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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Eldorado (v.2)

Auteur Sujet: Eldorado (v.2)  (Lu 1444 fois)

Hors ligne vinksdarkso

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Eldorado (v.2)
« le: 18 Novembre 2014 à 13:38:04 »
"Cours mon fils, cours ! "

Il y a cette voix qui résonne sans cesse dans ma tête. Elle a juste dit "cours", comme elle m'avait dit de marcher une dizaine d'années auparavant. Alors j'ai obéi, et j'ai couru.

Un coup de feu avait retenti dans le désert. Un sifflement aigu vint alors me transpercer les tympans, et puis il y'eut l'écho, qui répéta sans cesse un même refrain. Le petit attroupement d'hommes, de femmes et d'enfants se dispersa dans une cohue indescriptible, mélange chaotique de cris et de pleurs déchirés, puis le chahut s’estompa peu à peu dans la pénombre. Je me retournais en balayant l'obscurité avec le faisceau lumineux de ma lampe torche et constatait avec soulagement qu'elle était encore derrière moi, à quelques pas de là. J'allais lui demander d'accélérer la cadence, mais une nouvelle explosion éclata sur la steppe et me coupa dans mon élan. Par chance, la balle n'avait fait qu'effleurer son corps, mais cela avait malheureusement suffi à perturber sa course et à la faire chanceler. Impuissant, je la regardais tituber entre les touffes d'herbes sèches et les morceaux de roches calcaires, avant qu'inévitablement, elle ne s'écroule au sol.

Sa jambe heurta violemment un morceau de roche, sans doute posé là depuis la nuit des temps sur le sol argileux du no man's land. Une pierre ancestrale, qui avait pourtant semblé jaillir  hors de terre dans l'unique but de lui asséner cet ultime croche-patte. L'os du genou céda dans un craquement effroyable et perfora sa chaire telle une lance macabre, lui arrachant au passage un cri de douleur presque animal qui me fit frissonner au plus profond de mes entrailles. J'accourais dans sa direction en prenant soin de baisser la tête pour éviter d'être touché par une autre balle perdue, mais il était trop tard. Elle le savait, je le savais aussi. Alors, d'un simple geste de la main, elle me fit signe de continuer sans elle. Pourtant, je ne pus obéir cette fois-ci et je restais là, immobile, totalement abasourdi par la tournure tragique qu'avaient pris les événements.

Tout cela ne dura l'espace que d'un instant, ou plutôt devrais-je dire, l'espace infini qui peut séparer deux instants charnières de la vie d'un jeune homme, et puis un halo de lumière avait semblé jaillir de nulle part. Je vis alors se dessiner sur son visage une expression nouvelle. Quelque chose dans ce regard si familier me semblait à présent étranger. Dans ces deux yeux verts pâles, je pouvais lire l'expression d'une peur naissante; une peur qui se muait peu à peu en une fatale résignation. Elle avait le regard d’une louve prise au piège dans une mâchoire d’acier, qui admire impuissante sa progéniture s’enfoncer dans une forêt sombre et hostile. Elle me l'avait souvent dit pourtant, que l'homme est un loup pour l'homme.

Au loin, une voix menaçante se fit entendre, saturée par le son grésillant d'un mégaphone.  Un homme aboyait quelque chose dans une langue qui m'était étrangère. Tétanisé par l'effroyable spectacle qui se jouait sous mes yeux, je ne cherchais pas réellement à comprendre ce qu'il disait.

Une autre détonation, sèche et pur retentit, ce qui eut pour effet de me faire sursauter et de m’arracher à cette brève léthargie. La balle ne s'était pas perdue cette fois ci, et était allée frapper de plein fouet son abdomen. Ce ventre qui m’avait vu naître, je le vis périr. Ce ventre qui m'avait porté, venait d’accoucher d’une ogive d’acier ...

Une nuée de chair et de sang rouge gicla dans le bleu sombre la nuit et vint éclabousser la sphère blanche de la lune. C’était ma chair et mon sang qui jaillissaient sur mon visage pétrifié d’horreur. Je peux encore sentir les chaudes larmes d’hémoglobine se déposer au creux de mes yeux. Regarde maman, pensais-je, comme je pleure ton sang. Regarde, comme je pleure la folie de tes enfants.

Le soleil s’est depuis longtemps levé sur ce paysage d'apocalypse, et pourtant, toujours je cours. Vers où ? Vers quoi ? Peu m'importe désormais. Je laisse ma trace sur ce sable rouge et bouillonnant qui me calcine la voûte plantaire, sous un soleil de plomb qui me dessèche la peau et me gerce les lèvres. J'ai faim, j'ai soif et étrangement, j'ai froid. Dans ma tête, je tourne en boucle le sombre film de ces dernières vingt-quatre heures. Le voilà l'enfer, le voilà le calvaire, le voilà mon Golgotha ! La croix que je porte a la forme d’un sac à dos rempli de babioles et de misère. Le mur de mes lamentations est là, juste devant moi, et il est couronné d’épines d’acier prêtes à me lacérer la peau. Je suis coupable aux yeux des hommes d’être né du mauvais côté d'une frontière. Est-ce que tout cela en valait vraiment la peine, maman ? Je n'en sais rien. Trop tard, il est toujours trop tard, et je ne veux plus jamais avoir à regarder derrière moi. Je ne veux plus que personne n'ait à revivre ça. Alors je cours, inlassablement, avec pour seul espoir celui de pouvoir un jour franchir ce mur et fouler cette terre qu'on m'a promise en échange d'une poignée de billets froissés. Peut-être alors que moi aussi je renaîtrais de nouveau ?

Elle m'appelait Jesùs. Pourtant, je ne marche pas sur l’eau, pas plus que je ne fais de miracle. La vérité, c'est que je ne serais jamais le sauveur pour qui que ce soit. Moi je ne fais que courir, comme nous tous, à la recherche de l’Eldorado.
« Modifié: 23 Janvier 2016 à 07:07:41 par vinksdarkso »
"La fiction, c’est la part de vérité qu’il existe en chaque mensonge." Stephen King

Hors ligne Cauzart

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Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #1 le: 18 Novembre 2014 à 16:43:58 »
Yes ! Pas mal du tout, un des textes les plus aboutis et les plus travailler que j'ai pus lire sur ce forum. Ca se tient du début à la fin, on est pris par l'action, l'histoire, rien à dire, ça m'a beaucoup plus, il y a de très belles images. Bravos, bravos !

Juste une petite remarque :

Elle me l'avait souvent dit, c'est vrai, que l'homme est un loup pour l'homme.
--> je retireais le "que"

http://julienusseglio.eklablog.com/
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Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #2 le: 18 Novembre 2014 à 18:23:50 »
Bonjour !

Alors là aussi, un GRAND bravo !
Je trouve les images absolument magnifiques ("je pleure ton sang", et tout ce passage-là), et l'histoire vraiment, vraiment très bien racontée.
Ensuite, il me semble que des guillements autour de "cours" (dans elle a juste dit cours), me sembleraient plus appropriés, et je crois que c'est où, pas ou, dans "Vers ou ? Vers quoi ?"
Mais vraiment bravo ! Je suis un peu paumée dans le contexte, et ce n'est pas le genre de situations que j'aime beaucoup normalement (enfin quand je la lis, veux-je dire ^^), mais là ça ne m'a pas vraiment dérangée.

Au grand plaisir de te relire !

Smicky

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Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #3 le: 18 Novembre 2014 à 19:07:14 »
 :noange:
« Modifié: 03 Octobre 2017 à 12:15:21 par Smicky »

Hors ligne vinksdarkso

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Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #4 le: 18 Novembre 2014 à 20:05:09 »
Bah je ne sais pas trop quoi répondre à part merci pour votre lecture. Malgré la brièveté du texte, je l'ai longuement retravaillé et ça a apparemment payé. Content de vous avoir fait vivre un bon, ou douloureux moment ^^
« Modifié: 18 Novembre 2014 à 20:07:17 par vinksdarkso »
"La fiction, c’est la part de vérité qu’il existe en chaque mensonge." Stephen King

MillaNox

  • Invité
Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #5 le: 18 Novembre 2014 à 21:22:30 »
Salut !

au fil du texte :
Citer
L'os du genou céda dans un craquement effroyable et perfora sa chaire telle une lance macabre,
chair

Citer
Au loin, une voix menaçante se fit entendre. Saturée par le son grésillant d'un mégaphone, l'homme aboyait quelque chose dans une langue qui m'était étrangère.
je pense que ton "saturée" se rapporte à "une voix", amis comme tu l'as lié à l'autre phrase ça ne fonctionne pas. Eventuellement,  "Au loin, une voix menaçante se fit entendre, saturée par le son grésillant d'un mégaphone.  Un homme aboyait quelque chose dans une langue qui m'était étrangère." ?

Citer
J'étais cependant bien trop subjugué par l'effroyable spectacle, dont le sombre dénouement semblait à présent se jouer sous mes yeux, pour chercher à comprendre ce qu'il disait.
j'ai l'impression que "subjugué" n'exprime pas le bon sentiment, j'imaginais un truc genre pétrifié ou tétanisé alors que subjugué m'évoque une stupéfaction plus positive, comme ébloui. Par ailleurs toute la phrase est trèèès lourde :
-le "bien trop" est bof et peu utile
-effroyable spectacle + sombre dénouement sont tous prêt et sur le même modèle adj + mot long, le rendu me gène un peu à l'oreille
-le verbe semblait alourdit par le flou qu'il insère, directement "se jouait à présent sous mes yeux" peut etre ?

Citer
Une autre détonation, sèche et pure, me fit sursauter et m’arrachât 
arracha

Citer
Ce ventre qui m’avait vu naître, je le vis périr.
je n'aime pas du tout la double utilisation du verbe voir ici. L'idée est très chouette, tu dois pouvoir la booster en évitant cette redondance.

Citer
Une nuée de chair et de sang rouge gicla dans le bleu sombre la nuit et vint éclabousser la sphère phosphorescente de la lune.
un rien exagéré  :D pourquoi pas, j'aime mieux les images que tu as convoquées avant (le ventre dont l'ogive sort, etc) mais faut voir si d'autres tiquent !

Citer
Je suis coupable aux yeux des hommes d’être né du mauvais côté d'une frontière. Est-ce que tout cela en valait vraiment la peine, maman ? Je n'en sais rien. Trop tard, il est toujours trop tard, et je ne veux plus jamais avoir à regarder derrière moi. Je ne veux plus que personne n'ait à revivre ça. Alors je cours, inlassablement, avec pour seul espoir celui de pouvoir un jour franchir ce mur, et fouler cette terre qu'on m'a promise en échange d'une poignée de billets froissés. Peut-être alors renaîtrais-je de nouveau ?
yes, la fin/explication est très bien amenée.

hop là !
Le fond est terrible  :( . C'est bien écrit, on s'immerge dans l'horreur que tu décris... J'ai trouvé le ton juste, sauf au moment où la lune se fait éclabousser. le reste touche et fait réfléchir à la fois.

Merci pour ce texte

Milla



Hors ligne vinksdarkso

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Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #6 le: 19 Novembre 2014 à 13:02:13 »
Merci à toi Milla, et bravo pour tes talents de chipoteuse, c'est bien utile parfois !

J'avoue que y'a pas mal de remarques pertinentes concernant les tournures de phrases et pour lesquelles j'étais totalement passé à côté. Tu m'en voudra pas, mais j'ai laissé d'autres phrases telles quelles pour le moment (parce que c'était un choix personnel ou tout simplement parce que je préférais comme ça). Mais laisse moi donc me soulager sur cette foutue lune phosphorescente !!! xD

Je crois que c'est plutôt rare que tu sois si positive sur un de mes textes (si je me souviens bien), donc je pense que je vais l'encadrer dans du chêne massif, l'accrocher dans un coin de ma chambre et y inscrire la mention "Milla approve this message".
« Modifié: 19 Novembre 2014 à 13:06:30 par vinksdarkso »
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MillaNox

  • Invité
Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #7 le: 19 Novembre 2014 à 13:24:45 »
mais oui !!!
j'ai vraiment beaucoup aimé ce texte !  ^^

Citer
Tu m'en voudra pas, mais j'ai laissé d'autres phrases telles quelles pour le moment (parce que c'était un choix personnel ou tout simplement parce que je préférais comme ça). Mais laisse moi donc me soulager sur cette foutue lune phosphorescente !!! xD
absolutely ! je chipote au max pour que l'auteur fasse le tri, certainement pas pour que tout soit gardé ! Et pis j'ai souvent tort, hein !  :D

@+ !!

Hors ligne Musyne

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Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #8 le: 19 Novembre 2014 à 21:00:59 »
Salut Vinks,

Je me souviens avoir commenté la v1 alors je repasse, du coup. Heureux, hein ?  :D Je te fais le relevé orthographe/voc & co en spoil et puis le reste ensuite.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


J'ai bien aimé, et je me souviens avoir déjà bien aimé la première version. J'avoue ne pas l'avoir relue, je ne voulais pas être influencée par ce que j'avais pu dire à l'époque.
La brièveté du récit rend l'histoire percutante, le rythme maintient bien le lecteur en haleine. Je pense que ça gagnerait en "percutant" quand même en allégeant certaines tournures plus "lourdes" ou phrases un peu longues.  J'apprécie plus particulièrement le dernier paragraphe, en point d'interrogation un peu sombre pour l'avenir du personnage.
L'ensemble est bien tourné, se lit bien et la tonalité rend bien les drames qui se jouent à ces frontières. Comme dit plus haut, ton texte est touchant et amène à réfléchir.

Au plaisir de te relire ;)

Hors ligne vinksdarkso

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Re : Eldorado (v.2)
« Réponse #9 le: 20 Novembre 2014 à 12:49:12 »
Toujours un plaisir d'être soumis à vos mains expertes, chère Musyne  ;)

Effectivement, les phrases un peu longues c'est mon drame !

Pourtant je me soigne, mais je crois que je ne peux pas m'empêcher d'en mettre une ou deux car ça me rassure d'écrire longuement sur un sujet qui, au demeurant, me parait pertinent d'étayer par des adjectifs descriptifs, incisifs, précieux, pédant mais essentiel à mon sens, c'est pourquoi parfois d'en faire un peu trop et de considérer la virgule comme une excroissance de point, d'ailleur je pense qu'il est temps d'en mettre un, de point. :o

Merci pour le reste, officiellement ce genre de massacre n'a plus lieu aux états unis, mais c'est pas le genre de population s que les milices dorlotes et d'autres pays dans le monde ne se gènent pas pour abattre froidement les immigrés (je ne citerais pas de nom, veut pas avoir de problèmes avec  les grands manitous)

Complément: http://conflits.revues.org/348?lang=es
« Modifié: 20 Novembre 2014 à 13:12:47 par vinksdarkso »
"La fiction, c’est la part de vérité qu’il existe en chaque mensonge." Stephen King

 


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