Ma modeste contribution au Swap 2013, dont la victime a été Kerena. Inspiré d'un des contes que j'aime le plus, une idée qui me guide tous les jours ; un conte revisité. Je n'en resterais pas là, il est possible que j'en fasse un roman. A voir.
Bonne lecture
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TOUS LES ENFANTS GRANDISSENT.
SAUF UN.
L'araignée luisait. Doucement. Il y avait très peu de lumière dans ce cagibi. Peeta se demandait même comment elle pouvait ruisseler autant. Comme si sa carapace d'ébène aspirait la moindre poussière de lumière, aimant parfait. Ses longues pattes noires, lames à la délicatesse d'une caresse de printemps, heurtaient les pans de sa toile avec tact, comme pour ne pas la déranger. Comme s'ils étaient de cristal. Elle se posaient dessus, doucement, et se déplaçaient. Et son corps avançait, doucement. Et descendait le long de ce filament vertical qui scindait l'air en deux et rejoignait le carrelage froid. Peeta sentit un frisson parcourir ses avant-bras, à la simple idée que ces pattes pointues heurtent sa peau. Mais il ne pouvait pas sortir. La porte sous laquelle passait le peu de lumière qui s'aventurait dans cet espace restreint était fermée et étouffait les bruits sourds et les éclats de voix qui provenaient des pièces adjacentes.
L'araignée atterrit sur le carrelage. Peeta se recroquevilla un peu plus sur lui-même, s'enfouissant dans le coin du mur. Serrant fermement ses genoux contre son abdomen. Les yeux rivés sur l’arachnéenne, il s'accrochait à l'espoir de la voir s'enfuir sous le pas de la porte. Elle s'immobilisa. Et resta ainsi de longue secondes. Comme si elle hésitait. Comme si elle jouait avec la frayeur de Peeta. Il regarda la porte un court instant ; il lui suffisait de l'ouvrir et de sortir.
Il n'en avait pas le droit.
Il y eut un cri. Plus perçant que la voix tonitruante de James. Un cri de douleur. Celui de sa mère. Peeta sentit une colère diffuse imploser en lui, alors que mille images traversaient son esprit en imaginant chacune des scènes d'où pouvait provenait cette plainte. Il n'y avait plus d'araignée. Plus d'arachnophobie. Juste l'inquiétude tournée vers sa mère. Peeta se leva et plongea sur le porte de bois, qu'il ouvrit brusquement pour sortir dans le couloir. Il se tourna vers la gauche et vers la cuisine ; la porte était restée ouverte. James se tenait droit devant lui, dos tourné, la main levée au-dessus de sa tête. La mère de Peeta était au sol, assise contre les meubles de la cuisine. L'épaule de son chemisier déchiré dénudait son épaule, couverte de longs cheveux roux ébouriffés. Elle leva des grands yeux hagards, embués de larmes vers son fils.
– Peeta, va-t-en.
Une supplication. Comme une dernière volonté. Mais Peeta ne parvint à réagir. Ses yeux voyagèrent de sa mère vers ce grand homme habillé d'un veston rouge. Son beau-père. Ses cheveux noirs relevés en une queue de cheval dévoilaient un tatouage à l'encre noire, une sorte de blason qui rappelait la marine nationale. Il se retourna vers Peeta et lui adressa un regard furieux, la haine caractérisée.
– Qui t'a autorisé à sortir ?
Peeta ne répondit rien. Toute son attention était portée vers sa mère. Elle voulait qu'il parte.
– Peeta, le supplia-t-elle.
Il hésita. Conscient que de cette décision dépendrait bien des conséquences. Mais avait-il le choix ? Que pouvait-il, lui, gringalet maigrichon face à cet homme qui le dominait de quatre têtes et six épaules ? Il recula d'un pas, échappant habilement à la main crochue de son assaillant. Peeta adressa un dernier regard à sa mère, esquissa une larme et tourna les talons. Il s'enfuit vers la lourde porte d'entrée, traversée par la lumière lunaire.
– Peeta, ne me tourne pas le dos ! Hurlait James.
□ □ □
Cloé essayait de calmer sa respiration. Penchée en avant, les mains plongées dans la flaque d'eau crasseuse, elle essayait d'ignorer l'odeur nauséabonde qui émanait de ce coin de la rue. Mais comment ignorer une odeur qui s'insufflait en elle et collait à son odorat comme une mouche à sa bouse ? Elle eut un nouveau haut-le-cœur, plus féroce encore que les précédents. Il fût si fort qu'elle crut qu'une de ses côtes venait de se briser. Elle ferma les yeux, comme si cela eût pu lui permettre de supporter cette nausée. Elle n'avait qu'une envie. Que tout s'arrête et qu'elle put regretter à tête reposée de s'être laissée embarquée dans cette idiotie alcoolisée.
Elle obéit à son instinct qui lui dictait la conduite à tenir pour atténuer son mal. Elle s'allongea sur le dos, vautrée dans l'humidité et regarda le ciel étoilé. Le froid saisit son dos, mais lui procura une sensation de bien-être ; il refroidissait la température si élevée de son corps.
Cloé s'attarda sur les étoiles. Il n'y avait pas un nuage ; chose rare dans le ciel de Londres. D'un noir d'encre, il irradiait de milliers de cristaux. Et un point brillait plus que les autres. L'étoile polaire. Elle se rappelait toutes les histoires contées par son père. Celles où se mêlaient fées et farfadets, luttant pour la bonne garde de la sentinelle du pôle nord. De l'astre des îles isolées. De tous ces mystères qui gravitaient autour d'elle. Elle n'avait jamais su pourquoi elle brillait plus que les autres. Il n'y avait que cette raison follement attrayante, amenée par son père, comme quoi elle était un guide qui menait à une île, plus fantastique que les autres. Qui se trouvait partout et nulle part à la fois. Oui, nulle part.
Cloé ne sut pas vraiment quand ses paupières se fermèrent ; certainement quand sa nausée s'atténua et que le froid dans son dos devint acceptable.
□ □ □
Peeta tourna la poignée ronde, en fer doré. Il se heurta à sa résistance ; elle était fermée à clé. Il était là, son échappatoire. Derrière cette vitre opaque. Peeta se retourna ; James avançait, menaçant. Sans un doute dans le regard. Il y avait l'escalier, sur la gauche. C'était ça, ou la salle à manger à droite, mais elle était si petite, que son poursuivant aurait le temps de l'attraper avant même que son esprit caresse l'idée de s'enfuir par une des petites fenêtres.
Il se jeta dans les marches, échappant de peu à la main crochue de James, qui avait jailli d'un bond en comprenant la manœuvre de Peeta. Il n'avait réussi à lui arracher que quelques malheureux cheveux roux. Il avalait déjà les marches de bois une à une ; Peeta entendit un fracas derrière lui ; il devinait le claquement des talons démesurés de James, dans les marches au bois creux. Peeta attrapa la rambarde, dès qu'elle lui fut accessible, se hissa par-dessus et atterrit sur le sol en parquet. Il savait où il devait aller. Il traversa tout le couloir, jusqu'au mur du fond et sauta plus haut que n'importe quel enfant de son âge, galvanisé par l'adrénaline, et attrapa l'anse d'un escalier ancré dans le plafond. Il le descendit, dans un grincement plaintif, et en grimpa les marches. Il entendit la voix furibonde James hurler son prénom. Il n'en avait cure. Il se focalisait sur sa fuite et sur le jeu que cela représentait.
Le grenier était étouffant. La poussière et la chaleur s'y entremêlaient et saisissaient. Et Peeta vit son accès vers la sortie. Un vasistas mal refermé. Peeta enjamba la pile de carton tombée sur le sol, qui avait répandu des souvenirs vieillots sur le sol, évita le croche pied d'une girafe mal entendante et grimpa sur une tour de Pise cartonnée, avant de faire basculer la fenêtre. Il savait qu'il passerait. Il se jeta dans la petite ouverture ; son abdomen frotta, son dos cria sa douleur, ses genoux ripèrent contre le rebord. Mais l'air frais de la nuit londonienne l'accueillit. Il termina de glissa et se redressa, debout sur les tuiles du toit. Il s'écarta de la fenêtre doucement, en descendant d'un mètre sur la pente risquée et regarda, le sourire aux lèvres, James glisser, trébucher sur le débarras du grenier pour se heurter au vasistas. Et à l'ouverture trop petite pour sa carrure. Il s'acharna sur elle ; tira, frappa, cogna, l'insulta. Un rire prit Peeta. Il se rapprocha, rasséréné, et s'accroupit devant l'ouverture, pour adresser un sourire malicieux à son tortionnaire.
– Il faut savoir abandonner une cause quand elle est perdue.
James s'arrêta.
– C'est bien joué, Peeta.
Il était redevenu calme. Trop calme. Sa fine moustache en tressaillait.
– Mais il faudra bien que tu reviennes. Ta mère est toujours ici, chez moi.
Il avait raison. Peeta le savait. Tôt ou tard, il devrait revenir. En évitant qu'il soit trop tard.
Il ne répondit rien. Il se contenta d'esquisser un sourire innocent et se releva. Il s'éloigna du vasistas. Et se détourna de James, pour longer la corniche, à la base de la toiture. Il disparut bientôt du champ de vision de James, en sautant sur le toit de la maison adjacente.
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Le cœur de Cloé n'avait jamais autant tenu à montrer qu'il existait. Il frappait sa poitrine avec tant de force qu'elle avait peur de le voir en jaillir, pour s'échapper, la fuir, outré. Assise dans ces marches crasseuses, d'où se dégageait une puanteur dont elle ne voulait surtout pas connaître l'origine, elle désespérait de ne pouvoir se relever. Elle n'avait plus qu'un étage à surmonter pour retrouver son appartement. Et quémander l'aide de Murphy. Elle lui avait déjà laissé trois messages ; il l'avait prévenu qu'il rentrerait tard. Après sa réunion, il devait fêter la promotion d'un collègue d'un autre service. Betty ne serait pas là.
Un bruit attira son attention. Une porte qui frottait le sol, quelques étages plus bas. Cela donna un coup de fouet à Cloé, l’électrochoc qui lui manquait ; elle ne voulait surtout pas qu'un voisin tombât sur elle dans cet état. Elle trouva la force de se relever et gravit les dernières marches, séparées en deux volées par un palier. Et, enfin, elle aperçut le numéro 166 délavé et la grande rayure qui traversait la porte de bois, comme si un animal vengeur s'était acharné dessus. Arrêtée devant, elle entreprit de trouver son trousseau de clés. Entreprise ardue dans son état. Jusqu'à ce qu'enfin, un cliquetis significatif et un métal froid lui confirma qu'elle l'avait en mains. Elle se promit de ne plus se moquer de ces scènes d'humour où l'homme ivre cherche désespérément ses clés en pensant être des plus discrets. Elle ouvrit la porte et entra dans le vestibule. Elle la referma et s'adossa contre elle, pour soupirer de soulagement. Elle porta son regard à gauche, vers la porte de la chambre entrouverte. Murphy avait encore laissé son sac dans le couloir. Du bruit provenait de l'intérieur de la chambre ; des frottements de tissu, des bruits sourds. Il était rentré tard, finalement. Peut-être n'était-il pas encore couché.
Cloé avança doucement et laissa tomber son sac à main sur le sol, pour s'approcher de la porte. Elle la poussa et entra dans la pièce. Les rideaux étaient tirés, mais le volet ouvert. La lumière lunaire pénétrait la pièce en fin rais blanchâtres qui striaient la scène effroyable qu'elle aperçut et lui ôta tout état d'ivresse. Qui lui coupa les jambes.
Betty avait été de la fête de son collègue, finalement. Et la fête continuait. A califourchon sur le corps nu de Murphy, elle extériorisait son plaisir avec trop d'entrain pour être honnête. Ils s'arrêtèrent, conscients que leur intimité venait d'être troublée. Cette pute de Betty se retourna et regarda Cloé avec mépris ; comme un déchet qui n'avait pas sa place ici. Et Murphy. Il eut simplement une moue désabusé et renifla, comme on s'agace de la présence désagréable d'un insecte, d'un nuisible. Voilà ce qu'était Cloé. Un nuisible.
Elle réalisa qu'il n'y avait certainement jamais eu de promotion. Qu'il n'avait mentionné aucun nom de collègue, aucun lieu de rencontre. Aucun cadeau. Pas un détail. Il avait menti, juste par convenance. Pour la bienséance. Toutes ses absences lui revinrent et elle eut la certitude farouche qu'ils ne se retrouvaient pas pour la première fois dans cette chambre. Qu'il l'avait certainement sautée d'autres fois dans les draps dans lesquels Cloé dormait. Dans lesquels elle le serrait contre lui, lui disait qu'elle l'aimait. Alors que lui ne pensait qu'à cette pute.
– Tu...
– C'est bon Cloé, c'est pas la peine d'en faire toute une histoire. Tu devais bien t'en douter, non ?
– M'en douter ?
– Forcément, dédaigna la dévergondée. Tu pensais vraiment qu'il avait envie de toi ?
Elle appuya ses paroles d'une scrutation en règle et d'un rire narquois appuyé. Une attaque de vipère.
– Je...
– Casse-toi.
Dernier sifflement de la vipère. Cloé sentit une larme rouler sur sa joue. Elle tourna les talons et quitta l'appartement.
□ □ □
Peeta eût pu se sentir libre. Il sautait de toit en toit. Comme détaché du monde qui évoluait quelques mètres plus tard. Loin des vapeurs d'échappements, des éclats de voix, des sirènes de police. Comme s'il appartenait à un autre univers. Comme un oiseau. Son agilité lui était d'une grande utilité ; il savait que James ne viendrait jamais le chercher ici. Il était déjà loin de la maison. Mais il ne se sentait pas libre. Parce que James avait raison. Peeta devrait revenir. Il ne pouvait pas laisser sa mère seule avec lui ; seul Dieu savait ce qu'il pourrait lui faire.
Assis sur le rebord de cette corniche, les jambes ballottant, il sentait cette angoisse lui ronger l'estomac. Sa mère était prisonnière de James ; il n'osait même pas imaginer ce qu'il pouvait lui faire. Peeta eût tellement aimé pouvoir confier cette angoisse à quelqu'un, à quelque chose et ne plus avoir à y penser. Evoluer dans un monde qui n'était que jeux et insouciance. Où il n'aurait pas de contact avec les adultes et leur malveillance.
Une porte claqua. Peeta éloigna ses sombres pensées et aperçut cette femme, sur la droite. A dix mètres peut-être de Peeta. Sur le toit plat d'un de ces grands immeubles qui caractérisaient le quartier. Elle venait de l'ouvrir si fort qu'elle avait cogner le mur et s'était refermée d'elle-même. Elle était d'une beauté particulière, malade presque. Très mince, ou maigre plutôt et de longs cheveux d'un blond éclatant. Elle marchait rapidement, le pas titubant. Le regard planté droit devant elle. Des cliquetis résonnaient à chacun de ses pas ; produits par les boucles d'oreilles qu'elle portait. Peeta prit peur. Elle avançait vite, bien que maladroitement. Et le rebord du toit n'était plus loin ; un faux pas, un seul, et elle ferait une chute à laquelle elle ne survivrait pas.
Sans réfléchir, Peeta se releva, longea la corniche et sauta rapidement pour la rejoindre ; elle prit peur, comme si elle venait de voir un fantôme. Il n'avait fait aucun bruit. Elle posa sa main sur sa poitrine, comme pour aider le rythme de son cœur à se calmer.
– Tu m'as fait peur ! Lui fit-elle remarquer.
– Je pourrais te retourner le compliment.
– Quoi ?
– Tu allais sauter.
– Quoi ? Je... Non, je...
– Si, tu allais sauter.
– Je...
Elle ouvrit la bouche pour parler mais se ravisa. Et humidifia ses lèvres assécher.
– Et alors ?
– Il ne faut pas.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que je ne le veux.
– Je me fous de ton avis.
– Non.
Cloé hésita. Elle fronça les sourcils.
– Je te connais ?
– Non. Mais moi je veux te connaître.
Cloé se sentit happer. Il se dégageait quelque chose d'impressionnant de ce petit garçon ; une aura spectaculaire. Solaire.
– Comment tu t'appelles ? Lui demanda Peeta.
– Je m'appelle Cloé. Mais on m'appelle Clochette, expliqua-t-elle en désignant ses boucles d'oreilles cliquetantes.