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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Nouvelle - Fragments

Auteur Sujet: Nouvelle - Fragments  (Lu 909 fois)

AlyR

  • Invité
Nouvelle - Fragments
« le: 11 mai 2015 à 02:07:06 »
Merci d'avance de vos commentaires ! Voici mon texte :

Fragments

Aujourd'hui, dans quelques heures, je prendrais le train. Pour aller vers Quelque part. Je n'ai prévenu personne. Il n’y aura qu’une note, griffonnée sur une veille facture, laissée sur la table de la cuisine. Quelques mots simples. Je pars en vacances. Je vous aime. Depuis longtemps je rêvais de voir la mer. Alors, dans quelques heures, les wagons sillonneront les routes vers Quelque part où la mer y est.

Monsieur Le Docteur
À l'heure précise du rendez-vous, il était précipitamment sorti de son bureau, s'était dirigé vers moi, s'était penché sur mon corps assoupi, avait prononcé doucement mon nom de sa voix grave. Il avait parlé lentement, doucement. Chaque mot lui coutait. Pesait dans sa gorge. Il murmurait presque. Comme si chaque syllabe peinait à remonter jusqu'à ses lèvres, comme si les murmures s’échouaient sur sa bouche alors que l’écume blanche mouillait la commissure de ses lèvres. Parfois, il s'interrompait, rajustait ses lunettes ou se raclait la gorge lorsque que son discours se corsait. Puis, il y eu quelques mots : deux à huit, une histoire de quelques mois. Dix, tout au plus. Mais jamais il ne faudrait les multiplier. Seize s'éteindrait avant même que n'aient plus poindre des espoirs permis. Après, ce fut brouille. Il parlait en sourdine. Sa bouche se tordait, ses lèvres remuaient. Ses yeux se baissaient à chaque fin de phrase, alors que sa voix s'estompait en un marmonnement vaincu. Il s'était levé. Avait esquissé une accolade maladroite, se ravisant au dernier moment. Il semblait se dandiner sur ses grands pieds, la mine de pitié. Pauvre maladroit. Il ressemblait à tous ces jeunes garçons, timides et fluets, qui regardaient furtivement l'ourlet des jeunes filles valser sur la musique alors qu'ils n'osaient se joindre à la masse joyeuse. Ils restaient là, pantois, à regarder derrière la glace de leur timidité, cette vie, si délicieuse-soit-elle, que jamais ils ne parviendraient à atteindre. L'homme avait grandi, avait pris des joues aussi, mais le malaise était toujours. Pour ce donner constance, il rajusta hâtivement ses lunettes sur son nez droit, puis me tendit une main ferme. Un geste classique. Froid. Alors que je tournais les talons pour quitter son bureau, il se racla la gorge. Bonne chance. Des mots. Ou demi-mots, devrais-je dire, puisqu'ils furent bredouillés. Dis du bout des lèvres, comme s'ils lui avaient malencontreusement échappé. Je n'avais pipé à ces mots, mais je sentais derrière moi son regard fondre, sa mine se baisser. Comme l'enfant punit.

La chose
Il est là. Le lundi, le mardi, les jours suivant aussi. Il croît, vit. Dans ma tête. Titille mes neurones, ma cervelle. Joue avec mes souvenirs, ma mémoire. Tronque, efface, modifie le parcours de ma vie. Parfois, je tente de le déjouer. Je sors alors mon carnet noir le soir, relis les évènements des jours passés. Puis, je note lentement la monotonie  de cette journée qui s'achève. Religieusement. Comme les vieilles dames qui récitent leur chapelet au pied du lit, les genoux fatigués et les doigts tremblotants, bille après bille. Comme les petites filles qui écrivent puérilement leurs histoires de cœur dans les reliures parfumées.

La lutte
Allongée sur le carrelage froid de la salle de bain. Je fixe la lumière, ces horribles néons sans âmes qui ronronnent doucement. La lumière empli mes yeux. Jaune. La couleur des pissenlits en été. Des feuillets contre le VIH. Des quiches aux œufs de la voisine. Mes yeux papillonnent : s'ouvrent, puis se ferment. La lumière diffuse n'entre plus que par brides saccadés. Jaune, noir, jaune, noir. Peu à peu, la pénombre charme mes paupières lourdes. Assommée par la fatigue, la lutte prend fin. La nuit savoure sa victoire alors que je me remets, prisonnière de cette inévitable guerre, aux bras de Morphée.

La fuite
Une semaine. L'évidence m'avait frappé aujourd'hui. Sept dates barrées. La loutre musquée d'octobre m'avait regardé longuement. J’avais eu envie de passer tout de suite au canard de novembre, mais je m’étais ravisée. Je n'aurais su dire si son regard était misérable de me voir ainsi ou de se savoir prisonnière de ce cliché capturé puis imprimé sur du papier bon marché. Nous avions pris pour la première fois le petit déjeuner ensemble. En tête à tête. Ses yeux rivés dans les miens. Deux billes noires. Comme le néant. Qui me fixaient Comme deux trous prêts à m'envelopper de leur pénombre pour mieux m'aspirer. Une semaine déjà que je m'étais réfugiée dans ses grands yeux noirs. Je ne sortais plus, les circulaires s'empilaient sur le pas du palier, quelques feuilles colorés s'immisçaient dans mon cocon de déni. Pour me rappeler les soldes légendaires du marché ou le corps de jolies filles aux atours séduisants. Une fois seulement, je m'étais risquée, à cette heure où seuls les chats osent emprunter les trottoirs déserts, à découvrir les allées du dépanneur de l'Indien. Il avait été gentil. Discret. Il m'avait suivit des yeux un moment puis avait baissé la tête vers son ordinateur, peut-être épris d'une soudaine honte sourde à ainsi m'épier. Trop occupée à faire de la lèche vitrine dans le coin des liqueurs, je ne lui en tenais pas rigueur. Puis, le quartier ne devait plus que guetter mes invisibles allées et venues pour oublier la monotonie du quotidien. Là, postée devant les bières, les mix et les vins bon marché, sous les néons vacillants qui découvraient des sachets d'épices au parfum odorant, je pris quelques minutes. Pour détailler mon visage. Mince. Ces pommettes hautes, cette peau de porcelaine presque diaphane, ces yeux cernés par la mort. L'Indien avait bien du remarquer mon étrange immobilité, mais accoté contre le comptoir, à demi-assoupi, il avait du songer bêtement que j'étais en proie à un véritable dilemme devant l'éventail de doux nectar qui étaient proposés au plaisir de mes états d'âme moribonds. J'avais pris un peu de tout et j’étais repartie, avalée par la pénombre de la nuit. Disparue. Sans un bruit.

L’oubli
Une semaine. Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. Aujourd'hui, j'aurais décroché le combiné, échangé quelques mots avec mes parents qui aurait envoyé cet énorme bouquet de roses pour qu'en humant leur délicieux parfum j'en oublie leur absence.
Si j'avais pris quelques coups de fil, peut-être serais-je parvenue à croire que cette voix pimpante et enjouée était mienne, que tout allait bien, que tout irait bien pour chasser cet ennui de vivre qui m'habitait, jour et nuit, depuis l'annonce de l'absurdité de l'existence comme aurait grommelée Camus, une Marlboro bien fumante entre ses lèvres.
Si j'avais décroché le combiné, mon père m'aurait enveloppé de sa voix chaude. J'aurais savouré chaque seconde de cette conversation, retenu chaque ligne. Il m'aurait appelée sa chérie, puis se serait excusé de ne pouvoir être présent pour mon anniversaire. Avant qu'il ne repose le combiné sur son socle, inquiet aux jérémiades lancinantes de ma mère, il aurait soufflé dans le réceptacle un je t'aime. Doux. Réconfortant.
Si j'avais répondu aux appels incessants de ces derniers jours, je me préparerais à sortir. Robe de soirée, fard à joues et bas de résille pour aller au Poisson doré. Où j'aurais mangé un délicieux tartare de saumon puis une morue au beurre, presqu'aussi fondante que celle que mon père prépare. À la fin du repas, en bonne compagnie, j'aurais pris un moment, repue, pour m'incliner vers l'arrière, en écoutant vaguement les conversations de mes vieux amis du collège. J'aurais observé un instant ces sourires en coins, ces éclats de rire, cette gaieté avant que quelqu'un ne me tire de ma torpeur en chantant un tonitruant Joyeux anniversaire. J'aurais pouffé nerveusement de rire, mes joues auraient monté au rouge, je me serais empressé de vider ma coupe pour éviter que mon embarras ne soit trop évident. J'aurais fermé les yeux. Un moment. Pour me réjouir. De ces amis. Qui me réconfortent, qui apaisent mon tourment. J'aurais fait un vœu. Tout bête. J'aurais ouvert les yeux, puis soufflé sur la maigre flamme. Olivier m'aurait observé discrètement. J'aurais croisé son regard. Nous aurions rit nerveusement un petit peu avant de chercher quelqu'un d'autre du regard. Comme deux gamins.
S'en était trop. J'étouffais de ma solitude. Elle avait rampé sur le plancher, pris mes jambes en étau et remonté jusqu'à ma poitrine qu'elle enserrait fermement. Comme pour ne plus me quitter. Asphyxiée par les remords, rongée par ma bêtise, avalée par quelques mots. Il n'en fallu pas plus pour que je cède, avalant à grandes goulées le liquide, noyant les derniers relents amers de si j'avais.

L’éveil
À cette heure où les amants cherchent sans bruit à tâtons leurs vêtements jetés ca et la, mes paupières se soulevèrent. Pour regarder, le noir du plafond. Si profond qu'il serait aisé de le penser infini. Comme une nuit sans étoile. Qu'une trame noire pour y dessiner à la craie, comme les enfants dans la rue, des souhaits inavoués. Une miette d'un bonheur qui a échappé aux grands qui ont grandit trop vite. Malmenés par les maux de l'existence.
Il y eut un cri. Poignant. Qui a traversé mes entrailles, ma poitrine pour s'échapper entre mes lèvres. Puis, il y eu une douleur. Lancinante. Comme le signe d'une lente agonie. Cinglante. Comme un avertissement. J'imaginais mes proches sonner frénétiquement à ma porte quelques jours plus tard, maugréant, tapant du pied sur le parquet, criant mon nom. Puis, enfin, leur visage. J'aurais aimé le voir, le tâter des doigts comme le font les aveugles. Pour sentir leur détresse devant ce corps. Laid. Mou. Mort. La bile remonta lentement ma gorge. Je sentis le liquide épais et amer dans ma bouche. Tout près de mes lèvres. Je courus vers la salle de bain, pour m'enfoncer la tête dans la toilette, vomissant mes tripes. Mon corps était assaillit de soubresauts. Il tressaillait. Sanglotait.

La disparition
Je pris quelques choses, des vêtements, une brosse à dents, de l'argent. Fourré le tout dans un mince bagage, mon sac à dos de toile kaki. Mis mes baskets, un manteau, avant de sortir, guidée dans cette nuit noire par les lueurs de l'aube. La ville est belle lorsqu'elle sommeille. Calme, presque vulnérable, elle qui bourdonne toute la journée durant. Elle s'accorde un court moment de répit. Dort. Les lampadaires recourbés surveillent son sommeil, regardent sa poitrine se soulever lentement et redescendre. L'apaisent. La ville qui dort offre un spectacle de lumières. Les feux rouges, puis verts, puis jaunes. Les bannières colorées des boutiques. Qui guident mes pas de carrefour en carrefour. Comme pour m'indiquer un chemin. Les vieux qui dorment tous les soirs sur les bancs du parc, ils songent les yeux ouverts au nombre d'étoiles dans le ciel, les comptent. Dans la fontaine du parc, ils se regardent comme à travers une glace. Leur visage ridé. Un large sourire édenté qui traverse leur visage. Comme un affront à la vie. À tous ceux qui courent sur les trottoirs, coincés dans leurs tailleurs, qui peinent à respirer avec cette cravate. Parce qu'eux. Ils ont compris. Ils comptent les rides. Puis s'esclaffent. Vingt ! Dit un, vingt-trois dira son compagnon. Qu'importent. Le dimanche, les vieillards du parc et les enfants des quartiers voisins dessinent une marelle géante. Qui n'a de frontière que le temps, l’espace de l’aube à l’aurore pour jouer. Un jour, les rues de la ville seront recouvertes de carreaux et de chiffres, plus quelques inscriptions ciel. Et les hommes en complet, sautilleront sur une jambe, d'un rendez-vous à l'autre. Je souris à cette pensée. Je ne quitte le ciel des yeux. Il n'existe de plus beaux rêves que les songes éveillés. Qui longtemps hantent la mémoire. Pour y chasser les lancinants regrets. Allongée sur le banc du parc, je regarde le ciel changer de couleur, du noir, au bleu foncé. Les couleurs se mélangent, le bleu se délave. Quelqu'un là haut doit bien verser quelques gouttes d'eau de Javel. Forcément. Cette pensée me fit sourire, les coins de ma bouche s’étirèrent et ma bouche laissa échapper un petit rire. C’était donc ça le bonheur.

Il n'y a de sens dans cette vie, il suffit de se laisser baloter au gré des balbutiements heureux, des célébrations et des malheurs, oscillant entre sourire et larmes, espérant que jamais ne se tarissent les jours radieux, ne serait-ce que pour garder l'espérance d'un bonheur éphémère à tout le moins accessible. L'amadouer quelques instants, le temps d'une danse, le temps d'un court baiser volé, le temps d'une bouchée nutellée. Le temps de vivre. Avant que ne sois chassé le petit bonheur, il faut avoir le temps d'entrevoir la beauté des moments passés pour en ressentir l'amertume. Le manque. Le besoin. Et de nouveau, rechercher le bonheur. Dans les yeux d'une femme, dans les rires d'une fillette, dans le bruit régulier des vagues. Puis, clore ses paupières. Inspirer. Expirer. Sentir ses poumons gonfler puis redescendre. La vie n'a de sens que l'instant présent. Une multitude de fraction de seconde, de fragments. Mille fois le souffle coupé, les larmes aux yeux, les sourires fendus, une vie. De vies imparfaites, il n'y a que le souvenir des moments heureux parce que le gout salé des larmes rappelle le ton sucré des rires à gorge déployée, il en décuple la sensation de joie.

Hors ligne Aléa

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Re : Nouvelle - Fragments
« Réponse #1 le: 12 mai 2015 à 22:56:04 »
Bonjour Alyr!

Un petit texte de nuit et tout le monde passe à coté de toi rah C'est ton premier message, mais tu dois savoir qu'il faut se présenter et passer à la moulinettes à questions débiles avant de poster des textes  :) (dans la section présentations et cérémonies de bienvenues)

Après ca t'auras des commentaires plus détaillés (mais je suis obligé de dire au passage quand même, beau texte et belle plume, vraiment)


Au plaisir de te recroiser sur le forum :)
Le style c'est comme le dribble. Quand je regarde Léo Messi, j'apprends à écrire.
- Alain Damasio

 


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