Avant d'aller scruter vos mots, je vous poste les miens. Histoire non pas de me mettre en avant, mais de ne pas revenir sur l'idée de poster une fois vous avoir lu.
Il entra dans la salle, des chuintements de vapeur et les chuchotements du métal accompagnaient son pas irrégulier. Le sol résonnait sous sa marche hésitante. Comme il paraissait infime face à l’immensité de l’architecture ! Des ponts rivetés le dominaient avec le dédain de l’acier. Des arches élancées l’ignoraient, happées par leur trajectoire céleste. Il était l’intrus dans ce paysage industriel, il était la chair faible dans ce monstre mécanique, dans ce vaisseau fendant les cieux. Du coin de mon œil d’argent, j’observais son cheminement. Il était Dieu et Diable. Il était Ange et Damné. Démiurge, il m’avait fait don de l’éternité, Démon, il m’avait réduit en esclavage.
De ma lourde démarche d’automate, je m’approchai de lui, prêt à m’enquérir des services dont il avait besoin. Mais d’un geste, il m’intima le silence. Attentif à ce que je savais être une de ses profondes réflexions, je l’attendais sans un bruit. Nièmer, c’était son nom, Nièmer lui… mon démon. L’âge ne l’épargnait pas, au terme de deux siècles d’existence, sa vie s’éteignait déjà, son visage se faisait difficile à distinguer sous sa couche de rides. Sec comme un fruit mort, vouté par le poids de la connaissance, cassé par l’expérience des échecs. Même son humble tunique brune semblait l’ensevelir sous un inexpugnable amas de tissus. Nièmer exultait l’hérésie de la vieillesse ; Nièmer transpirait les tréfonds du génie, les prémisses de la folie.
Sa voix usée me ramena au présent. Il s’adressa alors à moi, de son timbre fatigué, teinté de tristesse. « Quelle ironie pour toi… Tu es le point d’orgue de ma vie, je suis la dissonance dans la tienne. Depuis un siècle tu me sers… comme ces années ont du te paraitre longues… comme cette immortalité forcée doit te peser et comme tu dois maudire cette dette d’antan. N’espères pas dans ces paroles des regrets naissants à l’annonce d’une mort prochaine. N’attends aucune délivrance, aucun présent de ma part. Tu fus mon point d’appui. La confirmation d’une possibilité. Le premier esprit affranchi par l’homme, la première conscience déplacée d’un corps vers un autre. Un exploit inégalé… peut-être inégalable »
Ses phrases se brisèrent sur ses lèvres, tel un souvenir sur une digue. Péniblement, il initia un déplacement le long de l’immense promenade qui entourait la bibliothèque. La lumière resplendissait sur la verrière qui la bordait, les rayons parcouraient la baie dans une chorégraphie qui paraissait obscène au milieu de cette architecture de rouages. Nièmer figea ses pas pour observer les livres à travers les persiennes d’un volet qui avait protégé son maigre espace de la vapeur des machines.
« L’immortalité, on l’a recherche depuis tellement de temps… l’erreur fut toujours de s’attacher au corps. La chair pourrit, la peau flétrit, le port s’oublie. Fontaine de jouvence, arbre de vie, artefact, ce fut la quête de tant d’égarés. Et pourtant la réponse existait depuis longtemps. Regarde… Homère, Confucius et Virgile les premiers, suivis par Rabelais, puis Poe, Hugo, Camus, Neruda, Adams voir Corot ou Brière plus récemment. Eux l’ont dompté la vie éternelle. A leur manière, et suivant leurs opportunités. Leur esprit subsiste toujours dans ce monde. Ils se sont changés en souvenirs, ont mué en fractions dispersées aux quatre vents. L’immortalité… voilà la vision qu’ils en avaient. C’est inadéquat c’est sur. Ô combien décevant comme alternative. Mais quel génie, quel legs pour la postérité ! C’était mon premier jalon pour avancer. Il fallait scinder corps et esprit. Oublier cette propriété que la vie nous offrait. Dès lors, il devient possible de s’arroger celle des autres. Vivre pour l’éternité…
« Non n’objecte rien, je sais ce que tu vas dire. Mais, objectivement qu’importe la vie de quelques quidams comparé à mon génie ? Se réfugier dans un corps mécanique, c’est se priver de ces sensations, c’est devenir machine… Ce fut ton lot, ce ne sera le mien… L’injustice t’es exclusive Dupin »
Il avait dit mon nom. Son souffle s’était éteint au fil de sa tirade, depuis combien de temps n’avait t’il pas autant parlé ? Il avait dit mon nom ! J’étais figé, mon squelette rouillé ne répondait plus à mes stimuli, ou peut être ne souhaitais-je pas bouger. Lui chancelait, sa respiration était haletante. J’observai, immobile, sa tentative inutile de trouver une prise avant de s’écrouler. L’écho que mon nom avait éveillé en moi me paralysait.
Les souvenirs m’envahirent, et pendant que je me rappelais, nous restâmes tous deux inertes sur ce pont bornant l’immense verrière, suspendu au cœur d’une salle immense où convergeait toute la vapeur du vaisseau qui gravitait paresseusement dans l’espace. Lui, l’homme, geignait, jurait au sein du décor. Tandis que moi, automate immobile, homme enfermé dans la machine, je disparaissais, fondu dans l’environnement. Remontant le temps, mon esprit oubliait ce pont de métal, oubliait cette cathédrale d’acier. Les jets de vapeurs émanant des pistons, les grincements des rouages, l’odeur acre du fer, tout disparut en une onde…
Alors je regagnai mon corps, pour la première fois depuis un siècle, humain, certes, mais prisonnier du passé. J’étais sur la promenade à nouveau, cent années auparavant. Le temps n’avait guère érodé la salle. Enfin, vous savez comment sont les souvenirs, caméléon, ils s’adaptent à la morsure du changement. Qu’importe ! Je redécouvrais la pièce avec des yeux d’humains. Comme elle était froide, sinistre. Il n’y avait que sifflements, grincements et borborygmes de métal. Le plafond semblait si lointain, si inhumain et pourtant si majestueux. Des rouages s’employaient à créer à partir d’immenses poutrelles d’acier jaillissantes, des arches changeantes qui créaient une rigole de lumière s’écrasant avec violence sur le dôme de verre abritant la bibliothèque. Dès lors, celle-ci bondissait, s’affranchissant des persiennes ponctuant la pièce, s’éclatant sur l’alliage de ces gigantesques plaques de cuivres qui recouvraient le mur puis expirait, disséminé jusque dans les recoins de la salle. Ce ballet était rythmé par le son régulier, fracassant, de l’horloge colossale qui bardait une partie du pan gauche, le balancier accompagnait, sans douceur, la lente évolution des secondes. Alors, à l’instar de cette aiguille, mon corps mut dans un rituel que je connaissais à la perfection à l’époque. Moi, Augustus Dupin, me rapprochait de Victor Nièmer.
Tout était coordonné avec la grâce mécanique de ses créations. Et l’homme que j’étais, assistait, intrigué et un peu effrayé, au bal préparatoire. J’étais ici pour effacer une dette, Nièmer remboursait le créancier sous réserve qu’on lui servît de cobaye pour ses expériences… Celles-ci étant dangereuses, seuls les hommes désespérés s’y risquaient. C’était mon cas, je lui promis mon âme. Lors de la conclusion du marché, j’avais ris, persuadé de pouvoir m’en sortir en échange d’une mise en scène ridicule ou Méphistophélès lui offrirait ce qu’il désirait.
Je m’assis tandis qu’il me sanglait en cas d’éventuel convulsion. Mon visage affichait alors l’air bravache des inconscients. Revivant ces instants, je sentais l’angoisse m’envahir. Il me parlait, mais je n’entendais rien d’autre que mon nom tandis que mon souvenir hochait la tête, amusé. Il me présenta alors plusieurs automates, m’interrogeant sur lequel avait ma préférence. Toujours hilare, mon moi passé, désigna le plus étrange. Eberlué, je redécouvrais alors ce corps qui serait le mien pour le siècle à venir. C’était un squelette d’acier construit pour évoquer vaguement un humanoïde. Epuré au maximum, sa seul protubérance se situait au ventre qui abritait un nombre effarent de rouages et de ressorts tournoyant dans des jets de vapeur. Les jambes étaient triples, sans articulation, fixées sur une pièce courbée, tenant lieu de bassin. De celle-ci, émergeaient des dents qu’on devinait utiles à un quelconque mouvement mécanique. Les bras, au nombre de cinq, était disposés en étoile et à hauteur variable sur le tronc de l’androïde, ils ne disposaient pas non plus d’articulations cependant, la structure laissait deviner l’existence de pistons présents afin d’ajuster l’allonge, chacun de ces membres était unique, un s’achevait en pinces, un n’était que l’étrange parodie d’un main humaine comptant huit doigt dont deux pouces à chaque extrémité, un n’était qu’un disque plat, un autre se définissait par un manche, menaçant, en angle droit, et le dernier se différenciait par sa matière, nul métal ici, mais une surface convexe en soie capitonnée. Quant à la tête, elle se trouvait également sur un pan bombé mécanisé pour permettre à celle-ci de tourner. Aucune spécificité ne semblait justifier son existence, composée de trois arches de cuivre cambrées, elle abritait un vide dont mon moi passé ignorais la fonction. Bientôt, une énergie azurée la parcourrait et il trônerait en son sein un triangle pourpre, ultime résidu de mon être.
J’allais mourir, et pourtant, je continuerais de vivre. Nièmer installa sur ma tête un diadème relié à nombres de câbles. L’automate obtint, au centre de ces arches, l’embout d’un immense boyau connecté à une machine ronronnant. Quelques mots furent prononcés, peut-être certains de ma part. Il n’y eut aucune douleur, je perdis toutes sensations, voilé par un masque de brume. Puis, j’arrivai à voir, sans yeux, la réalité m’était projetée dans un halo bleuté. Ma première expérience d’automate fut celle de la vision de mon corps, inerte, vidé de la substance qui habitait désormais mon squelette de métal. De rage, je tentais de bouger, sans succès, toutes mes émotions hostiles à Nièmer étaient jugulées. Je lui avais vendu mon âme, il entendait en disposer à sa guise.
De ce qui aurait pu être son dernier souffle, Nièmer éructa mon nom, ancrant par ce son rauque mon esprit dans la réalité. Sans évoquer cette transe, j’effectuai mon devoir de serviteur, l’automatique de mon corps aidé par l’automatisme de l’habitude. Des pressions précises sur ces veines lui insufflèrent la force qui lui faisait défaut. Le corps de mon geôlier s’offrait à la liberté, sa vie se débattant pour ne pas le quitter, à cette tâche mon alerte tutelle veillait. Un soubresaut l’agita, le contrôle de son corps et de son existence lui revenait. Il me regarda, avisant en silence les conséquences de la crise qui l’avait agité. Sa chair faiblissait, vaincu par la course maline de l’âge, croulant sous le fardeau du souvenir. Sa fin approchait, accompagné par l’écho railleur de son échec, il ne lui restait qu’un coup, l’ultime esbroufe, trop gros pour être ignoré, soulageant son roi, sacrifiant la reine pour libérer le jeu. Digne, il se releva, ignorant ostensiblement mon aide, puis se dirigea vers le laboratoire près à accueillir le pion qui digérerait sa pièce maitresse. Le duel avec la nature se jouerait sur l’équilibre d’une falaise, étreignant l’idée d’un nul pour redémarrer une nouvelle partie.
C’est alors que la carlingue se mit à grommeler, maugréant sous l’assaut d’un amant inconnu, incongru. Dans des hurlements d’acier, des pleurs de vapeur, des silences d’effroi un vaisseau s’arrimait, livrant à la lumière le jeu d’osselets côtoyant les échecs. L’aléatoire qui embrassait la stratégie calculé. Nièmer frémit, de rage ou de peur, qu’en sais-je. Le temps jouait contre lui, et son aura, déjà, s’estompait pour qu’ils osent l’attaquer. D’un reflexe mécanique, je me plaçai devant alors qu’il s’arrêtait. Le silence, sanglotant, annonçait qu’ils étaient entrés. Un souvenir de cœur serré m’assailli, la suite n’était guère dure a prophétiser. Durant cinq minutes, nous attendîmes, bercé par la triste mélodie du métal, les rires hystériques des rouages, leur pas régulier se rapprochant. Le carrefour ou nous étions étincelait dans un jeu d’ombre, jamais il ne fut plus effrayant, le visage fermé à l’instar de ses automates, l’expression balancé entre résignation et détermination. Derrière nous se tenait la bibliothèque d’où nous parvenait l’écho lointain de l’horloge qui martelait les secondes, il lui tournait le dos, sans un regard, il quittait son unique ami, son attention était rivée sur le virage qui nous faisait face, le laboratoire nous attendait, la pièce virevoltante oscillait entre pile et face, cinq respirations vinrent alors de notre droite pour la faire chuter.
Cinq hommes resplendissait dans un uniforme brasillant, leur démarche mût par la conviction, ils avaient l’attitude sévère des juges qui devaient châtier sans attendre, le regard triste de ceux que la mort ne quitte jamais, le port princier de ceux que la justice borde, borne sans autre considération qu’elle-même. Face à nous, ils s’arrêtèrent, placés pour exécuter la sentence qui jaillira de leur procès déjà imaginé. L’un deux, énonça d’une voix de stentor son autorité, me sommant au passage de m’écarter. Ni moi ni Nièmer ne bougeâmes. Leurs regards étonnés, quand à mon état statique arracha un sourire au ride du vieil homme. Leurs yeux se teintèrent alors d’horreur quand la compréhension vient les visiter. L’un deux rugit :
« C’est un homme ! Vous avez fait l’abominable ! Ceint les privilèges d’un dieu, sans honneur ni scrupule ! »
_ Tu m’aurais salué autrement que par cette mascarade mon fils, je t’aurais prévenu. Lui répondit-il, d’une fatigue sans âge »
Un malaise parcouru leur assistance, la lumière mesquine et capricieuse offrait à la pénombre le secret maintenant bramé par leur trait si semblable. Le bicentenaire parla alors.
« Faites demi-tour. En souvenir de ta chair Œdipe, je t’épargne toi et tes amis aujourd’hui, te pardonne pour être venu alors que je te l’avais interdis.
L’un d’eux railla
_ Sinon quoi, vous allez nous laver la bouche au savon pour ne pas vous avoir respectez ?
_ Comment voulez-vous qu’un vieillard au souffle court vous fasse grand mal. En revanche, l’avantage de mon ami ici présent, c’est que l’homme n’est pas concerné par les lois d’Asimov. »
L’un d’eux mourut, l’incompréhension encore luisante dans son iris. D’un revers, un second fit jongler son pistolet tout juste dégainé dans la main du diable. Ils réagirent, parsemant mon squelette de trous fumant, un mur résonna quand l’un lui offrit une accolade, et l’écho joyeux de la fonte accompagna le quatrième au sol. Mon esprit ruait, déchainé par la rumeur de sa mémoire, les souvenir de ses émotions. Je n’avais aucun choix, et je me débattais contre mon carcan, cherchant un faille tandis que j’accomplissais ma sinistre besogne. Il ne restait plus qu’Œdipe quand son géniteur me retint. Son visage déformé dans un rictus haineux
« J’ai toujours voulu réécrire cette histoire » Mon bras s’abattit tandis que Nièmer se détournait.
L’âge détruit tout, c’est une force vive, bien plus sur que l’eau. Rien ne résiste à la course du temps. L’amour s’effrite, la pensée s’étrique, le corps disparait. Voilà ce que le vaisseau semblait me conter dans son chant de métal, écho du combat à peine terminé. Le temps a un prix, celui du détachement systématique et maladif des choses.
Qu’importait cette leçon et ses conséquences, cela ne me concernait plus. Dans ma chrysalide d’acier, j’avais perdu le frisson de la liberté, l’allégresse de la fragilité, pour y trouver l’illusion d’une vie et la froide réalité de l’immortalité. Cent ans sans autre contact matériel que la conscience diffuse d’un corps invraisemblable. Cent ans sans autre humanité que celle que j’espérais encore posséder. Je n’existais plus que par la volonté d’un homme. Le monde m’était indifférent, a l’instar d’une loi mathématique, la réciproque devait être vrai, voir même déjà prouvé. Mon existence s’était achevé avec mon corps dans le brasier sempiternel des moteurs, mon identité s’était évaporée de ma peau calcinée. Mes espoirs agonisèrent dans mes yeux si bleus que le feu ôta son chapeau avant de les embrasser. Ma vie fut troquée contre une existence de dupe. Je n’étais plus rien d’autre qu’un souvenir automatisé, une lumière électrique au milieu de rouages éclectiques.
Ceux-ci s’ébranlèrent soudain, tournant dos au charnier, j’emboitais le pas à Nièmer. Le laboratoire attendais, encore quelques préparatifs et la dernière âme offerte à l’apprenti dieu s’échapperais dans le firmament tandis que la sienne, si sombre, se repaitrait de sa victoire, redistribuant les cartes, désormais avec le sourire, dans un jeu sitôt truqué. Jamais sa marche ne fut plus énergique qu’en ce moment précis. Cinquante ans venaient de disparaitre de ses frêles épaules, cinquante années d’échec venaient de se dissiper. Le vieillard déambulait ainsi, guilleret, sur la passerelle, mon lourd pas gauche contrastant avec sa démarche sucré. En rythme, le chemin de métal accompagnait nos deux corps dans un jeu de percussion, une symphonie d’acier. Et sur ces sons, nous marchions de la mort vers la mort.
Le laboratoire nous attendait, identique à mon ménage de la veille. L’immense table en métal qui trônait au centre conservait, en deçà des appareils étranges la jonchant, l’empreinte de la poussière qui s’était accumulé durant les éons où la pièce était abandonnée. Quelques sièges la parsemait ici et là, s’évertuant, avec succès, a échapper à la lumière indolente et famélique paressant dans la salle. L’unique vitrail avait perdu tout éclat, le soleil peinait a s’immiscer dans la couche de crasse qui s’y était incrusté au fil des ans. L’espace dansait dans la pénombre, la majesté, privée de jour, avait revêtu une robe sordide, chaque grincement dû aux rouages était l’écho d’une peur, chaque forme indistincte était le masque de l’horreur. Puis la lumière vint lorsque Nièmer l’exigea. D’immenses néons baignèrent sans douceur les lieux avec leur froide lueur. Le masque de l’ombre tomba, l’immense coupole scintillait de sa couronne artificielle. Le lustre pendu au plafond projetait de ses cristaux des arcs-en-ciel, tandis que celui de la pièce se révélait. Splendeur indicible, la coupole que consacrait la rosace de verre semblait embrasser des cieux que le soleil embrasait. C’est ici, dans cette pièce initialement conçu comme salle à manger, que l’architecte avait signé son œuvre. La vapeur était absente, le chant du métal lointain, l’acier indistinct sous les fresques s’étalant sur les parois. Néanmoins, outre la table, vestige corrompu de cette époque, et le dessin de la pièce, tout avait était altéré pour devenir le centre des expériences de mon maitre. La crédence bordant la table était ponctuée de tâches -souvenir d’acides, colorants, où produits divers-, ainsi que de cratères calcinés. Là, un immense lit était occupé par une femme. C’est vers elle que se dirigeait Nièmer, sans considération pour les cuves ou barbotait, inertes, les subsistes de ses échecs. Ses yeux transpiraient de terreur, elle ouvrait la bouche sans qu’un son n’en sorte, hurlant en silence, aphone d’avoir criée si longtemps en vain.
Elle ne m’avait pas dit son nom, lorsque la veille, je l’avais escorté jusqu’ici. A vrai dire, elle n’avait pas dit grand-chose, ébahie par le vaisseau en comparaison duquel le sien faisait pale figure. Elle ouvrait de grands yeux d’enfant à mesure que nos pas nous conduisaient vers ce qui serait son cauchemar. En concert avec ses paupières, sa bouche, au mépris de toute élégance, s’étais figé en un gouffre béant, en un masque béat. La surprise avait sculpté sur ces traits fins une expression qui ne devait lui être familière. Elle me le confirmait soudain, une flopée de mots franchit ses lèvres fissurées par le froid du voyage. La stupeur due au lustre s’était muée en angoisse, fébrile elle devisait sans aucun intérêt pour son auditoire. L’automate qui se trouvait en face d’elle n’était alors qu’un prétexte pour évacuer l’anxiété qui l’assaillait. Durant les quelques minutes que durèrent l’expédition, elle n’eut regard pour le vaisseau, seul sa langue semblait être encore consciente et active, son pas était machinale, ses yeux lointain, ses bras ballants.
Son histoire n’était pas unique, ni même intéressante, c’était celle d’une vie que les opportunités avait brisées, que le sort avait accablé. Pourtant, à sa naissance, deux ans après le siècle, rien ne la destinait à fouler ce sol. Elle était l’unique héritière d’une riche famille, et l’insouciance ne quitta jamais sa jeunesse. Les aboiements de son chien, Napoléon, avait rythmés les saisons, jusqu’à ce que les sanglots de la jeune fille rythment son inhumation. L’école n’avait était pour elle ni un fardeau, ni une révélation. Et, à son issue, lorsqu’elle devint femme, son père lui offrit une place à ses côté. Le monde se pâma alors devant elle, elle qui détenait un pouvoir certain. Son argent achetait les hommes que ses formes ne pouvaient conquérir. Ses yeux exigeaient ce que son cœur dévorait. Elle méprisa sans connaitre ni misère ni douleur. Elle alternait nuit de passions et journée harassante. Sa vie était ce que le hasard et son travail en avait fait. Son existence devait être le fruit de l’éternité, non jamais rien ne changerait, psalmodiait elle au milieu de ses désirs brûlants. Serment d’enfant jeté au vent volage. Son père se retira, la fatigue lui avait fait perdre ses cheveux. Deux ans plus tard, des pleurs cadençaient des pelletés de terres. Seule et sans conseils, tout s’écroula, son entreprise, d’abord, périclita. Sa confiance fut trahie, des conseillers l’abandonnèrent. De la faillite au vagabondage, il n’y eut qu’un pas. Des amis lui fermèrent leur porte, lui livrant le même regard de mépris qu’elle avait eu elle aussi. Et un jour, elle eut souvenir d’un diner mondain ou la richesse de Nièmer et son utilisation avait été évoqué. Entre misère et cobaye, le choix ne fut pas dur pour elle.
Nous étions alors arrivés au laboratoire. Sans autre lumière que celle, chiche, provenant de la rosace. Son nez se plissa face à l’odeur des cuves, la coupant dans l’absurdité de ses propos. Je la sanglai alors sur le lit, elle me regarda alors et déclara d’une voix aigue que j’ignorais la chance que j’avais d’être un automate, de ne rien connaitre des émotions et des échecs. Marquant une pause, je vérifiai que les liens était solide, puis, me saisissant d’un des morceaux d’ardoise jonchant le sol, je m’appliquai à graver du bout d’un de mes bras les quelques mots qui me ferait jouir de ma dernière liberté. « Je fus humain avant ». Elle lut, incrédule, puis me dévisageant, elle hurla, et ses cris redoublèrent quand ces yeux s’habituèrent au noir et virent la cuve. Elle hurlait encore quand je passai le pas de la porte.
Nièmer précipita la seringue qui avait servi à anesthésier son cobaye sur un coin de la table. Le silence lui était nécessaire pour composer avec les complexes facettes de son art. Ses mains virevoltaient au dessus de ces instruments, elles dansaient, libérées de leurs rhumatismes. Un sourire vint même soulever ses pommettes croulantes lorsqu’il concocta un breuvage. Inutile et inerte, j’étais en retrait, attendant qu’un signe de tête me mande pour le seconder. Lui, évoluait sans entrave dans son rêve scientifique, tournoyant d’un coin à un autre, optimisant, vérifiant, édifiant. Il s’essouffla ainsi pendant une heure, une heure où fumée et pestilence vinrent troubler l’espace, une heure où ses borborygmes envahirent les ondes de leurs miasmes, une heure ou les crépitements électriques firent parcourir sur le fantôme de mon échine le désagréable frisson du souvenir.
Puis, il fut prêt. Un soupir d’anxiété s’échappa de ses lèvres pour le signaler, il balaya d’un revers l’intégralité de son arsenal, le nécessaire au transfert avait été soigneusement disposé sur un guéridon près d’elle, le reste se fracassa sur le sol glapissant dans une courte agonie. Victoire ou défaite étaient les uniques possibilités qu’offrait la soirée. Si l’échec devait la souligner, alors il serait acculé, mis à mort. Les tambours semblaient battre en cadence sous son épiderme ravagée, ses gestes étaient incertains, ses pensées sans doutes confuses. Sa destinée allait s’accomplir ! Fébrile, il la réveilla. Elle ouvrit les yeux et son regard vitreux se porta sur l’immense mannequin qui bordait son lit, il s’achevait en un couple de cristal, l’un d’un jaune miroitant, l’autre d’un vert émeraude. Des câbles les reliaient, elle et Nièmer, à ses cristaux. Elle le regarda d’un iris suppliant, son visage était orné d’une expression harassé. Lui murmurait son nom, comme pour apprécier ses sonorités, après tout, c’est celui qu’il porterait pour cette prochaine vie.
Victor Nièmer porta sa main chancelante sur les iris de la femme, en lui fermant les yeux, il accompagnât son geste d’un hochement de tête à mon intention. Les mètres me séparant de la machine franchit, j’actionnai le levier.
« Ainsi meurt Rosalie, ainsi elle née à nouveau. » susurra t’il. La bouche de sa victime s’entrouvrit puis s’immobilisa, figée à la genèse d’un son. Son épiderme se hérissa, son maintien s’affaissa, le câble lui se tendit, tandis que crépitait dans l’air le bruissement sec d’une énergie qui se déplace. Le cristal jaune étincelait, se teintant de pourpre en son centre. Un soubresaut parcourut le câble alors que le cristal virait au bleu nuit du silence, le corps de Rosalie se cambra. Lui jubilait, le presque dieu esquissa un pas de danse avant de se fendre d’un nouveau signe à mon encontre. L’opération se répéta, son corps chut en une chose flasque et inerte. Le cristal émeraude se troubla, et devint orange, puis, les volutes migrèrent, se joignant à celles bleu nuit, les cernant, les assimilant. Le filin se tendit de nouveau, et le corps de son hôte se crispa, chaque muscle, chaque nerf était vérifié. Il avait attendu cinq années le candidat idéal, sein. Et elle était venu, elle qui n’avait jamais connu la maladie, elle qui n’avait aucun stigmate de la misère sur son corps. Elle devait être sienne.
Nièmer avait gagné. Son nouveau corps était maitrisé, sa conscience s’était imposé, si son identité restait, son nom lui devait disparaitre s’il voulait pouvoir survivre et recommencer. Un sourire de triomphe fit frissonner ses lèvres, la lueur démente de la victoire luisait dans ses yeux quand il les ouvrit. Fugace émotion, remplacé de suite par la terreur. Ma main comprimait sa gorge, Nièmer n’était plus, je ne devais rien à ce corps. Le souvenir d’un sentiment, le dessin de ce qui devait être guidait ma force. Au-delà de la justice, la vengeance châtiait le don maudit de l’immortalité. Il avait dompté la mort, mais avait perdu tout contrôle sur ces créations. Ses ongles griffèrent ma carapace, seul un impératif aurait pu me stoppait, mais sa langue était inutilement au-delà de ses lèvre. Il mourut dans le silence le plus complet, ce silence qu’il avait tant aimé. Alors, moi, je m’agenouillai près du corps qui le vit naître, accomplissant aujourd’hui et à jamais, la tâche que le fardeau de l’éternité m’avait confié, prendre soin de ce faible amas de chair, au-delà du temps et de ces supplices.