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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Résistance involontaire

Auteur Sujet: Résistance involontaire  (Lu 1007 fois)

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Résistance involontaire
« le: 02 Avril 2015 à 00:41:53 »
Attention, pouvait-on lire sur les lèvres de toutes ces âmes dérangées. Attention aux miettes dans le beurre ; attention aux montres retardant de deux jours ; attention aux chats fêlés et aux couronnés marteaux ; attention aux naufragés se séchant sous les vagues ; attention aux fleurs coincées et aux chenilles enfumées ; attention, enfin, aux plages impraticables qui nécessitent un bon coup de balai, pour enlever le sable.
Alice n’en avait cure. Lorsqu’une étiquette lui disait d’avaler n’importe quoi pour passer par la porte, elle obéissait parce qu’elle sentait l’urgence du besoin. Mais les avertissements un peu trop pète-plus-haut-que-son-cul lui rappelaient immanquablement l’aristocratie balai-dans-le-trou dont elle était issue, et cela, elle comptait bien l’oublier. Après tout, c’était son rêve à elle, et la liberté que prenaient tous ces riches sur le dos des gens n’était pas aussi luisante que celle qu’elle voulait accorder à son esprit, à son âme, à son être.
Qu’y a-t-il de plus euphorique que de planer au dessus du sommeil, au dessous du soleil, par un matin de printemps ? Qu’y a-t-il de plus excitant qu’entendre les animaux parler, les cartes se battre, et le temps s’arrêter ?
Tout, autour d’elle, commençait à bouger. La révolution était en marche, et bien que très appliquée, Alice ne pouvait se soumettre au despotisme qui, sur le déclin, tentait vainement et par quelques soubresauts agoniques, de tyranniser ces derniers esclaves.
Elle préfigurait sans le savoir l’aspect psychotrope de ces nouvelles générations d’allumés se cramant les synapses sans se soucier des conséquences, juste pour accéder à une forme de plénitude bienheureuse. Elle avait compris que le bonheur et la vérité n’était pas très bon amis, et elle avait choisi son camp. Sa vérité relative et personnelle, son bonheur intense et insécable.
Elle ne s’était jamais sentie aussi réveillée que lorsqu’elle était endormie. Elle oubliait sa raison dogmatique pour retrouver des fantasmes épisodiques, mais paradoxalement plus palpables. Car elle était la maitresse de sa psyché, l’alpha menant à bien son combat contre le crime de l’ennui. Elle représentait chacun des membres du monde qu’elle s’était créé dans sa tête, et vivait mille et une vies à chaque fois qu’elle fermait les yeux.
Alors elle partit à la poursuite du lapin, elle sombra dans le trou, et elle s’enfuit au pays des merveilles. Son aventure à elle, revêtait la forme d’un conte psychédélique et absurde, rempli d’émotions secouées à la centrifugeuse. L’anticonformisme si caractéristique de sa personne n’était pas encore la pathologie déplorable de toute une génération de suiveurs non-assumés, mais bel et bien le reflet d’une volonté de changer les choses lorsqu’elles en avaient besoin.
Alors elle vibrait aléatoirement, sans se poser de question, hallucinant son incompréhension du monde qui tout-à-coup prenait sens, et se révélait par l’obsolescence d’une rigidité frigide.
Elle-même n’en avait pas conscience, mais elle fut celle qui s’en approcha le plus : l’absurdité de ce monde malgré tout mathématique était clair dans son esprit, et elle ne voyait que ça, là où d’autres cherchaient une logique méliorative, une technique supérieure. La transcendance de ces perceptions contradictoires ne s’assemblait dans l’esprit de personne, et il faudrait des siècles et des siècles avant qu’on ne l’envisagea, mais elle était là, comme l’avait compris Sartre, avant de savoir qu’elle était là.
Ainsi elle divagua, mais jamais ne se perdit. Elle vogua sans jamais couler. Elle explora sans trépasser. Et des décennies plus tard, on se souvenait encore de son voyage, non pas comme une initiation aux plaisirs informels, mais bien comme l’accomplissement du délire personnel que tout un chacun se devait, à cette époque, de découvrir en même temps que tout le monde.
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Hors ligne GAYA TAMERON

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Re : Résistance involontaire
« Réponse #1 le: 03 Avril 2015 à 09:26:55 »
J’ai vraiment adoré ton texte sur Alice! C’est poétique,  philosophique, tout ce que j’aime! Merci de l’avoir posté !  Au plaisir d’en découvrir d’autres de ton cru. 

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Re : Résistance involontaire
« Réponse #2 le: 05 Avril 2015 à 12:24:18 »
Insomnie + Inspiration automatique forcée.
Il parait que Lewis Carrol n'était pas vraiment du genre à mettre volontairement de l'implicite dans ses textes, mais il y en a malgré tout bien assez pour délirer.
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Hors ligne extasy

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Re : Résistance involontaire
« Réponse #3 le: 05 Avril 2015 à 13:10:31 »
J'ai vraiment aimé! C'était très intéressant de penser à notre petite Alice d'un point de vue si différent. La seule petite remarque que je pourrais faire concerne cette phrase: "Alors elle partit à la poursuite du lapin, elle sombra dans le trou, et elle s’enfuit au pays des merveilles". Durant tout le texte, le personnage d'Alice est sous-entendu. tu écris bien son nom une fois ou deux, mais ça ne m'a pas trop dérangé (bien que j'aurais aimé n'avoir eu à le lire qu'une seule fois, grand max). Mais avec cette phrase, tout devient trop évident; enfin pour moi. C'est pas si grave que ça, en fait, mais j'aimais bien quand les choses passaient par l'implicite.
Mais superbe texte, n’empêche  :)

 


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