Après 6 mois en tant qu'enseignant en Thaïlande, je me suis intéressé de près au club de boxe de l'école qui m'employait. Voici un petit texte qui je l'espère vous plaira. Merci également de vos retours et conseils, ce sont ces derniers qui me permettent de progresserL'ART PERDU DU MUAY THAI
Quand les Cinq heures sonnent la fin du devoir professionnel, je réuni mes affaires et quitte le bureau en hâte pour aller retrouver des rêves d’animalité perdue. Véritable changement de décor qui m’attend après ces salles de classe écrasées par le poids de la sacro-sainte discipline, où la spontanéité d’esprit se trouve la plupart du temps interdite de séjour et l’instruction se boit mais ne se digère que partiellement.
Ici, dans ce petit club de boxe tenu par Kru Champ, les choses prennent une tournure différente ; c’est un monde insoupçonné qui se génère de lui-même et brise la glace. Enfin le « moi » s’exprime. Et fort.
Cris de souffrance bien-portante, haine mesurée. Vague d’expressivité passant par là. Elle réalise un véritable coup d’état, se déploie, insuffle une âme nouvelle sur le campus, fait des uniformes étriqués un lointain souvenir. Jubilatoire.
Chaque soir, en m’approchant du club, j’aperçois par intermittences quelques dessins de mouvements esquissés entre les poutres du grand hall. S’y déroulent quelques intrigants festivals de flashs plus photogéniques les uns que les autres : shorts trempés, torses inondés, pieds nus déchirés par les cloques. Les sacs de frappe en grands boucs-émissaires silencieux se montrent compréhensifs devant ces mines défaites et acceptent sans ciller les débordements de leurs bourreaux. On y trouve-là une sorte de purgatoire collectif des passions les plus personnelles, le tout opéré à grands coup de poings, de pieds, ou de genoux.
Mais le respect de la hiérarchie colle à la peau en toutes circonstances et la peur des dérives est trop importante pour oser s’en passer. Alors les élèves abandonnent l’activité à l’approche du « teacher » que je suis et me saluent largement, dans une déférence aussi travaillée que leur cœur de métier. Il est amusant de voir à quel point l’état d’esprit de ces gamins n’est rien d’autre qu’un jeu; ils le triturent, l’ajustent, l'adaptent en fonction. La sueur continue à perler sur les visages mais la tension s’en détache avec une flexibilité déconcertante. Quant au sourire, puisé sans efforts sous les hospices d’un civisme millénaire, il remplace à merveille ces airs de grands soucieux que souligne leur concentration de malmenés.
Et ça reprend de plus belle. Il y a bien longtemps qu’on a oublié de s’essouffler. Oh oui, « tout est dans la tête » disent les plus zélés. Parfois trop pleine pour la porter correctement, on a préféré la remettre à sa place et les pendules à l’heure. Cela ne signifie pas qu’on la néglige. Elle constitue au contraire le dernier bastion séparant le sport de la bastonnade, l’art de la médiocrité. La tête orchestre chaque coup, chaque décision, chaque esquive. Mais son usage court-circuite des instincts plus obscurs à qui la raison échappe, prenant congé de l’académisme ronflant des tableaux noirs. La tête, elle s’accorde simplement un axe de temps privilégié où l’urgence de l’action conjure la léthargie.
Ils ne sont pas légions, une demi-douzaine la plupart du temps. Selon les jours, certains se greffent au noyau dur du groupe et d’autres le quittent pour des raisons que je ne connaitrai jamais. Aussi les gabarits varient d’un gamin à l’autre : il y a là des jambes très longues, par ci des corpulences moyennes, et même un gosse trapu et sec comme un bambou, impossible à faire fléchir quand on a le malheur d’aller aux prises avec lui. Tous en revanche ont cette posture imperturbable qui causera bien du souci à l’adversaire trop téméraire.
« Yut !» ("stop !"). Les gamins freinent leurs mouvements et relèvent la tête. La voix de Kru Champ interrompt les festivités. Nouvelle pause.
Le Kru Champ n’a pas l’air beaucoup plus âgé que ceux qu’il entraîne. C’est qu’il ne l’est pas réellement. 25 ans à peine. Les visages sont intemporels ici, et la modestie inhérente du professeur l’a épargné d’une gravité d’esprit qui s’accroche au visage des passeurs de savoir comme une tique : il est jeune, mais avant tout -et c’est le plus important-, il « fait » jeune. Il n’y a qu’à le voir distiller ça et là quelques boutades auxquelles les élèves ne tardent pas à renchérir. Point de jeux de mots ou tournures d’esprit pour créer la drôlerie. L’humour local repose essentiellement sur une science des onomatopées incroyablement fournie. Des« Wooo », des « aaaa » suraigus suffisent à provoquer le rire par leur gaieté figée. Et surtout, ces petites cabrioles verbales collent harmonieusement à la dynamique du mouvement, montrant bien que si ça bosse dur, on a recours au sérieux pour le travail uniquement, pas pour l’effet de style.
Là-dedans repose la force du pays du sourire, où performance ne rime pas avec austérité. Quand le talent est là, nul besoin de cette anxieuse et timide attitude que les laborieux s’imposent par acquis de conscience. Chacun sait ce qu’il a à faire, et c’est déjà bien assez. Et moi, je me surprends à aimer ce droit à soi, cette place laissée à l’écrasement des corps et cette lassitude toute naturelle donnant des airs de paresseux aux athlètes les plus doués.