L’arbre était si grand que l’on n’en voyait pas la cime, on aurait dit qu’il montait jusqu’au ciel. Petit Jean en avait fait son refuge, il y grimpait par une grosse corde, puis, parvenu à la première branche, il la hissait jusqu’à lui et retrouvait alors le seul univers où il se sentit bien.
À califourchon, il pouvait contempler à sa guise le monde des adultes, un monde étrange qu’il comprenait bien mal. Pourquoi son grand-père s’échinait-il à remuer la terre, sa grand-mère à poser du linge sur une longue corde, pourquoi sa grande sœur assise sur un banc se concentrait-elle sur un livre sans images ? Lui, il ne faisait rien, il était simplement là à sentir contre son dos l’écorce dure du tronc, l’odeur entêtante de la résine, parfois il arrachait quelques aiguilles de pin, les portait à sa bouche et les mâchonnait longuement.
On le disait simplet, qu’en savait-on ? Etait-ce parce qu’il parlait si peu ? Parce qu’il ne se liait à personne, qu’il n’avait pas le goût d’apprendre ? Peu importait à Petit Jean ce qu’on pouvait penser de lui, il avait son royaume, un royaume qui se perdait là-haut, jusqu’au ciel peut-être.
Et parfois, lui venait des désirs d’escalade, d’aller de branches en branches, la tentation d’atteindre un impossible sommet. « Redescends, lui disait alors une petite voix, plus tu montes et plus les branches sont fragiles, un jour, à ce jeu, tu vas te rompre le cou. » Et Petit Jean, déçu et effrayé soudain, retournait sur les branches maîtresses… Bientôt, demain peut-être, il parviendrait à s’échapper tout là-haut dans un monde à sa convenance, car dans sa cervelle où les pensées avaient du mal à se poser, il pressentait confusément que celui des hommes ne s’ouvrirait jamais à lui.