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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » ILS N'OSENT PAS LE DIRE

Auteur Sujet: ILS N'OSENT PAS LE DIRE  (Lu 1340 fois)

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ILS N'OSENT PAS LE DIRE
« le: 22 Septembre 2014 à 17:21:11 »
ILS N'OSENT PAS LE DIRE

Un matin de juin, dans une ville méridionale française.

Madame Hashley je crois qu’il y aura un orage aujourd’hui
Appelez-moi Dorothéa René
Comme autrefois madame
Et allons dans le jardin marcher
La glycine a une odeur enivrante
Cela vous dérange René
Ce n’est pas ça madame Hashley mais
Vous me préférez dans le rocking-chair
Je ne préfère plus rien
Vous êtes bizarre René ce matin
Allons dans le jardin je vous suis
Approchez-vous de moi
Je vais vous préparer un thé madame Hashley
Dorothéa Nous le prendrons dans la roseraie Dépêchez-vous

Le même jour. Plusieurs minutes plus tard

Vous me regardez René
Je ne peux m’en empêcher
Vous m’avez regardée dans le jardin marcher
Si on veut
Ce n’est pas la première fois que vous me voyez dans le jardin
Aujourd’hui c’est la première fois
Le thé était moins brûlant que l’habitude
Mes excuses madame
Vous êtes distrait René
Oh non madame jamais
Ce soir j’attends quelqu’un
Espérons que l’orage éclate avant
La journée pour moi risque d’être longue
Ah j’aimerais tant pouvoir vous occuper
Faites le René
Quelque chose m’en empêche depuis que
Depuis que
Je ne sais pas
Vous devriez un peu sortir en ville
Je ne peux pas ma chère madame
Dorothéa Dorothéa
Je ne veux pas m’éloigner de vous maintenant
Maintenant
Maintenant Vous avez très peur de l’orage madame Hashley
Bien sûr
Et je ne veux pas que l’orage vous rende malade
Que pouvez-vous contre l’orage René
Rien vraiment Etre là c’est tout
Vous ne dites pas tout René
C’est que
René vous savez quelque chose que j’ignore Dites-moi
Oui je sais quelque chose Ce n’est pas le moment de le dire
Ce ne sera jamais le moment
D’ailleurs savoir n’est pas le mot J’ai vu
Vous avez vu
Oui j’au vu Et ce que j’ai vu vous le savez
Ah
Voulez-vous que je refasse du thé madame
Non il est trop tard
Excusez mon émotion
Allons nous promener dans le jardin René
Je m’écarterai juste de la glycine si vous le permettez
Vous êtes sensible René
L’odeur très forte vous comprenez
Non Je vous adore René

L’après-midi, aujourd’hui encore.

Asseyez-vous ici madame Hashley
Dans le rocking-chair
Je l’ai fait amener exprès pour vous dans le jardin
Quelle idée
Balancez-vous Prenez le soleil C’est moi qui vous balancerai
Vous êtes aimable petit René
Regardez le ciel les arbres les tourterelles madame Hashley Regardez comme tout bouge lorsque c’est moi qui vous balance
C’est beau René Et vous que regardez-vous
Madame Hashley en train de se balancer
Appelez-moi donc Dorothéa je vous en supplie
Ça me sera impossible de plus en plus impossible
Mettez-vous devant moi René Je ne supporte pas que vous me regardiez sans que je vous vois
Je ne pourrai plus vous balancer devant
Quelle importance
Dans le mouvement madame la nature est plus belle
René vous imaginez des choses inconvenantes
Oh pardon mais madame est très convenable
Donnez-moi mon châle pour me couvrir René Je me sens toute nue
Un châle un châle Où vais-je trouver un châle Cela ne se fait plus
Toute cette comédie s’arrêtera ce soir heureusement
A cause du visiteur Vous m’inquiétez
Ne soyez pas impatient Cela n’en vaut pas la peine René
Ce personnage est important je n’en doute pas madame
Oui Donnez-moi donc votre main J’ai besoin de la serrer
Et le châle
Tout à l’heure
On n’entend presque plus les bruits de la ville
C’est parfait René comme ça

La maison est baignée dans sa pénombre chaude. L’escalier conduit au premier étage. Une porte est entr’ouverte. Puis-je rentrer ? Il y a des lueurs sur les objets. On ne voit pas les objets cependant. Est-ce véritablement des objets ? Dans le silence d’une chambre. Il se peut que cela soit aussi ailleurs. Un endroit personnel de madame. Madame n’y est pas. Mais son parfum remplit l’air. Je suis dans cet endroit. Je retiens mon souffle. Je regarde ce qui appartient à madame. Je ne peux que cela et je le regrette. Que madame ne soit pas offusquée, je ne le dirai pas à madame. Je chuchote plusieurs fois « Dorothéa, Dorothéa …». Je ne sais plus ce qui fait la différence de vous à moi. La pièce où je suis pourrait se refermer sur moi. Me voilà prisonnier d’un secret.

Que vous arrive-t-il René Vous dormez
Jamais
Votre main dans la mienne sautait
Sautait Je n’imagine pas ma main sauter dans votre main
A rester longtemps ainsi nos mains emmêlées vous savez que je pourrais lire vos pensées
Oh non madame Hashley
Vous craignez
Et moi madame Hashley puis-je voir à travers de vous-même
Essayez
C’est déjà fait
Comment René
Je sais sur vous-même plus que vous ne pensez
Vous me faites rire René
Mais cela ne doit rien changer dans nos rapports
Bien sûr que non René Pourquoi donc
Pour moi vous serez toujours madame Hashley madame Hashley
Je l’espère
L’orage pourrait gronder Voulez-vous que nous rentrions
Restons encore Allons marcher dans les allées ensemble
Moi derrière vous madame
Non René ensemble Profitons des arbres On ne s’arrêtera pas devant la glycine Promis Nous admirerons la pelouse ses touffes un peu folles Et au bout du jardin nous cueillerons des fruits
Des poires madame Hashley
Des poires bien charnues
Avec leurs pépins
Avec leurs pépins René Je sais que vous les aimez
Je n’ai pas dit ça madame Hashley
Dorothéa ce sont les poires de Dorothéa
Fendues et bien sucrées
Je vous en préparerai René à la vanille et au caramel
Madame Hashley
Oui René
Je viens d’entendre sonner
Déjà
Dois-je aller ouvrir
C’est lui Il rentrera seul
La porte est fermée
Ces gens là savent rentrer tout seul dans les maisons
J’entends ses pas dans le corridor madame Hashley
Ne bougez pas René Je vais à sa rencontre

Quelques années après, ailleurs.

J’avais  regarder longuement madame Hashley disparaître dans la maison. Ses hanches faisaient balancer sa jupe. J’avais cueilli un fruit. Dans le corridor je vis deux ombres. L’une se défendait contre l’autre. Je me disais tant qu’elles ne monteront pas à l’étage la situation n’était pas catastrophique. Il n’y avait pas de paroles mais je pouvais les supposer. Le fruit que je mangeais avait une fraîcheur délicieuse. Dégoulinante. Madame Hashley était discrète sur ses difficultés financières. Ces derniers temps j’avais remarqué qu’une inquiétude la traversait dans les moments où elle se croyait seule. Je m’étais fait alors le reproche de découvrir ce que madame ne voulait pas  dévoiler. Cela devait-t-il pour autant changer l’impression que j’avais de madame ? L’orage ce jour-là ne voulait pas éclater. C’était dommage. Quand madame Hashley revint dans le jardin, alors que la nuit tombait, je ne distinguai plus les traits de son visage. Sa voix douce me disait :
« Il va falloir partir René Au plus vite
Je le craignais madame
J’ai trouvé ce châle Celui-là personne ne me le retirera Il vient de mes parents
   Elle s’engouffra, malheureuse, dans le châle.
Madame s’occupera-t-elle de ses affaires personnelles
Quelles affaires personnelles mon bon René
Celles au premier étage Dans votre chambre la salle de bain vos tiroirs
Vous me connaissez bien René
Je n’irai pas jusque-là madame Hashley
Appelez-moi Dorothéa René Vous en mourrez d’envie
Oui madame Dorothéa »
   Je sentis entre mes mains glisser son buste comme deux fruits pulpeux. Puis il fallut commencer à ouvrir les valises, remplir les malles de je ne sais plus quoi. Madame repartit dans les Midlands, sa terre natale. Je ne pus la suivre, à cause  du climat trop rude. Madame termina ses jours dans un modeste studio de la banlieue de Stafford. Elle mourût dans un sinistre hôpital.
   Aujourd’hui encore je me rappelle nos conversations jadis dans le jardin d’une imposante demeure. Elles se déroulaient souvent par une journée orageuse. Elles débutaient toujours ainsi disant ; « Madame Hashley, je crois qu’il y aura un orage aujourd’hui… »

Lof

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Re : ILS N'OSENT PAS LE DIRE
« Réponse #1 le: 23 Septembre 2014 à 22:50:11 »
Salut,
c'est très original. Du théâtre un peu.
J'ai bien aimé, c'est tendre et naïf.
Style très particulier avec la suppression de la ponctuation et des signes typo. J'ai du mal avec ça d'habitude mais là ça passait bien, bravo pour ce point.
Très réussi aussi de nous garder avec tes deux persos dans un dialogue qui ne contient qu'une pause (bienvenue).
Le fond de l'histoire est bateau, mais là n'est pas l'important évidemment. Ici, c'est le cheminement que l'on apprécie.

Citer
Il y a des lueurs sur les objets. On ne voit pas les objets cependant. Est-ce véritablement des objets ?
sont-ce véritablement des objets ? nan ?

Citer
J’avais  regarder longuement
oups !

Citer
Dans le corridor je vis deux ombres. L’une se défendait contre l’autre. Je me disais tant qu’elles ne monteront pas à l’étage la situation n’était pas catastrophique. Il n’y avait pas de paroles mais je pouvais les supposer.
Es-tu sûr des temps ?

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne LOF

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Re : ILS N'OSENT PAS LE DIRE
« Réponse #2 le: 26 Septembre 2014 à 17:39:16 »
Tu as bien compris ma démarche. Concernant la réalité des objets, je ne peux que rester dans le flou, l'ambiguïté... Pour le conjugaison, "monteraient pas" convient mieux. Tu as raison.
Merci beaucoup pour ta lecture attentive. Unique pour le moment... 
Lof

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Re : ILS N'OSENT PAS LE DIRE
« Réponse #3 le: 27 Septembre 2014 à 10:41:23 »
C'est très jolie, un très beau fruit.
Le dialogue est très fluide, ça glisse tout seul.

Hors ligne Rémi

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Re : ILS N'OSENT PAS LE DIRE
« Réponse #4 le: 27 Septembre 2014 à 14:38:27 »
Citer
Concernant la réalité des objets, je ne peux que rester dans le flou, l'ambiguïté...
Quand j'ai écrit en commentaire "Sont-ce des objets", je ne faisais qu'une remarque sur la langue française, pas sur le sens. Tu as écrit : "Est-ce des objets ?", je suggère "Sont-ce des objets ?" pour conjuguer correctement le verbe.

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

 


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