Sous un ciel lourd et chargé, luttant contre la pesanteur, se dressait une dense forêt. Les arbres massifs qui la composaient se voyaient ornés d’épais feuillages d’un vert profond, contrastant avec la grisaille de l’atmosphère. Cette masse de végétaux, nourrie par l’humidité ambiante, semblait impénétrable tant elle était consistante. Serrés les uns contre les autres, entrelacés par d’étendues ramifications, les résineux paraissaient ainsi figés pour l’éternité. Un bruissement lointain, probablement causé par l’escapade d’un animal, rompit le silence et me fit reprendre mes esprits.
Il est certain que je n’avais pas décidé de revenir ici. Ma conscience m’y avait emmenée contre mon gré, comme de nombreuses fois, allant à l’encontre de ma propre volonté. Si j’en avais eu la force et l’audace, j’aurais fuis de nouveau, j’aurais abandonné cet endroit sans me retourner. J’avais bien des raisons d’être craintive et angoissée. Ma lâcheté avait dû causer bien des dégâts pendant toutes ces années. Cependant, cette fois davantage que les autres, j’étais fatiguée de résister. Je savais le moment de l’affrontement inévitable, alors je m’étais résignée. Il n’était plus possible d’occulter mes actes passés et leurs conséquences. Comme suprême châtiment, j’allais devoir les observer, eux qui, comme mutilés tant de fois, se dévoileront dans toute leur infirmité.
Sans cogiter plus longtemps, je me mis à marcher, me retournant souvent, observant l’environnement avec minutie. Il m’était périlleux d’avancer. Le brouillard opaque gênait ma progression et m’empêchait d’y voir à plus de quelques mètres. Le sol jonché de cailloux et de pierres de toutes sortes, était parsemé d’herbes glissantes. Plus je m’enfonçais dans l’amas compact que représentait le bois, plus l’éclat du jour se réduisait. Pourtant, après un cheminement laborieux, je finis par discerner une source de lumière entre des branchages. C’était le signe que j’étais arrivée. L’heure de la révélation avait sonné.
C’est alors d’une main tremblotante que j’écartai délicatement ce dernier obstacle. J’étais finalement parvenue jusqu’à une clairière de forme circulaire, bordée de grands chênes. A la différence du reste de la forêt, l’espacement entre les arbres était tel, qu’il laissait à l’éclat du ciel la chance de se faufiler. Seul au milieu de la verdure, un imposant amas rocheux de couleur anthracite profitait de l’éclairage épars. Il me fallut plusieurs secondes avant de distinguer dans la brume la personne que je venais rencontrer. Apercevant d’abord l’ombre à peine dessinée d’une silhouette assise, je voyais peu à peu le corps d’un enfant me tournant le dos se profiler.
C’était elle, elle m’attendait. Ses longs cheveux bruns, légèrement emmêlés, tombaient sur ses épaules décharnées. Le fin vêtement dont elle était habillé, visiblement usé et troué, dévoilait une peau d’albâtre qui paraissait glacée. Quand d’un geste brusque elle tourna la tête et me fixa, son regard me figea d’effroi. Il était d’une profondeur telle que ses yeux semblaient scintiller dans l’obscurité. Pétrifié et inquisiteur, il transperça comme une lame aiguisée mon être tout entier, et visitant un instant les tréfonds de mon âme, me fit tout remémorer.
Lorsque ** repris connaissance, elle se rendit compte qu’elle n’avait pas bougé. Elle demeurait assise dans la même salle inondée de lumière, était vêtue de la même robe bordeaux et tenait dans ses mains le même mouchoir froissé. Cependant, quelque chose en elle avait changé. Les mots que la petite fille avait prononcés résonnaient inlassablement dans son esprit, à présent supplicié. Est-ce enfin terminé ? Avait-elle demandé d’une voix froide et assurée. Est-ce enfin terminé ? Face à elle, ** était restée muette. Elle n’avait pas su lui répondre, pourtant, elle l’aurait préféré. En elle, tout se mélangeait. Les souvenirs déchirants de sa jeunesse perdue, l’image qu’elle s’était construite d’elle-même à travers toutes ces épreuves, les espoirs et les rêves auxquels elle tentait tant bien que mal de se raccrocher, la submergeaient d’autant d’émotions diverses qu’elle avait besoin de décomposer. Est-ce enfin terminé ?