ébé oui, j'ai édité mon texte et ajouté "à suivre".

EDIT : Suite que voilà (quand vous en avez marre, j'arrête, ok ?)
Je l’avais connue un soir alors que je me rendais à un dîner de célibataires sur invitations au Bistro Romain de la place Victor Hugo à Paris. Arrivé légèrement en retard, il ne restait qu’une chaise vide, en face de celle qui devint mon épouse. Je me suis présenté et ai sollicité l’autorisation de m’asseoir. Ensuite, je lui ai demandé comme elle s’appelait et si ses parents habitaient chez elle. Elle a souri. Elle portait un chemisier bleu pâle avec un col en dentelles relevé style Laura Ashley. J’ai tout de suite adoré bien que le bas fut caché par la table. J’avais devant moi une femme mince, jolie, brune, des cheveux mi-longs sympathiques et des yeux marrons foncé profonds comme ceux d’une célèbre actrice de cinéma française au destin fabuleux, mais tristes. Mon âme de Saint Bernard a démarré aussi sec si tant est qu’une âme puisse démarrer. J’avais trente-huit ans, elle vingt-six et un côté oiseau tombé du nid qui est venu à ce dîner pour repousser le choix d’un acte plus définitif. Nous avons parlé de tout et d’autres choses, mais curieusement je n’en garde presque aucun souvenir. Le seul que j’ai conservé fut le désir fort de revoir cette fille, de la serrer contre moi et de lui dire que la vie était belle parce qu’elle était dans mes bras et que plus rien d’attristant ne pourrait lui arriver. Cependant, je n’ai pas eu l’occasion de le lui dire ni de le faire et nous nous sommes quittés à la fin du dîner. Elle habitait Paris et moi Genève.
Le week-end suivant, je déambulais désœuvré à Paris où j’étais revenu pour rendre visite à ma mère. Je dois avouer que je roulais alors dans une BMW 733i bleu marine boîte auto, une des automobiles les plus confortables que j’ai possédées. D’où le plaisir de refaire mon aller-retour Genève-Paris en voiture. J’avais rencontré lors de ma promenade pédestre - nous étions en juin - un ami que j’aime beaucoup. Il m’avait proposé de l’accompagner pour aider une
copine à déménager. Elle quittait le trois pièces qu’elle partageait avec une colocataire car celle-ci se mariait. Bonne raison pour changer de mode de vie. J’ai accepté la proposition, grimpé les cinq étages, sonné à la porte et c’est la jeune dame aux yeux tristes qui a ouvert. Grosse surprise, vous pouvez l’imaginer. Plusieurs années après, elle m’a confié qu’elle rêvait d’épouser un déménageur. Elle fut favorablement impressionnée par ma serviabilité et aussi parce que je sentais bon. A cette époque, c’était
Eau sauvage de Dior. On comprend. Elle aimait aussi mon sens de l’humour et avait ri franchement (c’était la seconde fois; je crois qu’il y en a eu une troisième) lorsque je lui avais dit, en descendant l’escalier avec son téléviseur dans les bras, que je croulais sous le poids des chaînes.
A la fin de cette journée mémorable et transpirante, pendant laquelle nous n’avons pas plus eu l’occasion de discuter d’un éventuel futur en commun, je suis rentré à Genève. Le week-end d‘après, je n’envisageais pas particulièrement de
remonter à Paris, mais le sort en décida autrement. Il se manifesta sous la forme de l’appel téléphonique d’un autre ami, lequel me proposait une autre soirée pour célibataires. Vous aurez compris que, vu mon mon âge presque canonique, mes proches cherchaient activement à me caser, surtout que j’avais exprimé ce souhait récemment lorsque ma sœur attendit son troisième. Je me suis donc rendu avec plaisir à cette invitation, où je tombais sur la dame aux yeux tristes, évidemment. Nous nous sommes mariés cinq mois après.
Trop court, comme délai.
Au premier rang, à gauche, devant mon cercueil, il y a ma femme, entourée de nos garçons. Je n’ai pas de regrets de m’être marié avec cette femme, même si je n’ai pas reçu d’elle ni eu l’impression de lui avoir donné aucun bonheur pendant vingt-cinq ans, car nous avons eu nos garçons. Deux beaux enfants en pleine santé, fruits de deux pèlerinages «
parce que cela ne venait pas. » Le premier
vint après une petite visite à Einsiedeln, en Suisse (évidemment), l’autre au retour d’un
pélé à Lourdes, cinq ans après. Pourquoi Lourdes ? Parce que nos sommes rentrés de Suisse en France au bout de trois ans. Ma femme, qui s’est avérée être dépressive, m’avait déclaré qu’elle était trop loin de ses parents. J’aurais dû saisir le signal d’alarme à cet instant. Je ne l’ai pas saisi. Elle ne pleure pas. Elle est habillée en noir alors que je lui avais dit que j’aimerais ben qu’elle s’habille en blanc, comme la reine Fabiola aux funérailles de son roi de mari. Peu importe. Si dans sa tête nous n’avons jamais été mariés, alors je la comprends. Notre ainé est triste, son frère à l’air de s’ennuyer. Notre ainé est le portrait de sa mère. Secondaire, émotif, défaitiste, inquiet et pessimiste. Tout un programme pour affronter la vie. J’aurais voulu qu’il s’engage dans les parachutistes. Ma femme a haussé les épaules le jour où j’ai évoqué ce désir : «
Oublie tes schémas - m’a-t-elle dit -
tu n’es pas un exemple. » Charmant. D’abord, je n’ai jamais été parachutiste, et ensuite je ne crois pas qu’une épouse puisse s’adresser à son mari de cette façon. Manque de respect envers le
Pater familias dans l’exercice de ses fonctions. Délit caractérisé. Je sais bien que cette notion de Pater familias a été bannie du Droit dans les années soixante-dix, suite au événements que l’on sait, mais je suis intimement convaincu que ce fut une erreur, qui a diminué notre autorité à nous, les maris. Le rôle d’une femme mariée est de s’occuper de son époux, de ses enfants et de sa maison, non ? Je crois que c’est le pape Pie XI qui a proclamé dans un sermon - on dit une
homélie, maintenant, c’est plus positif - que le rôle de l’épouse était de se taire, plaire et rester à la maison. Aujourd’hui il serait pendu pour une telle déclaration. Mais je m’égare. Revenons aux garçons. Notre second, c’est moi. Primaire, gai, enjoué, dragueur, beau (il a les mêmes yeux que Thierry Lhermitte), optimiste, sûr de lui, peur de rien. Le monde lui appartient. Il a ma chance d’attendre les problèmes avec impatience afin de se réjouir à l’avance de les avoir résolus avant même qu’ils se soient présentés. Heureuse nature. Au soir de son oral du bac, il nous a annoncé en parlant des examinateurs qu’il les avait «
tous éclatés ». Quand il a connu ses résultats, il nous a affirmé avec aplomb : «
Je vous avais dit que je le raterai. Vous voyez, j’ai toujours raison. » Il n’aura pas de problèmes plus tard, lui.
Derrière ma femme et nos enfants, ses parents et ses deux sœurs. Il y a beaucoup à raconter sur mes beaux-parents et mes belles-sœurs. Du lourd, comme on dit aujourd’hui, du varié et du passionnant. La nature humaine est insondable et les statistiques disent qu’il y a des milliards de combinaisons d’ADN possibles, ce qui donne des milliards d’individus différents. Passionnant, vous dis-je. J’y reviendrai.
De l’autre côté de l’allée centrale il y a ma sœur et sa famille, celle qui a eu son troisième, ce par quoi tout a commencé. Ma sœur, deux ans de plus que moi, élevée comme moi au Maroc et au lait de chameau (cela se boit, le lait de chameau ?). Ma sœur est mariée depuis trente ans avec le même. Ils ont trois enfants. Petite maison en ciment sympa (la maison, pas le ciment) dans la banlieue ouest de Paris, 200 m2 de gazon, RER - boulot - dodo, l’horreur conceptuelle à mes yeux. Mais eux sont encore ensemble. Peut-être que si j’avais essayé d’être moins fantaisiste, j’aurais conservé ma femme ? Qui sait ? Et si je l’avais conservée, aurais-je eu envie de me porter volontaire pour partir en Syrie rencontrer mon destin au lieu de prendre ma retraite auprès d’elle et de commencer une collection de timbres ? Sûr que non. Donc, c’est elle la responsable de ma mort. Tiens, je n’y avais pas pensé jusqu’à cet instant. Et je n’aime pas les timbres.
Les rangs d’après sont garnis ici et là d’amis, proches ou non, de connaissances et de paroissiens qui sont venus parce qu’ils me connaissaient et qu’ils m’aimaient bien. C’est drôle, ce paradoxe. Beaucoup de gens m’aimaient bien, sauf ma femme. En fait de gens qui m’aimaient bien, il faut que je vous parle de la sœur numéro un de ma femme. Elle aussi est mariée avec le même depuis des lustres. Elle est organiste dans une paroisse de la région parisienne. Un mariage de raison, un de plus. Elle voulait devenir religieuse, mais sa mère n’a pas voulu. Air connu, non ? Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas ? Le centre de ce récit c’est ma belle-mère. Rien d’original, je sais, mais de quoi en faire une belle histoire, en vérité, pour finir. Et didactique. Une histoire qui devrait être érigée en manuel pour les fiancés. On pourrait (devrait ?) en faire une
check list à consulter et à cocher avant de s’engager en amour. Notre organiste est janséniste, anorexique et obsédée par la fuite du temps et la prière. C’est drôle, malgré le professeur de philosophie aristotélico-thomiste que fut son beau-père, un homme immense d’intelligence, de bonté et de profondeur, elle n’a toujours pas compris que nous sommes un composé corps-esprit, que tout ce qui est bon n’est pas mauvais et que l’on peut faire mille kilomètres en voiture sur la route des vacances sans devoir chanter des cantiques toutes les heures. Avec cinq ados derrière dans le Chrysler familial, ça le fait pas.
La troisième sœur, c’est elle que j’aurais dû demander en mariage, même si elle n’avait à l’époque que 19 ans à peine, mais elle avait des yeux merveilleux et pas du tout tristes. Mais alors pas du tout. Je crois que je suis tombé amoureux d’elle dès que je l’ai vue, un jour où j’apportais un canapé de sa sœur chez ses parents, suite au déménagement dont j’ai déjà parlé. Et, réflexion faite, il serait intéressant de savoir si je n’ai pas épousé sa sœur pour être plus près d’elle. Cas d’école psychothérapeutique s’il en est. Elle riait à toutes mes blagues. Elle était
bon public, comme on dit. Elle était belle à faire rêver. Elle avait un corps parfait que je m’efforçais de ne pas regarder lorsque nous nous retrouvions tous en été autour de la piscine familiale (ma femme était plutôt désavantagée au niveau des poumons). Elle sentait bon le sable chaud. Elle a été pendant les vingt-cinq ans de ma vie commune avec cette belle famille le rayon de soleil que je n’avais pas chez moi. Mais ne vous inquiétez pas, il ne s’est rien passé.
Inquiéter ? pourquoi ? Parce que tout ce beau monde était catholique pratiquant, et chez ces gens-là, Monsieur, on ne trompe pas sa femme avec sa belle-sœur. Encore aurait-il fallu qu’elle soit d’accord.
(à suivre)