il n’avait pas besoin de s’encombrer de cette fille à peine sortie de l’adolescence. Comme trop souvent à son goût il jura contre ses principes et sa bêtise.
-   Je connais une tribu nomade. Ils devraient être en cette saison à une quarantaine de kilomètres d’ici. Je t’y emmènerai. Tu y resteras un temps puis si tu le veux ils t’emmèneront à Aram. Tu y seras en sécurité fillette.
L’intéressée hocha la tête, semblant retrouver un peu de courage dans les paroles de son protecteur. Ils se mirent en marche sous le soleil et Barezar grogna à nouveau à la vue de la fillette. Il détacha la cape qu’il avait subtilisée au marché et la mit sur les épaules de la fille pour la protéger de la chaleur, elle n’ayant qu’une tenue de voile rouge trop fin pour le désert.
 Chèche remonté il prit la tête, raccourcissant ses enjambées autant il le pouvait pour que sa protégée puisse la suivre et tenir la cadence. Dans le dos de l’homme, l’innommée souriait. Son plan marchait comme elle le souhaitait, avant le lendemain elle aurait tué le guerrier et pourrait enfin se consacrer à sa vengeance légitime. Murmurant elle en appela au vent et au sable pour qu’ils la rejoignent quand elle le déciderait. Se taisant pour ne pas éveiller les soupçons, elle mit en place la capuche et baissa la tête pour protéger son visage.
Barezar avançait et le soir tombait. Voilà une dizaine de kilomètres il s’était retourné et avait demandé le nom de la fille, cherchant à engager le dialogue. Celle-ci s’était contentée de lui sourire et il avait vu sa volonté fléchir puis être annihilée. Il n’avait rien vu et l’innommée avait pris le contrôle. Sa puissance s’avérait inutile et sa force mentale balayée comme un fétu de paille. C’était comme se battre pour rester debout alors qu’on est ivre. Depuis ils marchaient et une petite part de lui-même essayait de reprendre conscience, une part se faisant de moins en moins insistante.
-   Réjouis-toi humain. Tu vas mourir de la main du plus bel esprit qui soit et ce dans ta nation, le sable comme mausolée. Après ça je prendrais ton apparence pour aller tuer la marionnettiste. Réjouis-toi, ta fin sera rapide.
Le guerrier gronda, faisant reculer d’un pas l’innommée, mais ne bougea pas. Avec force douleur et difficulté il parla.
-   J’aurais dû te demander ton nom avant Innommée, celui dans lequel réside votre seule faiblesse et que vous êtes obligés de donner. Elhira te tuera et ma mort future s’en trouve apaisée en cela.

La mère des djinns resserra l’étreinte autour du captif pour le faire taire, elle ne croyait un mot de ce qu’il disait, mais ne voulait le laisser extérioriser sa verve. L’innommée s’arrêta et le guerrier en fit de même. Devant eux se dressait un mur de sable levé par les vents. Elle poussa l’homme par l’épaule et celui-ci fut forcé d’avancer, le chèche défait.
-   Dis bonsoir à ton tombeau. 
Barezar ne put répondre, trop profondément entravé. Il entra dans la tempête en boitant et le sable s’infiltra en lui par tous les orifices possibles. Il voulut crier, mais la poussière emplit sa gorge, la brûlant plus encore que sa peau. Sous le regard pétillant du change formes il vacilla et dans son  ultime instant de conscience porta sa main à son épée, juste avant d’être recouvert par le sable. Dans le loin, la manipulatrice lui murmurait son nom comme elle se devait de le faire, mais Barezar ne l’entendit pas.
L’innommée le regarda mourir, mais ne put s’en délecter comme elle aurait voulu.
Voilà quelques heures elle avait senti la marionnettiste les observer à distance. Alors, en même temps qu’elle faisait avancer le guerrier vers ses funérailles, elle avait projeté dans l’air une scène de combat entre lui et elle, le guerrier finissant par la mettre à terre et l’égorger, le sang imbibant le sable, le corps se noyant dans les grains. Elle prit les traits du défunt et défit la vision d’un grognement tout à fait convaincant. Elle haïssait ces corps masculins.

∞∞∞

Elhira apparut au sommet de la dune. Elle était fourbue de sa filature et de la marche dans le sable auquel elle n’était pas habituée. Elle voulut abaisser son voile, mais se retint pour cacher son étonnement face aux actes du guerrier.
-   Tu l’as eue finalement. Seul. Fier ? Il grogna en réponse et s’approcha.
-   Aucunement Enjôleuse. Mais cela n’a aucune importance. Nous devons retrouver le Seigneur au plus vite maintenant que l’innommée est défaite. En ville j’ai entendu dire qu’il aurait dévasté un village au sud-ouest d’Aram. Elhira descendit de la butte et passa aux côtés de l’homme sans s’arrêter.
-   Alors en route. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Les deux individus avançaient dans la nuit pour ne pas perdre de temps, resserrant leurs capes  autour des épaules pour se protéger du froid pénétrant. Aram était leur destination, ensuite ils verraient où aller, où continuer de traquer le Seigneur. Elhira était pensive, si le Seigneur avait récupéré ne serait-ce qu’un dragon pour le contrôler, leur tâche s’en trouverait d’autant plus ardue. L’enchanteresse se demandait comment ils pourraient agir. Sous le couvert de la nuit finissante elle frissonna. Aram était la région recensant le plus grand nid de dragon du continent. Chassant ses sombres pensées, elle allongea le pas. Elle n’avait pas le droit de laisser d’autres gens mourir par sa faute et sa négligence vis-à-vis de ces bêtes asservies.
Petit à petit, un plan germa dans son esprit, plan dont elle ne fit pas part au guerrier. Il n’avait pas besoin de savoir, l’Enjôleuse leva les yeux, d’ici une ou deux heures le jour serait levé et la chaleur accablante reviendrait alors qu’ils avaient encore une cinquantaine de kilomètres devant eux. Elhira cessa de réfléchir, se concentrant uniquement sur le sable à perte de vue et sur l’effort qu’elle devait fournir. Elle accéléra encore une fois, forçant le pas et son acolyte à aller plus vite.
Barezar suffoquait. Il avait pu pomper assez d’énergie à son épée pour rester en vie mais n’avait pas réussi à sortir de son mausolée plus d’un bras, le sable étant trop compact. Il ne voyait et n’entendait rien, essayant toujours vainement de s’extirper de sa prison. Soudain une main saisit la sienne à l’air libre et doucement, mais fermement le tira, le soustrayant à la mort.
-   Je savais bien que ce bras de bœuf ne pouvait que t’appartenir. Tu as encore été trop insistant avec une Djinn ?
Le guerrier ne répondit pas de suite, assis, crachant du sable il venait de prendre la gourde que l’homme lui tendait pour se laver les yeux et se réhydrater. Enfin, remis ou presque il regarda les yeux de son sauveur.
-   Presque Hakoun. Cette fois-ci je me suis amusé avec leur mère.
Hakoun ouvrit grand les yeux de stupeur, puis baissant son voile d’une main il éclata de rire.
-   Viens me raconter cela Barezar, ça m’a l’air fort distrayant.
Le berbère aida son ami à se relever et le soutint sur la centaine de mètres les séparant du camp, installé peu avant. Il le fit entrer et s’asseoir dans sa tente puis lui servit le thé. Il regarda l’épée grise que le guerrier avait posée à côté de lui.
-   Tu as encore puisé dans le sang des démons pour survivre ? Tu en es à combien de fois maintenant ?
-   Sept je crois et ma lame est bientôt asséchée. En effet, la lame n’était plus d’obsidienne mais d’un gris cendre, terne.
-   Raconte-moi ce qui t’a amené à vouloir affronter une innommée, reprit sérieusement Hakoun, je te sais stupide, mais pas à ce point.
Barezar prit une tasse du thé brûlant qu’on lui tendait et en but. Puis il raconta les évènements dont il était responsable, de sa rencontre avec l’Enjôleuse jusque son enterrement. La nuit était tombée et les deux amis parlaient encore à la lueur d’un brasero. Hakoun n’avait délivré aucune opinion sur les actes du vagabond mais s’inquiétait pour les deux monstres avides de sang en liberté. Barezar lui était songeur et ne disait rien depuis plusieurs minutes. Il releva alors la tête vers son sauveur puis s’inclina.
-   J’ai une faveur à te demander mon vieil ami. Et tu ne risques pas de l’aimer.
Hakoun laissa se glisser sur son visage buriné un sourire malicieux, les yeux pétillants.
-   Parle.
-   J’aurais besoin de ton fusil d’argent et aussi de nouveaux habits si possible.
L’homme du désert perdit aussitôt son sourire et regarda durement son hôte.
-   En effet je n’aime pas ta requête.
Son fusil d’argent était sa seule arme contre les démons et bêtes du désert, il ancrait la réalité pour dissiper charmes, maléfices et illusions.
- Vingt ans et la garantie que tu me le ramèneras ensuite. Barezar ne comprit de suite puis s’avisa du coût exorbitant de la chose.
-   Pour trois balles en prime alors ?
Le berbère hocha la tête en signe d’acquiescement. Barezar retira son arme de sa gaine et  la lui tendit. L’intéressé la saisit, le sourire revenu et commença à puiser dans le sang dont la lame était imbibée, s’arrachant de vingt années données au temps. Dans une bourrasque de vent manquant d’éteindre le brasero l’arme se tut et son détenteur légitime aperçut devant lui un homme neuf de moins de trente ans. Il reprit son arme devenue encore plus pâle.
-   Honore ta part du marché maintenant.
Hochant la tête, Hakoun se leva et alla décrocher du poteau central un fusil d’argent fin au canon très long. Il le donna précautionneusement à Barezar, déposant au passage trois balles dans sa paume.
- Tel que promis.  Je te donnerai le reste demain, je ne peux laisser partir mon hôte harassé comme tu l’es. Alors dors, tu es en sécurité ici.
Hakoun souffla sur le brasero, plongeant la tente dans la pénombre et pour la première fois depuis trois jours, Barezar s’endormit, serein.

∞∞∞

L’aube était déjà passée depuis plusieurs heures quand le guerrier émergea, il trouva à ses côtés un sarouel et un nouveau chèche bleu clair ainsi que son gilet recousu. Il s’habilla puis sortit, la lame à la ceinture, le fusil en bandoulière retenu par une cartouchière renfermant soigneusement ses balles. Il vint se placer devant Hakoun qui, avec son sourire habituel, lui serra l’avant-bras avant de lui tendre les rênes d’un cheval.
-  En réponse à un cadeau inestimable.
- Et dire que je ne peux plus t’appeler mon vieil ami dorénavant, répondit Barezar.
Il sortit son hachoir et fermant les yeux en appela à ses pouvoir, le modelant en un cimeterre finement ouvragé à la garde dorée.
- Je serai moins reconnaissable ainsi, dit-il en rengainant sa nouvelle lame nacrée.
Hakoun éclata de rire, faisant poindre un sourire sur le visage de Barezar.
- Tu ressembles à un vrai berbère mon ami. Maintenant va, tu as une belle à retrouver.
Le guerrier enfourcha le pur-sang et partit, Barezar devait arriver à Aram avant l’innommée, puis retrouver Elhira. Sans elle il ne pourrait pas battre le Seigneur de dragons ; ils allaient réparer ensemble leurs erreurs. Elhira s’arrêta Aram était finalement en vue, il ne leur restait plus qu’une dizaine de kilomètres à faire, mais la nuit tombait à nouveau, les obligeant à la passer à l’extérieur de la ville, ses portes étant fermées après le coucher du soleil.
-   Arrêtons-nous ici, je suis fatiguée, guerrier.
L’innommée opina du chef et s’assit tandis que l’Enjôleuse restait debout, les bras croisés sur sa capeline mauve pour se réchauffer.
-   J’aurais une question à te poser, si tu n’y vois pas d’inconvénient, continua-t-elle. L’homme acquiesça.
-   Où est Barezar ? L’innommée ne put réprimer sa surprise, mais son visage se tordit rapidement en un rictus narquois.
-   Depuis quand es-tu au courant, marionnettiste ?
-   Depuis la scène que tu as projetée dans l’air, Barezar n’aurait jamais agi ainsi. Et puis tu ne boitais plus alors qu’il ne s’était pas soigné…
Elle s’approcha du visage du change-formes et lui murmura à l’oreille en même temps que des rubans s’enroulaient doucement autour du corps de l’innommée.
-   De même que je connais ton nom, Iarsh.
Elle resserra alors les rubans, clouant la mère des djinns au sol, incanta, essayant de ne pas être déstabilisée par le sourire toujours arboré par la captive. Entremêlant ses rubans elle créa sa lance qu’elle pointa sur l’innommée. Soudain celle-ci se défit de ses liens comme Barezar l’avait fait quelques jours auparavant, projetant à son tour l’ensorceleuse au sol, la maintenant immobile sous le poids de son apparence.
-   Ta mémoire te joue des tours Enjôleuse, je ne m’appelle pas Iarsh. Et tu vas mourir comme ton amant est mort.
Elhira essaya de se débattre, en vain, quand un grondement se fit entendre. Barezar arrivait au triple galop, il avait lâché les brides et armait le fusil d’argent. Dans son grognement représentatif, il tira sur l’innommée. Sous l’impact elle fut éjectée puis changea, reprenant sa forme originelle. Une vieille femme à l’allure mauvaise se tenait désormais devant le guerrier et la magicienne.
-   Souviens-toi de son nom maintenant Elhira !
Le nomade sauta à terre, aux pieds des deux femmes et donna un coup de crosse sous le menton de l’innommée, qui recommençait à tisser ses maléfices. L’Enjôleuse se concentra et trouva son erreur. Lançant ses rubans mauves sur l’innomée elle cria.
-   Larsh’ !
La mère des Djinns devant la révélation de son vrai nom fut stoppée net, ne pouvant plus rien faire. Les rubans s’enserrèrent à nouveau autour de ses bras et Barezar ayant jeté le fusil au sol dégaina son cimeterre.
-   Que les Dieux me pardonnent de tuer leur créature, psalmodia-t-il.
Puis il enfonça son épée blanche dans le cœur de la bête, la lame aspirant sang et vie du corps, se noircissant petit à petit. Au bout de plusieurs secondes interminables la vieille femme se raidit et tomba en arrière, inerte. Morte. Barezar regarda son arme, tout juste redevenue grisée et jura doucement. Il allait pour la rengainer quand Elhira courut dans ses bras, se blottissant contre son torse massif.
-   Je te croyais mort imbécile, pleura-t-elle de joie.
Le guerrier sourit et l’enserra de son bras libre.
-   Il en faut plus que ça Enjôleuse.
Ils restèrent ainsi plusieurs instants avant que la marionnettiste n’accepte de quitter les bras rassurants du guerrier. Elle s’essuyait les yeux embués de larmes avec la manche pendant que le nomade ramassait le fusil, vérifiant que les balles étaient toujours là. Il passa l’arme sur l’épaule et se rapprocha de son amie, épuisée des évènements et émotions des jours précédents. Il la fit monter sur son dos en silence et alla reprendre les rênes du cheval, lui-même essoufflé de la course de la journée. Elhira, les bras autour du cou de Barezar et la tête blottie contre son épaule avait fermé les yeux.
-   À qui est ce fusil ?
-   À un ami berbère buveur de thé.
-   Raconte-moi tout.
Il commença à raconter mais s’arrêta au bout de trois phrases, sentant le souffle régulier et apaisé de l’Enjôleuse contre lui, comprenant qu’elle s’était endormie.
Il marcha les kilomètres restant jusqu’à Aram dans le noir et s’arrêta devant les portes fermées de la ville, il déposa doucement Elhira toujours endormie au sol et s’assit contre un mur, allongeant la femme, la recouvrant de sa cape.

∞∞∞

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand Elhira s’éveilla, s’extirpant du lit où elle était, elle vit Barezar affalé sur la table la tête entre ses bras. Il les avait menés dans la ville dès que les portes s’étaient ouvertes et l’avait couché dans une auberge avant de s’endormir. Lui aussi devait être exténué par ce voyage. Elle le regarda quelques instants puis sursauta face aux marmonnements du dormeur.
-   Que me valent ces regards insistants ? Demanda-t-il sans lever la tête.
Elhira sourit et Barezar s’étira.
-   Rien, je te trouve juste très beau.
L’homme stoppa son geste et la regarda. Il haussa un sourcil puis se leva sans lui répondre.
-   Nous avons encore de la route, ne tardons pas.
L’Enjôleuse se leva et le suivit hâtivement alors qu’il descendait l’escalier, ceignant sa cape autour de ses épaules et passant ses précieuses armes à sa ceinture et en bandoulière.
Ils passèrent les portes après midi, s’étant renseigné dans le centre-ville sur d’éventuelles attaques du Seigneur mais rien n’avait été signalé. D’un commun accord ils s’étaient alors décidés à aller vers le Sud et ses grandes plaines, quittant l’étendue désertique accolée à Aram. Elhira avait fait part de ses craintes au guerrier, elle craignait que le monstre n’ait rassemblé ses dragons et Barezar n’y avait rien répondu, gardant une expression sombre et concentrée. Il songeait aux différentes alternatives qu’ils auraient pour capturer le monstre ou le tuer, mais aucune jusque-ici ne le satisfaisait. Leur défaite avait été quasi-totale lors de leur premier combat.
Le nomade s’arrêta soudain. Au loin s’élevait une immense colonne de fumée et des cris l’accompagnaient, il prit la main d’Elhira et la força à courir vers l’incendie avec lui. Ils y arrivèrent après quelques minutes et Barezar pesta. Devant eux s’étendait un charnier. Le second depuis qu’ils avaient laissé s’échapper les bêtes, le second de trop pour les deux compagnons.
-   Éteint le feu Elhira, il ne faudrait pas qu’il s’étende à la forêt.
Supprimant les flammes par petite aire, elle s’exécuta. Barezar faisait le tour de la bourgade pendant ce temps, il entendit alors pleurer, geindre. Il jura à voix haute et courut au centre du village toujours en flammes.
Il entra dans la masure d’où émanaient les pleurs et fut projeté à terre par le souffle d’une petite explosion, une poutre lui barrait la sortie. Il s’abstint de blasphémer, préservant son oxygène et entreprit de trouver l’origine des cris.  Ayant fait le tour du rez-de-chaussée, il s’apprêtait à monter l’escalier flambant quand celui-ci s’écroula. Les sanglots redoublèrent alors et il vit sous les planches brûlantes une petite fille, protégée par le corps inerte de sa défunte mère. Barezar empoigna le bois ardent à pleine main et dégagea les corps. Le guerrier prit alors la fillette prostrée dans ses bras.
-   Je vais te sortir de là, ne t’inquiète pas ! Je te le jure.
Il continua de lui parler, pour la rassurer et se donner du courage. Les issues étaient bloquées et il ne savait que faire avec cet enfant à protéger. Il appela l’Enjôleuse, hurlant de toutes ses forces. La fille toujours serrée contre son torse il faisait le tour des pièces frénétiquement en attendant que la magicienne vienne les sauver. La maison craquait dangereusement et Barezar s’inquiétait, Elhira n’était toujours pas là et il ne pouvait rien faire.  Soudain la poutre bloquant l’entrée vola en éclat, Barezar sourit et serrant encore plus fermement l’enfant, passa au travers des flammes vers l’air libre. Il sortit et vit l’ensorceleuse qui s’échinait toujours à arrêter l’incendie.
-   Merci. La marionnettiste ne lui répondit pas, concentrée à annihiler les derniers feux.
Il s’éloigna du village en ruines, titubant et alla s’installer à l’orée d’un bosquet, il déposa la jeune fille à terre et s’assit contre un arbre, là où l’air était moins vicié. L’enfant sanglotait toujours et Barezar n’arrivait à la réconforter quand Elhira surgit, sa tâche terminée. Elle ne posa pas de question et se mit à genoux devant la fillette et la pressa contre son sein, lui murmurant des paroles apaisantes.
-   Comment t’appelles-tu ?, lui demanda-t-elle après quelques minutes.
La jeune fille renifla puis répondit d’une petite voix aiguë.
-   Matrau.
-   Tu n’as plus rien à craindre Matrau, nous sommes là.
L’enfant renifla une nouvelle fois et se remit à pleurer, s’agrippant à la robe de la femme. Toujours assis, Barezar regardait la scène en souriant devant l’instinct maternel d’Elhira qui avait ressurgi.
-   On va t’emmener avec nous gamine, dit-il. Tu seras en sécurité.
Matrau hocha la tête et le guerrier se releva. Il alla vers elle et la souleva pour l’asseoir sur ses épaules.
-   On va aller à Aram, Matrau. Elhira acquiesça et ils reprirent le chemin de la ville.
Les portes n’étaient pas fermées quand ils arrivèrent et ils retournèrent à l’auberge où ils avaient couché la nuit précédente. Barezar négocia avec le tenancier la pension de la jeune fille le temps qu’ils reviennent, le menaçant au passage s’il apprenait que quoi que ce soit lui avait été fait. Ne s’attardant pas le couple sortit de la ville avant qu’elle ne soit close.
-   J’ai réfléchi à l’endroit où le Seigneur pourrait être, commença Barezar.
-   Les grands plateaux. Le guerrier hocha la tête, il n’y avait que sur ces sommets qu’il pouvait se cacher. Il tendit la bride du cheval qu’il venait d’acquérir à Elhira et monta sur le sien.
Ils arrivèrent le lendemain matin aux pieds des montagnes où ils durent se résoudre à laisser leurs montures. Le duo commença l’ascension prudemment, ne sachant quand le monstre allait se montrer. Les plateaux sous le coup du temps et de l’érosion s’organisaient en palier, certains trop étroits pour y tenir à deux, d’autres très larges. L’après-midi touchait à sa fin quand la magicienne et le nomade atteignirent le cinquième, assez grand pour y coucher huit personnes dans sa largeur. Ils firent une pause, fatigués de l’effort déployé pour arriver jusque-là.  Après une dizaine de minutes un grondement sinistre se fit entendre et Barezar se remit immédiatement debout, défaisant le fusil de sa bandoulière et insérant dedans une cartouche.
Le guerrier fit quelques pas, l’arme en joue, tournant en cercle tandis qu’Elhira s’était collée au mur de pierre avec un ruban enroulé autour de chaque poignet. Les deux appréhendaient le combat qui allait se dérouler. Trois interminables secondes s’écoulèrent avant que le Seigneur ne se pose sur le plateau, s’adjugeant une grande partie de la largeur de la plateforme. Ses ailes rocailleuses étaient immenses, ses griffes menaçantes et ses cornes reluisaient de manière inquiétante. Il représentait le noir et le sang, ces deux couleurs s’alliant sur sa peau pour dégager une aura funèbre.
Barezar visa  et tira, mais le démon souffla et il fut expulsé au bord du ravin, faisant dévier la balle qui passa loin au-dessus de l’épaule de la bête.  Le guerrier chercha à se remettre debout, mais une nouvelle bourrasque le déstabilisa et il chût en arrière, s’agrippant furieusement au rebord de la falaise. Voyant Barezar en mauvaise posture la marionnettiste envoya ses rubans contre le Seigneur, pliant ses ailes pour le blesser et l’obliger à rester au sol. La bête hurla face à la douleur, il se retourna violemment vers son agresseur. Ses ailes lui étaient inutilisables et sanguinolentes. Le monstre créa dans sa paume une sphère de ténèbres prêtes à engloutir la femme quand toute magie lui fut ôtée.
Barezar était remonté sur le plateau et ayant mis un genou à terre venait de loger sa dernière balle dans la cuisse du monstre. De rage le Seigneur hurla, donnant de grands coups de griffes au ras du sol qu’Elhira évita à grand peine.

∞∞∞
Le guerrier posa le fusil d’argent à terre  et dégaina son cimeterre. Il puisa dans les ultimes ressources de la lame et en fit une longue lance à la pointe acérée, dentelée, gigantesque. L’arme étincelait de blancheur, Barezar courut en hurlant et la planta dans le dos de la bête, la faisant ressortir sous son sternum. La blessure fit gémir encore une fois la bête et l’onde de choc projeta l’homme, le désarmant totalement.
Elhira de son côté incantait, psalmodiant avec la rage d’un berserker. De ses rubans mauves naquit un arc magnifique et grandiose, Elle tira une unique flèche et le Seigneur la reçut sous le cœur, tombant définitivement au sol, agonisant. Barezar revint et arracha la lance du corps tandis que la marionnettiste l’immobilisait. Il la planta alors dans le cœur du monstre, lui arrachant ses derniers instants de vie. La lance s’abreuvait, se noircissant à nouveau en reprenant sa teinte d’obsidienne.

Dans un râle à faire trembler le roc, le Seigneur de dragons mourut. Le guerrier et la marionnettiste tombèrent à genoux, la pression des derniers jours et du combat s’envolant miraculeusement de leurs épaules. Barezar se traîna, éreinté jusqu’à la falaise à laquelle il s’adossa, Elhira vint se coller à lui.
-   Dis-moi, ça te dirait d’arrêter de vagabonder quand on sera redescendu ? Je connais deux femmes qui auraient grandement besoin de toi.
Le guerrier regarda Elhira, la bouche béante. Il se ressaisit et passa son bras autour des épaules de la magicienne, tout sourire. Ils redescendirent le soir même au pied des montagnes pour y passer la nuit, puis repartirent le lendemain en direction d’Aram pour y chercher Matrau. Arrivé aux portes de la ville Barezar reconnut Hakoun qui attendait, assis sur une barrière d’enclos.
-   Je voulais savoir dans quel état était mon fusil, lui cria-t-il de loin.
Barezar rit et le lui lança.
-   Qui est-ce, demanda alors la magicienne.
-   Un ami berbère buveur de thé, je t’en ai parlé, mais tu dormais sur mon dos.
Au souvenir de cet épisode Elhira rougit et baissa la tête pour le cacher. Barezar lui prit la main et accompagné de son ami, ils entrèrent dans la ville.

∞∞∞

On raconte qu’ils sont repartis les quatre reconstruire le village près de la maison où habitait Elhira. On raconte aussi qu’ils sont repartis vivres d’autres aventures, combats et quêtes épiques. Mais surtout on raconte qu’ils ont vécu heureux, ensemble.
"J'aurais voulu être productif mais les chinois avaient tout pris"

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  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 099
Re : La 1002e nuit
« Réponse #1 le: 19 Mai 2015 à 16:09:10 »
Salut LePortier,

Alors en gros, bien qu'à mon avis ce récit ne soit pas dénué d'intérêt, il est un peu trop éloigné de mon style de lecture général. Non pas que je n'apprécie pas la littérature fantastique médiévale. Le gros souci, à mon avis, c'est que les combats sont trop faciles, résolus de manière bien trop simple. Tes héros sont dotés de caractéristiques qui leur sont propres, magie et force, et sont censés affronter des ennemis très puissants. J'avais donc espéré des combats plus palpitants, plus ingénieusement menés et résolus. Mais là c'est trop simple je trouve, trop déjà vu. Que Barezar arrive à couper les liens d'Elhira à l'aide de sa seule force physique, qu'il parvienne à faire face à un monstre en principe dix fois plus fort que lui à l'aide de sa force physique encore, ça ne me convainc pas.
Par conte il y a eu des moments intéressants. Comme le fait que Barezar agrippe son épée avant que l'Innomée ne l'enterre pour survivre. Je ne m'y étais pas attendu. J'ai aussi aimé l'introduction de nouveaux personnages comme le berbère, ça ajoute de la richesse a ton récit. Et j'ai aimé ta tentative de faire sortir tes héros du cadre classique des personnages bons, droits, parfaits. Mais je dis bien tentative, car l'effet, à mon avis, n'est pas tout à fait réussi. Barezar m'a agacé avec ses réflexions répétitives sur sa noblesse qu'il trouve stupide. Ça reste toujours dans le cadre du trop déjà -vu.
Voilà, c'était un avis purement personnel, ne l'oublie pas. En gros, j'ai trouvé qu'il y avait du bon et du mauvais dans cette histoire. Mais attendons de voir les réactions d'autres lecteurs, il se peut que je me goure totalement, aussi :D
A plus, je lirai tes prochains textes :)

Hors ligne Le Portier

  • Tabellion
  • Messages: 26
Re : La 1002e nuit
« Réponse #2 le: 19 Mai 2015 à 16:41:04 »
Merci pour l'avis !

Je prend tout cela bien en compte, car comme je l'ai dis, je comptais le "ré-écrire" un peu, le modifier comme il devait s'incorporer dans un recueil plus ample.
Et cet avis m'est très (très) utile pour cerner ce que je dois reprendre.

"J'aurais voulu être productif mais les chinois avaient tout pris"

 


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