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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Qu'en pensez-vous?

Auteur Sujet: Qu'en pensez-vous?  (Lu 1170 fois)

opheliamelusine

  • Invité
Qu'en pensez-vous?
« le: 11 Novembre 2013 à 19:42:58 »
CHAPITRE PREMIER : LE CAVALIER SANS AME


« On ne se rencontre qu'en se heurtant » G. Flaubert.


 Tout commence par une explosion de lumières multicolores, provenant des différents spots de l'endroit, comme si un flot de flèches aux couleurs prismatiques les transperçaient tous.
 Une musique sans substance, au rythme affolé, assourdit tout, même les rires. Elle les emporte loin du réel, là où ils peuvent s'alanguir sans pudeur. Leurs corps, presque dévêtus, s'abandonnent au balancement de leurs vagues émotionnelles.
 Ils sont au Tiffany's Club, discothèque très fréquentée de la périphérie grenobloise. Il est une heure du matin, un soir de juillet plein de touffeur.
 Déjà certaines personnes sont ivres et ne peuvent retenir leurs gestes incongrus, leurs paroles insensées et leurs rires déplacés. D'autres, plus affairées, plus concentrées, s'échinent à pérenniser leur flirt de la soirée. Ils prennent l'air sérieux de ceux qui sont habitués à tenir leurs promesses. Plusieurs personnes enfin s'ennuient, affalés dans des fauteuils en skaï, résignés à observer les danseurs sur la piste tout en retenant leurs bâillements réguliers.

 Elle entre.
 Elle se détache nettement sur son groupe d'amies ; selon Lui bien sûr. Elle noie d'ailleurs tout le reste dans un brouillard indifférent. Il semble n'y avoir plus qu'Elle. Elle devient son intérêt principal, au détriment de tout le reste.
 On donne « The Catalyst » de Linkin'Park et tout prend un caractère d'urgence dans la foule ondulante.
 Quel âge peut-Elle donc bien avoir?
 Un âge fort éloigné du sien il n'y a aucun doute.
 Est-ce que cela le préoccupe? Non. N'est-il pas habituellement considéré comme une espèce de carnassier?

 Elle est habillée d'une robe légère, diaphane. Les replis de celle-ci s'agencent comme les ailes multiples et fragiles d'un tout petit insecte. Cette robe élégante, blanche, est cintrée sous le buste par une large bande de tissu noir et révèle un joli décolleté à froufrous.
 La jeune femme chausse des ballerines dont les rubans s'entrecroisent sur les tibias. Elle porte bas un lourd chignon cendré beaucoup trop sage. De petites perles translucides, scintillant comme des gouttes de pluie figées, dégringolent de ses lobes d'oreille. Elle porte haut une tête fière. Son visage, en forme de triangle renversé, ressemble au minois d'un chat. Ses larges yeux verts, parsemés d'éclats dorés, sont plein d'esprit et de malice. Sa bouche rose, sans lourdeur, offre quand même une lèvre inférieure boudeuse.
 « Elle a l'air d'une pauvre gosse, se dit-il, voilà qui me va tout-à-fait ».

 C'est un homme dont on remarque forcément la présence. Nombre de regards en effet se sont posés sur lui ce soir, beaucoup d'entre eux étaient sidérés par ses airs de dédain. Il est imposant de par sa taille mais aussi par ce qu'il se dégage d'assurance dans son allure. Son visage, laissant transparaître une grande nervosité, est parfois traversé par des rictus irrépressibles. L'amertume y a creusé des sillons indélébiles. Ses traits fins mais sans douceur sont comme taillés au couteau. Des cheveux noirs sans discipline et un peu trop longs font ressortir un teint anormalement pâle. Il a l'air malade autant que maussade. Sa bouche, rouge et fine, ressemble à une vilaine balafre. Tout son être renvoie une image assez déplaisante.

 Il ne l'a pas quittée des yeux depuis son arrivée. Comme ceux d'un prédateur, ils sont extrêmement mobiles et suivent avec attention les moindres mouvements de l'adolescente. Aucun de ses gestes ne lui échappe. Son corps, tout en tension, trahit une grande excitation. A l'affût, il semble s'être statufié.
 Ses amis ont remarqué son changement d'attitude. Ils ont naturellement constaté qu'il avait quitté la conversation depuis un certain temps et que son esprit était accaparé ailleurs. Osant l'interrompre dans ses pensées, ceux-ci se prennent à le railler légèrement. Une femme de leur groupe, d'une trentaine d'année, silencieuse, a remarqué avec aigreur son petit manège. Comme il fait signe aux autres de se taire, chacun retourne prestement à la conversation.

 Voilà qui est fait : elle l'a vu.
 Immédiatement les grands yeux féminins sont suspendus aux siens.
 Elle semble amusée. Elle soutient son regard. Aucune inquiétude ne l'anime.
 Une fraction de seconde, il est décontenancé.
 Mais l'homme est aguerri. Sa lèvre se relève sur un coin. Un coin seulement. Une autre de ses grimaces familières.
 Il l'interroge en silence :
 « Pourquoi n'as-tu pas peur? »

 Elle lui trouve un charme étrange.
 Elle a bien conscience de ne pas avoir le même âge que lui, mais cela lui est égal. Elle n'est pas alarmée. Bien sûr, il détonne. Mais cela ne le rend que plus intéressant encore.

 Il faut vraiment qu'elle échappe à ces lieux. Elle n'y tient plus. Quelque chose l'agite et la met mal à l'aise. Elle a l'impression d'être à l'étroit et d'étouffer. Et puis cette musique est aux antipodes de celle qu'elle a l'habitude d'écouter. Il y a une grande terrasse là-bas dehors, vite prendre l'air au milieu des fumeurs... Elle esquive assez adroitement le bras d'une amie qui souhaitait l'entraîner vers la piste. Ce n'est pas qu'elle déteste danser, bien au contraire, elle a même une sorte de talent inné pour cela...Mais non, pas cette fois. Elle a d'autres projets pour le moment. Avant de sortir, elle s'assure d'être toujours le sujet de son attention et le dévisage avec insistance.
 Un appel muet.
 Après quoi, elle lui tourne le dos et sort sur la terrasse.
 Elle n'a pas de souci à se faire. Son regard ne l'a pas quittée une seconde. Même s'il s'est étréci...

 Les amis de l'homme en noir observent celui-ci avec inquiétude. Ils le redoutent. Surtout quand il prend cet air décidé. Ils savent qu'ils peuvent s'attendre au pire, que rien ne peut l'entraver. Se mettant en mouvement avec rapidité, il les plantent là sans qu'ils essaient d' intervenir.
 Le voilà qui marche dans l'ombre de la jeune femme.

 Dehors il y a foule et il ne parvient pas à la situer malgré tous ses efforts. Il balaie la terrasse des yeux, secteur par secteur. Il se concentre, rassemblant toutes ses ressources mentales. Pas une place, pas une personne qui ne passe en son crible. Il morcelle méticuleusement l'espace afin de localiser la jeune femme. Sa recherche infructueuse commence à l'agacer passablement et il ne peut contenir une grimace amère, bouche tordue.

 Enfin la voilà. Il peut retourner à un semblant de calme et avancer vers son but. .
 « Petite maline qui veut jouer à cache-cache » ricane t'-il.
 Elle se tient adossée à un mur gris sous un escalier en ciment. Elle a les bras croisés sur la poitrine. Elle a l'air d'avoir froid alors qu'il n'y a pas un souffle d'air.

« Bonsoir enfant des noirs minuits »lance t'-il à la jeune femme en guise de préambule.
  Elle regardait fixement le sol retirée en elle-même. Ces paroles, surgissant du néant, la font tressaillir. Mais c'est en constatant à qui elle fait face qu'elle se ressaisit. Satisfaite de la présence de cet homme, elle introduit son grand regard vert presque jaune dans le sien. Lui, est à son tour ravi par ses yeux de félin auxquels il ne s'attendait pas vraiment. Il lui sourit, comme toujours d'un seul côté.

« Bonsoir sorcier de pleine lune » répond t'-elle en malmenant Baudelaire.
 Quel beau ciel d'orage dans ces yeux noirs qui semblent deux meurtrières ouvertes sur son âme! Elle ressent un doux frisson lorsqu'elle y devine une tempête imminente. Et elle est agréablement surprise de ne pouvoir discerner aucune pupille dans ses yeux si sombres et étriqués.
 
 Apparaît-il aux autres comme un être humain normal? Quand il se met à discourir, certains ne croient-ils pas entendre grincer les rouages d'une atroce mécanique?

 A présent il lui sourit très largement. Ses deux rangées de petites dents blanches arborent des canines bien aiguisées. Il se plaît manifestement très bien en sa compagnie :
 « _ En t'apercevant de loin tout-à-l'heure, je m'attendais bien à ce que tu sois plus jeune que moi. Mais pas à ce point-là. J'ai peut-être le double de ton âge ça se trouve. (Il se fend d'un grand éclat de rire). Dis-moi ton âge un peu pour voir.
 Elle le considère sans crainte.
  _ Pourquoi faîtes-vous toute une affaire au sujet de mon âge? Chacun sait que l'âge ne signifie rien. A 50 ans, certains adultes se conduisent comme des gamins capricieux et débiles quand de véritables gosses réfléchissent en adultes à des questions de survie. Je pense avoir moi-même vécu un certain nombre d'événements et d'épreuves. Aussi n'ai-je pas l'habituelle légèreté qu'on s'attend à trouver chez les personnes de mon âge.  Mais à titre informatif, je veux bien vous dire que j'ai 17 ans.
 La réplique assurée et grave de la jeune fille le réveille en totalité. Elle excite un esprit endolori, un cerveau malade, une partie de son être depuis longtemps abrutie.
  _ Et comment t'appelles-tu, grand-mère? lui demande t'-il alors.
 Elle lui rend son plein sourire de tout-à-l'heure.
  _ Ca dépend. Selon les papiers officiels je m'appelle Amélie. Je vous l'accorde, ce prénom est affreux. C'est pourquoi tous mes amis m'appellent Amy.
  _ Effectivement, le sobriquet est davantage dans l'air du temps, concède t'-il. Ca rappelle une  chanteuse actuelle très renommée.
  _ Amy Winehouse, oui, que j'aime beaucoup.
  _ Ben voyons! Comme quoi on ne déroge jamais tout-à-fait à son âge, même si on a le vécu intérieur d'une momie! (Amy fronce les sourcils flairant quelque mépris). Je blague Amy. Don't panic! J'aime beaucoup moi aussi ta chanteuse homonyme, crois-moi. Et je dois également t'avouer que je suis très heureux d'apprendre à te connaître. Appelle-moi Erik, ok? Et cesse de me vouvoyer. A t'entendre me parler ainsi, je sens pousser mes premiers cheveux blancs alors que que je n'ai, après tout, que 32 ans. »

 Elle se frotte vigoureusement les bras puis s'enlace sans tendresse. Il la sent frissonner malgré la chaleur étouffante. Remarquant qu'elle a froid, il avance vers elle. Il se rend compte que son ombre la couvre toute entière et qu'elle n'a pas d'échappatoire. Il s'apprête à ôter sa veste pour envelopper les épaules d'Amy. Une attente inquiétante se lit dans les yeux de la jeune femme.

 « Amy! Ah! Quand même te voilà ma p'tite chérie à moi!
 Une grande fille maigre et dégingandée s'interpose entre elle et l'homme en noir. Elle parle avec un débit effrayant, les sons déferlant de sa bouche, qui n'est qu'une fente, et avançant une mâchoire chevaline hautement disgracieuse. Elle ne cesse de faire des grands gestes désordonnés de manière à creuser la distance entre eux.
 Erik reprend dans la seconde son masque gris de cadavre. L' agacement mêlé à une impatience grandissante abîment les traits de son visage. La colère le fait rejoindre sa partie monstrueuse.

 « Amy! poursuit l'adolescente impolie. C'est vraiment pas sympa de disparaître comme ça, sans nous prévenir! On te cherchait partout figure-toi, avec les copines! On s'est dit : ça y est, avec son caractère de cochon, elle s'est fait la malle et elle nous a plantées pour rentrer tout droit chez elle! Tu te rends compte du souci qu'on s'est fait, hein? »
 Amy regarde cette pantomime avec un sang-froid calculé :
_ Je n'ai aucun compte à vous rendre Charlie. Et j'étais en pleine conversation avant que tu n'arrives.
Le ton de sa voix est sans appel.
 La girafe pubère ne se laisse pas démontée par cette réplique cinglante. Elle doit probablement être  coutumière de ce type de réaction chez son amie. Elle choisit d'ignorer le dérangement qu'elle occasionne et continue à s'exprimer sans cesser de gesticuler :
_ T'es pas juste là. J'voudrais bien que tu reviennes tu vois. On est sorti en groupe! Ce serait bien qu'on reste ensemble! Histoire de passer un chouette moment et tout et tout.
_ Va t'-en ou je vais m'énerver, articule Amy.
 Tournant délibérément le dos à l'interlocuteur d'Amy, Charlie s'entête contre tout bon sens :
 _ Il faut pourtant que tu viennes, tu n'as pas le choix. Carole a besoin de toi. (l'ombre de l'inquiétude traverse le visage d'Amy comme un nuage noir). Tu sais bien que tu es la seule à pouvoir dialoguer avec elle dans ces cas-là.
 Amy déchante. Elle se sent tiraillée entre ce qu'elle aimerait poursuivre et ce qu'elle se doit de faire. Son enthousiasme de tout-à-l'heure vacille, comme une flamme sur laquelle on s'évertue à souffler, doucement mais avec détermination.
 _Que se passe t'-il encore?! C'est pas vrai! Elle m'a parue bien jusqu'à présent pourtant!
 _Peut-être mais là elle était en train de vomir dans les toilettes quand je l'ai laissée. Elle faisait que ça : vomir pleurer, vomir pleurer...
 Les épaules d'Amy s'affaissent à la perspective de sa soirée gâchée. Elle jette un oeil navré par-dessus l'épaule de son amie pour entrevoir Celui avec lequel elle comptait passer agréablement la soirée. L'homme en noir a les yeux cloués au sol.
 _ Je suis désolée Erik mais il faut que j'aille aider mon amie. Si tout va bien, je serai de retour dans peu de temps.

 Le corps raidi, le visage tendu, il ne parvient qu'à grand peine à endiguer sa colère. Il serre les poings rageusement pour renforcer cet espèce de barrage décadent qui retient provisoirement ses envies de destruction.
 _ J'en doute fortement, marmonne t'-il entre ses dents tout en plantant un regard noir dans celui de Charlie.

 Charlie entraîne son amie au loin d'un pas preste. Elle lui enserre le bras pour s'assurer qu'elle ne puisse faire demi-tour. Elle a la gorge si serrée qu'elle a la conviction de ne pouvoir parler si elle s'y essayait. Elle est drôlement angoissée. Elle sent dans son dos le poids du regard haineux de cet homme de ténèbres.

 Sur les derniers mètres, Amy devance Charlie dans la précipitation. Elle est visiblement affolée. Charlie entreprend alors de se ronger les ongles.
 Amy pousse d'un coup sec les portes battantes et cherche Carole désespérément. Elle l'appelle sans plus de succès.
 Elle fait les cent pas puis, comprenant la ruse de Charlie, elle se laisse envahir par la fureur. A ce moment précis, Charlie entre à son tour, l'air dépité. Amy fonce droit sur elle en s'écriant :
 « _ Je peux savoir ce qui t'a pris de faire une chose pareille espèce d'andouille? Non mais quel sans-gêne! Quel culot! Évidemment que tout va bien pour Carole, hein?! Elle est en train de se trémousser joyeusement avec le reste de la bande là-bas. Et toi tu viens m'emmerder pour je ne sais quelle raison inavouable! Et en me racontant avec aplomb tout une série de foutaises!
 Des jeunes filles qui se remaquillaient cessent de palabrer et observent d'un oeil oblique le déroulement de cette dispute. L'air s'est épaissi. Mal à l'aise, Charlie tente de s'expliquer :
 _Écoute Amy, cet homme avec qui tu te trouvais, il est vraiment pas pour toi...
 Les poings sur les hanches, toute ébouriffée et cramoisie, Amy explose :
 _Mais de quoi j'me mêle bon sang! Ca ne te regarde absolument pas! J'ai le droit de fréquenter qui j'veux quand même moi!
 Les spectatrices se figent, on regarde Amy avec inquiétude. Certaines commencent à chuchoter quand d'autres préfèrent quitter les lieux.
 Après un long soupir, Charlie poursuit d'une voix presque inaudible :
 _ T'as 17 ans et ce mec a 32 piges...
 Amy s'essaie à son tour à la gestuelle. Elle prend des airs de mauvaise comédienne dans un drame moyen :
 _ Et alors! S'il en avait le double, ça ne te donnerait toujours pas le droit d'interférer dans ma vie!
 _T'es pas majeure Amy, insiste Charlie.
 _ Ouah! C'est quoi le problème? Il se donne une conférence sur l'âge ici ou quoi! Décidément vous êtes tous disposés à discourir là-dessus! Et depuis quand au fait il faut être majeur pour être attiré par l'autre sexe?
 Certaines jeunes filles ricanent quand d'autres font des signes avec leur index tournant sur leur tempe. Charlie a remarqué tout ça contrairement à son amie, elle est atrocement gênée mais elle n'en démord pas. Elle a beaucoup d'affection pour Amy qu'elle connaît depuis l'enfance. Elles ont toujours marché ensemble. Elle sait qu'Amy, malgré des dehors excentriques et des manières parfois rudes, recèle une sensibilité extrême qui la rend hautement vulnérable. C'est pourquoi elle se doit d'insister afin de la mettre en garde. Optant pour un ton calme, elle soutient le regard de son amie avec douceur.
 _Ecoute-moi bien Amy. On peut pas dire que tu sois quelqu'un d'ordinaire. Tu vis un peu dans ton monde tu vois. Par exemple, tu n'allumes jamais la télé. Sauf s'il y a un film en noir et blanc. Tu es complètement déconnectée du réel, tu ne suis pas l'information. Pour toi, rien d'intéressant ici-bas ne s'est passé après la découverte du continent américain par Christophe Collomb.
 _Dis-donc! Tu charries là! J'en connais un paquet sur Napoléon!
 _Ouais, ricane faiblement Charlie, et ça fait belle lurette qu'il a passé l'arme à gauche. Mais sur l'actualité, sur ce qu'il se passe en ce moment, tu y connais que dalle!
 _Oui et alors? C'est un oubli volontaire! Je vous le laisse moi votre monde dénaturé! Et puis d'abord : qu'est-ce que c'est que cette tirade inopinée? Qu'est-ce que tout ça a à voir avec notre problème?
 Les dernières jeunes filles quittent la pièce fuyant cette dispute ridicule.
 _Attends Amy! Laisse-moi finir s'il te plaît... Voilà, moi je suis au courant de tout ce qui se trame actuellement. Je m'informe, régulièrement. Le type que t'as rencontré ce soir, je le connais bien. Amy, je t'en supplie, tourne-lui le dos...
 Il y a comme des sanglots étouffés dans la voix tremblante de Charlie, Amy ne peut y être insensible. Sa colère l'abandonne d'un seul coup pour être remplacée par de l'angoisse. Elle écoute la suite attentivement.
 _Ce type a fait la une des journaux il y a quelques années de cela. Un gros scandale. Peu de personnes le savent parce que l'affaire a été très rapidement étouffée. Quand il y a de gros intérêts financiers ou des réputations et de grandes carrières en jeu, les médias savent s'asseoir confortablement sur certaines vérités. Bref, sans ses appuis obscurs, ton Dom Juan aurait fini en prison, vois-tu, notamment pour blanchiment d'argent.
 Le sang d'Amy se rétracte dans ses veines, les vives couleurs désertent son visage. Elle laisse retomber ses bras mollement le long du corps.
 _ Ce n'est pas tout, renchérit Charlie, entends bien le reste. La police avait des soupçons sur l'origine de ces fonds importants. A ce moment-là, elle tentait de réunir les preuves selon lesquelles cet argent sale provenait d'un important trafic de drogue. De la blanche, venue tout droit d'Amérique latine.
 Amy s'effondre intérieurement. L'angoisse est une longue couleuvre qui s'enroule lentement autour d'elle et l'enserre sans qu'elle ait plus envie de se débattre. C'est le pallier qui se situe juste aux portes de la souffrance.

...


 Charlie choisit de ne pas en rester là. Il faut qu'elle marque l'esprit de son amie. Il n'y a que de cette façon qu'elle parviendra à la protéger contre elle-même. Car Amy ne sait pas reconnaître le danger. Il faut avoir connu le calme et la sécurité pour redouter ce qui nous menace. Or, l'instabilité et l'anormalité ont été les seules constantes de la vie d'Amy. Et elle recherche spontanément, sans en avoir vraiment conscience, ce qui lui est familier, donc ce qui lui est nocif.
 Non sans humour, Charlie poursuit :
 _Redescends sur terre Amy car cet homme-là, c'est Scarface, d'accord? Il n'a pas l'envergure d'un Roberto Pannunzi mais c'est en quelque sorte une étoile montante de la coke. Alors un conseil très sérieux : dégage! Et vite!
 Amy traverse la pièce lentement pour rejoindre l'immense miroir au-dessus des éviers. Elle a l'air d'un automate. Ses pas ne sont pas assurés, elle sent que ses jambes mollissent. Elle peut juste essayer de  donner le change pour l'honneur, faire croire qu'elle a encore le contrôle. Mais l'illusion sera fugace.
 Le chemin lui semble effroyablement long comme si un couloir devant elle s'étirait à l'infini. Impression d'être projetée dans un cauchemar. Quand on est choqué il en va toujours de même. Le temps se dilate et l'on devient alors pleinement conscient de son vide intérieur. On se transforme en une espèce de pantin, on devient le spectateur de son propre drame.
 Elle atteint son but, s'appuie de ses mains aux rebords de l'évier et lève la tête face à son double fatigué. Elle lui parle.
 _Qu'est-ce que ça me fait à moi l'image que cet homme renvoie? J'en ai strictement rien à foutre.
 Charlie ne quitte pas l'endroit où elle se trouve. Elle se décale juste sur le côté de façon à être vue par Amy dans le miroir. Les lieux se sont vidés, la musique leur parvient assourdie. Charlie s'adresse au reflet d'Amy :
_ Amy... Tu sais très bien que t'es pas fichue, malgré tout ce que t'as dans l'crâne, de discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste et le bon du mauvais. Tu nous fais toujours une soupe infecte avec tout ça et c'est ce qui t'as conduite plusieurs fois à de foutues indigestions. Tu ne te souviens déjà plus de tes heures noires? Celles qui suivent ce moment où tu te rends compte que certaines personnes sont de sacrés destructeurs, où tu aurais pu éviter ces situations hautement merdiques.
 _Ah ça va! ronchonne Amy avec un geste de la main pour balayer tout ça. Pas d'albums de mauvais souvenirs s'il te plaît.
 _J'm'arrêterai pas avant d'être sûre que tu ne crains pas la récidive. Donc, pour enfoncer le clou :  sur le front de l'homme à qui tu parlais tout-à-l'heure il y a écrit « danger » en lettres de feu ; alors évite de lui faire les yeux doux tu veux? Non mais t'as vu l'expression de son visage! On y lit le vice et le plaisir de le pratiquer tout à la fois. En plus, il a toujours l'air de se retenir de frapper...
 Avec lassitude et obstination, Amy rétorque :
 _ Ce n'est sans doute qu'un masque. Je sais que...
 _ Tu sais quoi? Tu sais rien! Je viens de t'expliquer à l'instant que tu comprenais rien à rien! Que t'en étais incapable!
 _Laisse-moi tranquille avec ça...
 C'est autour de Charlie de sortir de ses gongs. Et elle traverse la pièce d'un pas ferme. L'ayant rejointe, elle saisit Amy par les épaules et la retourne brusquement face à elle, l'obligeant à soutenir son regard.
 _Ouvre grand tes oreilles Amy : tu vas arrêter tout de suite d'espérer quoi que ce soit à propos de ce mec, ok?
 Puis d'un ton suppliant, elle ajoute :
_ Bon sang Amy! T'es une fille douée! Tu vas à la fac où t'as eu un premier diplôme, avec mention en plus... alors que nous, tes amies du même âge, qui n'avons pas eu le privilège de sauter deux classes comme toi, on rame en croisant les doigts pour décrocher notre bac à la fin de l'année. T'as toujours été dans les petits papiers des profs... Ils te gardaient souvent à la sortie des cours, je m'en souviens... Certains te faisaient même des prêts de documents, des petits cadeaux...Bref, tout le monde s'accorde à dire que ton intelligence te promet un bel avenir. Ne gâche pas ce potentiel en te mettant en danger, en te rapprochant d'un homme qui n'a rien à t'offrir d'autre que de la souffrance . C'est pas possible ce truc! A croire que c'est dans les gênes des femmes ça! Elles ont tout pour réussir, elles partent toutes avec une bonne longueur d'avance sur les hommes. Finalement, par esprit de sacrifice et désir d'amour, elles balancent tout par-dessus leur épaule. Tout ça pour quoi? Pour des êtres orgueilleux qui, au mieux, trouveront leur dévouement normal, au pire leur fermeront définitivement la porte du bonheur et de l'épanouissement personnel. Amy, c'est le moment de montrer que t'as un peu plus de jugeote que la moyenne des gens...
 Amy veut sortir de cette impasse. Elle a tranché, elle ne compte pas perdre son temps. Se recomposant un visage le plus serein possible, elle arrange ses cheveux, lisse sa robe et s'arrache un sourire. Elle se pétrit pour les autres comme un simple amas de glaise.
 _J'ai toujours dit que je préférais la contemplation d'un tableau d'Egon Schiele à une nuit de sexe torride! Tirons un trait sur tout ça!
 Elle se dirige vers la sortie, apparemment ragaillardie.
 _Viens, on va rejoindre les autres sur la piste!


...


 Amy danse avec son groupe d'amies.
 Elles sont une petite douzaine.
 Elle sait parfaitement harmoniser ses mouvements avec le rythme de la musique et ses gestes sont à la fois gracieux et sensuels. Elle a les yeux mi-clos et la tête rejetée en arrière. Un sourire indécent se promène sur ses lèvres. Elle se construit progressivement un mur de briques épais entre elle et les  autres. Drôle de tour d'ivoire improvisée où elle célèbre l'instant présent par des danses mystiques. Elle n'entend bientôt plus rien et ce sont ses propres émotions qui décident de la cadence à laquelle elle doit s'adapter. Elle est attentive au défilé des images qu'elle ne convoque pas. Ces espèces d'instantanés, parfois saugrenus, mélange de souvenirs et de projets, s'imposent par magie et se suivent sans harmonie. Ils signent sa complète introversion, son absence autistique au monde.

 Charlie l'observe à une courte distance. Elle est rassurée de voir son amie se divertir. En outre, un profond sentiment de fierté et de satisfaction mêlées la submergent. Elle est tout de même parvenue à convaincre Amy d'abandonner la partie, de renoncer à cet homme dangereux, ce qui en soi n'était pas une mince affaire. Si l'on tient compte de son fichu caractère. Elle a rempli son rôle d'amie fidèle et se sent beaucoup plus sereine. Maintenant elle peut profiter de sa soirée en toute légèreté. D'ailleurs la musique est entraînante et invite vraiment à se laisser aller. Détendue, désinhibée, elle s'autorise à se trémousser, doucement puis de plus en plus rapidement. Elle se meut sans aucune grâce mais qu'importe! Elle est là pour s'amuser après tout.

 Elle était sur un petit nuage depuis plus d'une demi-heure déjà quand on lui marche brutalement sur le pied. Ses rêveries dissipées, elle recherche le coupable. Il s'agit d'un homme d'une quarantaine d'années. Larges d'épaules, un costume sombre trop serré sur un corps bien replet, l'homme, beaucoup plus grand qu'elle, porte des lunettes noires au-dessus d'une mâchoire carrée. Une caricature de malabar.
 _ Monsieur, vous m'avez fait mal, lui dit-elle.
 L'homme l'écoute. Il fixe la jeune fille avec un sourire malsain et continue à se dandiner mollement.  
 _ Il pourrait tout de même s'excuser, marmonne Charlie.
 Et elle s'efforce de réintégrer l'ambiance de fête qui règne alentour. Elle se met à danser, essayant de chasser le désagréable souvenir de cet incident. La présence de ce malotru l'incommode mais elle parvient, au bout d'un certain temps, à détourner son attention de lui et à se concentrer sur la musique. Elle allait commencer à s'amuser quand un coup de coude dans l'épaule lui arrache un cri plaintif. C'est encore ce type. Elle frotte son épaule douloureuse. Il n'y est pas allé de main morte, elle a probablement un bleu maintenant. Les larmes au bord des yeux, elle entreprend de prendre cette brute à parti mais l'homme imposant pose  un index dressé devant ses lèvres pour lui enjoindre de se taire. Après quoi il se penche lentement sur l'oreille d'Amy :
 - »Ouvre bien tes oreilles espèce d'emmerdeuse! Mon ami, que tu as fortement contrarié tout-à-l'heure, a requis mes services pour te transmettre un petit message fraternel...(Il ricane). Alors, il me fait dire que si, à l'avenir, il te prend encore l'envie de lui barrer la route et de te comporter comme la chieuse que t'as été ce soir, tu risques de passer un très, très sale quart d'heure.
 Tremblante, outrée, Charlie regarde dans la direction que lui montre l'homme. Il la tient par l'épaule avec un air faussement chaleureux. Charlie, à travers le rideau de ses larmes naissantes, aperçoit vaguement un homme svelte tout de noir vêtu. Il est assis nonchalamment dans un fauteuil, un verre de whisky à la main. Elle reconnaît celui dont elle a éloigné Amy tout-à-l'heure, celui contre lequel elle a mis son amie en garde. Avec une insolence jouissive, l'homme lui adresse de loin un ironique salut amical de la main.




















SadCat

  • Invité
Re : Qu'en pensez-vous?
« Réponse #1 le: 11 Novembre 2013 à 21:07:51 »
Je pense qu'il y  a du potentiel. Il faudrait réorganiser un peu tout ça, faire un texte plus aéré, l'ambiance sera mieux présente. Et aussi un petit effort pour la ponctuation, il manque des virgules qui nous empêchent de vraiment rentrer dans l'histoire. Les descriptions sont bonnes, et j'aime l'ambiance du texte. L'idée est intéressante, mais à exploiter avec soin pour ne pas tomber dans le commun. Mais tout ceci n'est que mon avis :)

Bonne continuation ^^

opheliamelusine

  • Invité
Re : Qu'en pensez-vous?
« Réponse #2 le: 11 Novembre 2013 à 21:25:05 »
Merci d'avoir pris le temps de me lire et celui de m'écrire.  ;D

Je prends note de chaque remarque et j'essaierai de refondre mon texte selon ce qui en sera dit.

Je trouve ta critique constructive.

Tu es perspicace. Effectivement, l'écueil le plus évident serait de ruminer un sujet qui appartient à la littérature depuis la nuit des temps. ;)

Je te souhaite une belle nuit.

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Re : Qu'en pensez-vous?
« Réponse #3 le: 13 Novembre 2013 à 11:52:51 »
Salut !

Je vois que tu mets "Chapitre premier" ; je déplace dans les Textes longs ? :)


Et est-ce que tu peux éditer ton premier message (avec le bouton Modifier) pour mettre en titre le titre de ton texte ? (je suppose que ce n'est pas "Qu'en pensez-vous" :P) Sinon, si tout le monde fait comme ça, on va plus du tout s'y retrouver dans la section  :/
Merci !
« Modifié: 13 Novembre 2013 à 11:55:21 par Milora »
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

 


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