Matricule avait pris la ferme décision de mettre un terme à sa longue agonie. Se pendre ne demande pas grand-chose, juste une corde et un crochet. Trois minutes lui suffiraient pour éteindre, une fois pour toute, la médiocrité qui consumait sa vie. Il réalisa à cet instant que la mort était toute proche qu’elle l’accompagnait depuis toujours, elle était là à portée de main, la mort : une corde ! Il en avait une. Il fit le tour de la maison mais ne trouva point le crochet convenable à la pendaison. Il chercha son matériel de bricolage, rangé sous l’évier : la perceuse, l’escabeau pour s’approcher assez du plafond. Il fixa la cheville métallique fit un nœud coulant, puis passa la corde à son cou, mesura la longueur exacte pour la suspension, ensuite il coupa et fit l’autre nœud de la strangulation. Maintenant, il suffit juste de pousser l’escabeau, résister un tant soit peu à l’étouffement et le monde tout entier disparaitrait.
Une fois le bidule létal en place, il se relâcha pour fumer une cigarette. La cigarette du condamné. Il l’alluma et sourit en relisant sur le paquet « Fumer tue » ; ils auraient du écrire « Je me tue ». Il remonta sur l’escabeau, remit la corde autour de son coup, l’ajusta en serrant comme une cravate. Lorsqu’il aurait terminé sa cigarette, il se donnerait la mort. Il revit, tout en fumant, le déroulement de son passé, les raisons qui l’avaient conduit vers cette sortie funeste.
Matricule était n’importe qui. Un de ces pauvres gens que certains illuminés appellent, sans pudeur, populace. Des fois, lorsque l’angoisse compressait sa tête, Matricule pour se soulager, méditait sur le cours affligeant de son existence. Mais, à chacune de ses réflexions, il ressentait du dégoût. Il ne puisait dans son recueillement que de la nausée ; son imagination en ressortait morne.
Matricule se disait parfois :
« Ah ! Si seulement j’avais l’aptitude de blaser mon esprit, de l’empêcher de réfléchir et de me contenter de vivre sans prêter attention à ma condition. Faire comme les autres : ne plus se demander pourquoi, ne plus poser de questions.»
Au début, il considérait la tranquillité quotidienne comme une aubaine, un luxe de pauvreté ; la fortune et la célébrité étaient, à ses yeux, des ailes de fourmi, des tracasseries pour troubler le sommeil des nantis. Mais au fur et à mesure que le compteur de sa vie grignotait les années, la morosité prenait le pas sur la quiétude. Son esprit, contraint, ruminait les mêmes injonctions ; en vérité, c’étaient les questions qui s’imposaient. Son inconscient se rebellait, fulminait contre la médiocrité et éclatait en reproches : pourquoi t’engluer dans cette rivière boueuse? T’es un homme ou un hippopotame ?
Traverser tant d'années sans la moindre prouesse paraissait pour Matricule un outrage à la vie. Il aurait bien aimé, lui aussi, être quelqu’un. Quelqu’un d’important brassant la richesse et la gloire. Une étoile qui illumine le peuple obscur. Un illustre écrivain, un maître artiste, un célèbre footballeur, enfin un grand homme. Un ministre s’il n’y avait pas cette sélection naturelle du système imposant des examens et des concours. Un chercheur scientifique qui se dépense dans son laboratoire pour découvrir une molécule. Un haut gradé qui commande, à travers des territoires hostiles, des armées. Un amiral qui vogue au large devant une armada de navires. Respirer l’air pur des hauteurs et goûter au vertige des hommes supérieurs. Mais, rien, rien de tout cela, juste de la bouse, des broutilles, toujours immobile dans la mélasse. Matricule était condamné à demeurer une particule agglomérée à la grande masse. Le peuple des petits hommes qui, comme lui, broient du noir en silence. Les spectateurs gagas qui dévorent des yeux le chiqué des idoles.
Acculé à accepter son sort, Matricule n’avait pas d’autre alternative. Tout au long de sa vie, Il n’avait réalisé aucun acte de bravoure. Son existence, rongée par l’ennui, se déroulait en marge de l’Histoire. Son quotidien avait sombré dans la lassitude : même pas une première note dans les innombrables matières quand il était écolier ; juste une collection rouge de ‘passable’ et de ‘médiocre’. Le décès de ses parents ne lui laissa qu’un malheur dru sans héritage. Il n’avait pas connu la guerre, tout au plus un pénible service militaire. Pas de blessure, pas de médaille, juste un surnom ; il confiait à ses camarades qu’il n’était qu’un numéro de matricule, aussi les camarades, pour le majorer, le surnommèrent ‘Matricule’.
Certes il avait réussi, tout chasseur qu’il était, à blesser avec sa fronde une tourterelle, geste qu’il regretta le restant de sa vie. Pêcheur, il avait capturé sur le môle un tout petit poisson qu’il s’était empressé de rendre à la mer. Footballeur, il avait marqué un but avec l’équipe du quartier, sans savoir s’il était demi, avant centre ou défenseur. Poète, Il avait écrit quelques poèmes plus simplets que les dessins des enfants. Citoyen, Il avait rendu un portefeuille à son propriétaire, vu qu’il ne contenait pas d’argent. Mais de toutes ces actions il n’en tirait aucun mérite. Commun, Il se complaisait dans la médiocrité.
Il devint instituteur, comme on devient adulte, dans une campagne là-bas, avec un modique salaire. Matricule tenait là son plus grand succès. Il ne connut pas de grand amour, ni cette passion qui noircit les pages des romans. Il avait rencontré une personne qui avait un corps de femme, à vrai dire un garçon manqué, ni attirante ni répugnante, toute à son image, d’une abstention frigide et sans une once de féminité. La première, la seule, elle devint sa fatale femme. Pas d’amitié, ni de grand ami, pas de connaissances célèbres ni de relations influentes. Les proches, et les proches des proches, étaient tous pauvres. Matricule et son épouse se terrèrent dans une maison de soixante mètres carrés, une espèce de couloir sans splendeur ni faste sans service d’argent ni de porcelaine, un foyer tout ce qu’il y’a d’ordinaire. Dans leur local, tel un bus déglingué, ils virent défiler les années, comme les arbres au bord de la route.
Matricule n’ambitionnait pas d’entrer dans l’Histoire, ni par la porte ni par la lucarne. Non, il voulait juste prouver à lui-même sa valeur, sa résistance, assumer son être et savoir de quoi il était capable.
Le cycle barbant des années emportait sa jeunesse et lui laissait à la place une lie d’amertume. Sa vie ne méritait pas d’être vécue. Le plus viveur des hommes, par ce train-train, serait rebuté. Le suicide était, en fin de compte, la seule issue logique d’un destin inexorable. Il en avait assez des soupirs ardents qui embrasaient sa poitrine. Son regard réprobateur se lassait de fustiger un ciel toujours distant.
Il aspira la dernière bouffée, rejeta le mégot et poussa de la pointe des pieds l’escabeau. La cheville céda et il se retrouva dans un au-delà, parfaitement identique à celui là.