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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le Dernier Ephémère

Auteur Sujet: Le Dernier Ephémère  (Lu 1251 fois)

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  • Calame Supersonique
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Le Dernier Ephémère
« le: 08 Septembre 2013 à 23:42:18 »
Extrait de ma nouvelle toute fraîche. FRaîchement pas terrible  :-¬? Mais bon.

Le dernier Éphémère



   Les talons cessèrent de claquer contre le sol. Un silence pesant s'empara de la place qu'ils avaient laissé. Un silence glaçant. De ceux qui précèdent les moments importants. Une crampe contracta l'estomac d'Alec. Il se raidit ; la douleur qui lui tiraillait les entrailles depuis plusieurs jours atteignit son paroxysme ; elle fit trembler tous ses membres. Les mains crispées sur ses cuisses, il tourna la tête vers la porte. Un cliquetis métallique ébranla la serrure, au moment où la grosse clé en fer forgé déliait les rouages rouillés dans un grincement particulièrement insupportable. La porte s'ouvrit ; trois hommes entrèrent. Le premier, le plus grand, le plus costaud, le plus jeune, arborait un sourire indécent, qui étirait sa peau lisse et parfaite, jusqu'à ce que les extrémités de sa bouche eurent tant agressé ses pommettes qu'il parut ne plus retrouver une expression impassible. Il y avait dans son regard bleu clair cette joie malsaine qui faisait tressaillir Alec. Les deux hommes qui l'accompagnaient, plus âgés et ayant visiblement profité de longues années de plaisirs coupables, étaient plus rompus au macabre de la scène. Le grand sadique sortit des menottes métalliques d'une des poches de sa veste noire et déclara, radieux :
– C'est l'heure.

•           •

   Alec avala sa salive avec difficulté. Une boule de nervosité s'était logée dans sa gorge, là où l'air avait pris l'habitude chronophage de circuler. Dans quelques minutes, cette habitude prendrait fin. Une crampe lui saisit la main ; ses poings, étaux de fer avidement scellés, était figés. Il expira longuement, en fermant les yeux, avec le vain espoir de calmer la cacophonie de son rythme cardiaque. Mais le muscle vital devait sentir ce qui se profilait et se hâtait de battre le plus vite possible, pour anticiper les battements qu'il ne pourrait bientôt plus produire.
Les voix se faisaient plus nombreuses. Elle transperçaient la longue vitre aveugle qui constituait le mur de plusieurs mètres qui faisait face à Alec. Sa teinte noirâtre l'empêchait de voir au travers ; ce qui était pire. Il entendait leur son, devinait leur nombre et leur joie d'assister à sa hauteur, terrifiants spectateurs avide d'horreur. Il imaginait leurs visages, voyaient leurs sourires extatiques. Devinait leur soulagement à la vue de sa souffrance, de sa lente agonie. Ils l'avaient tant espérée. Les manifestations cesseraient. La haine déferlerait plus. Les médias devraient trouver un autre corps sanguinolent autour duquel elles voletteraient, mouches à merde qu'ils étaient.
Dans quelques minutes, Alec serait mort.
Mais ils avaient tort. Tous autant qu'ils étaient. Les médias, les parents de Eileen, les religieux, les avocats de la défense qui ne croyaient pas plus en sa culpabilité qu'en la déchéance humaine. Ils avaient tous tort. Le tuer ne ramènerait pas Eileen. Le tuer n’annihilerait pas la chaîne des Éphémères.
Alec desserra les poings. Il plongea sa main droite dans la poche de son pantalon, en faisant cliqueter ses menottes et referma ses doigts sur une forme ovale. Il ressortit sa main et ouvrit la paume ; il tenait une pilule rouge vif. Ce qu'il avait au cœur d'une pêche qui avait été son dessert de la veille. La pilule avait été soigneusement cachée dans le noyau du fruit, accompagnée de cette phrase, écrite de lettres hésitantes :

« Je te crois »

Des raclements de chaises s'élevèrent. Les voix se turent. Alec entendit des bruits de pas, dans le couloir adjacent. Le couloir des cellules. Le garde venait le chercher. Les idées se bousculèrent dans sa tête. Qu'était cette pilule ? Qui était celui qui la lui avait fait parvenir ? Et pourquoi maintenant, au crépuscule de sa condamnation ?
Une clé s'introduisit dans la serrure. Alec jeta la pilule dans sa bouche ; elle effleura un court instant son palais, lui octroyant un goût prononcé de fer. Il l'avala tout net. La porte, sur sa gauche, s'ouvrit. Alec fut soulagé de reconnaître un des deux gardes plus âgés. Il avança jusqu'à lui de sa démarche lourde, le pied droit traînant sur le côté. Ses petits yeux porcins, coincés au dessus de bajoues gourmandes, adressèrent au condamné à mort un regard compatissant. Il s'arrêta devant Alec.
– Tout ira très vite. Tu te rappelles ce que tu dois faire ?
– Oui, souffla Alec, la respiration coupée.
Le garde acquiesça. Il attacha une deuxième menotte à son propre poignet et le deuxième anneau au poignet droit de Alec. Il ouvrit ensuite sa main gauche, révélant deux boules de cire beige. Des boules quies.
– Tiens.
Surpris, Alec releva les yeux vers le garde.
– Tu n'as pas besoin d'entendre les saloperies qu'ils comptent te jeter à la figure. Et ferme les yeux, une fois assis.
– Merci.
Jamais une parole n'avait tant de force ; elle avait déchiré le cœur de Alec. A jamais il s'en souviendrait. A jamais.
La curiosité est le remède à l'ennui.
Il n'y a pas de remède à la curiosité.

- Dorothée Parker

Jon Ho

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Re : Le Dernier Ephémère
« Réponse #1 le: 09 Septembre 2013 à 09:34:05 »
Bien ammené. Sur un court extrait tu arrives à donner envie de lire la suite en créant un vrai suspens. On n'en sait ni trop ni pas assez, c'est justement dosé même si j'aurai bien aimé savoir ce que contenait la pilule ;)

Merci pour cette lecture et vivement la suite.

Hors ligne Kerena

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Re : Le Dernier Ephémère
« Réponse #2 le: 09 Septembre 2013 à 13:47:39 »
Citer
la douleur qui lui tiraillait les entrailles

tiraillait

Citer
Ce qu'il avait au cœur d'une pêche qui avait été son dessert de la veille

Il manque un verbe : ce qu'il avait eu/trouvé ?

Hormis ces petites étourderies, je dois dire que ça se lit tout seul ! La pression monte juste ce qu'il faut pour piquer la curiosité du lecteur. Donc... J'attends la suite  :mrgreen:
Je crois qu'il y a dans le coeur des hommes une place créée pour l'émerveillement, une place endormie qui attend de s'épanouir ~ Les Aventuriers de la mer


Eveil

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Re : Le Dernier Ephémère
« Réponse #3 le: 09 Septembre 2013 à 17:08:16 »
Salut !

Je suis pas fan des descriptions à la base, certaines ici me semblent superflues. Genre ça :

Citer
Un cliquetis métallique ébranla la serrure, au moment où la grosse clé en fer forgé déliait les rouages rouillés dans un grincement particulièrement insupportable.
ya vraiment moyen d'abréger quoi :D, à part si c'est voulu ce souci du détail, je trouve ça très lourd

Citer
en faisant cliqueter
cliquetis, cliqueter...mmm, tout ceci est très cliquetant :\?

Citer
elle effleura un court instant son palais, lui octroyant un goût prononcé de fer
je trouve ça de trop, là aussi

Voilà, c'est court donc on se porte sur les détails hein, et pour moi y'en a un peu trop justement :mrgreen:. Ca reste fluide, là pas de doutes, mais j'aurais aimé un peu plus de percutant pour attiser vraiment ma curiosité.

a+ Aphone ! ^^

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Re : Le Dernier Ephémère
« Réponse #4 le: 09 Septembre 2013 à 23:36:45 »
 :o

Mon avis : cette nouvelle est la pire que j'ai jamais écrite. Je vous resitue le contexte. 01/09/13, je découvre un concours proposant un contrat d'édition à compte d'auteur, sur nouvelle à thème libre. le hic : date limite le 08/09/13. Je me lance dans ce défi, sachant que j'écris vite. Ouais, sauf qu'arrivée au 06/09/13, toujours pas d'idée concrète. J'ai donc fait du n'importe quoi.

@Jon
merci pour les compliments. Venant de toi, ça fait plaisir !

@Kerena
Merci aussi. J'ai tout misé sur le suspens. Ravi je suis.

@Eveil
Enfin quelqu'un de mon avis. Merci

La suite bientôt
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Hors ligne Cocoa

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Re : Le Dernier Ephémère
« Réponse #5 le: 09 Septembre 2013 à 23:59:36 »
D'abord les fautes  :-¬?

Citer
de la place qu'ils avaient laissé
laissée

Citer
Il entendait leur son,
Leurs sons ? Une personne produit plusieurs sons, non ? A moins que ça soit un effet de style ^^"

Citer
terrifiants spectateurs avide d'horreur
avides

Citer
La haine déferlerait plus
ne ?

Et quelques remarques :

Citer
Elle transperçaient la longue vitre aveugle qui constituait le mur de plusieurs mètres qui faisait face à Alec.
Trop de qui-qui  ::)

Citer
leur joie d'assister à sa hauteur,
En fait, je ne comprends pas : ils sont heureux d'être à la même hauteur que lui ? Et même si c'est le cas, je trouve ça vraiment dis bizarrement.

Citer
Les médias devraient trouver un autre corps sanguinolent autour duquel elles voletteraient, mouches à merde qu'ils étaient.
Si j'ai bien compris, le "elles" réfèrent aux mouches, mais je trouve vraiment très très bizarre la manière dont c'est dit : tu réfères avec "elles" à un nom que tu n'as pas encore écrit. C'est vraiment très étrange...

Citer
Ce qu'il avait au cœur d'une pêche qui avait été son dessert de la veille.
Même remarque que Kerena, mais je ne pense pas qu'il manque un verbe... Même si on fait la modif' qu'elle suggère, ça reste très lourd (les qui-qui !) et au final, le "ce" réfère à quelque chose... Mais quoi ? ("ce qu'il" suggère un indénombrable, il me semble)


Globalement, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ton texte. Les émotions du personnage son très bien décrites, et on peut réellement sentir sa détresse. Juste la fin très floue qui m'a un peu déçue  :relou: Mais si tu comptes poster la suite  ;)
"La jeunesse ne peut savoir ce que pense et ressent le vieil âge. Mais les hommes âgés deviennent coupables s’ils oublient ce que signifiait être jeune." - Albus Dumbledore

Hors ligne Aphone

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Re : Le Dernier Ephémère
« Réponse #6 le: 16 Septembre 2013 à 21:23:08 »
Je note vos remarques pour le moment où l'envie me prendra de retravailler ce texte.

Je vous mets donc la suite. Il restera encore une troisième partie.

•           •

Le garde ouvrit la porte ; elle grinça légèrement, rompant le silence de mort qui régnait dans la pièce. Les menottes en acier cliquetèrent, Alec se sentit tirer vers l'avant. Ils passèrent le pas de la porte, tous les regards se tournèrent vers eux. La scène était plus sinistre encore qu'il se l'était imaginée. Ils y avait plusieurs rangées de chaises, alignées sur la gauche et la droite, séparées par l'étroite allée qui menait jusqu'au siège matelassé, sur l'estrade ; un halo de lumière descendait du plafond pour le mettre en valeur. Une mise en scène juste cynique. Alec vit les lèvres bouger, les mâchoires se crisper de rage, les yeux lui lancer des insultes. Mais il n'y prêta pas attention. Il concentra son regard sur le siège et sur ses pieds, glissant sur le sol. Les boules quies le maintenaient dans un cocon rassurant. Il sentit des impactes dans son dos et devina qu'on lui lançait des objets. Mais le garde ne s'arrêta pas. Il avait raison. Plus vite ils seraient arrivés au fauteuil, plus vite tout cela se terminerait. Sa vie s'achèverait. Alec sentit la boule dans sa gorge gonfler encore. Sa respiration se faisait plus difficile, comme si elle se préparait à ne plus être nécessaire. Ils montèrent les marches. Le garde amena Alec sur le fauteuil et le fit s’asseoir. Alec le regarda faire. Il le pencha dans le fond du siège et attacha fermement les sangles de cuirs accrochés aux accoudoirs ; il s'assura qu'il maintenaient bien ses avant-bras fixes. Et détacha les menottes. Ils échangèrent un dernier regard ; le garde ferma longuement les yeux, comme un signal. Et s'éloigna vers le mur. Alec eut le temps d'englober l'assistance du regard et sut que cette image resterait gravée dans son esprit. Il y avait ceux qui pleuraient ; non pour lui, mais pour le souvenir vaporeux qu'on l'accusait d'avoir tuer. Et ceux que la rage empourpraient. Et puis ceux, angoissés, qui assistaient à cette scène parce qu'il leur paraissait que c'était leur devoir. Une certaine forme de respect. Ceux qui osaient regarder ; ceux qui détournaient les yeux de cet orchestre horrifiant. Mais aucun qui le regretterait. Tous voulaient le voir mourir. Voir la torture le détruire.
Une larme roula du coin des yeux de Alec et roula en travers de sa joues. Il ferma les yeux.
Il sentit des mouvements, autour de lui. Il savait ce qui se passait. Il y avait les trois médecins qui peaufinaient l'injection, dosaient la seringue. Enfermaient la mort. Une main étreignit son avant-bras. A contre-cœur, Alec rouvrit les yeux ; les médecins étaient déjà à son chevet. Qu'ils en finissent. Il vit la seringue et son liquide doré, funeste ambroisie. Le médecin au visage anguleux s'adressa à lui, le visage fermé. Blême. Il s'en foutait. Il allait l'administrer comme on vaccine un enfant. Ses lèvres articulèrent plusieurs mots, une phrase. Alec chercha dans sa mémoire. Bien sûr, le moment de ses derniers mots. Ceux de la rédemption, du pardon. De la prospérité.
Non.
Qu'avait-il à se faire pardonner, sinon sa crédulité ? Qu'ils aillent au diable. Il fit non de la tête et referma les yeux. Il entendit une clameur se lever, malgré les boules de cire logées dans ses oreilles. Il devinait la vague rageuse qui émanait des chaises, comme pour le submerger. Qu'ils hurlent. Qu'ils l'insultent. Que feraient-ils de plus ?
Alec sentit quelque chose pénétrer la peau tendue son avant-bras. Il ne rouvrit pas les yeux. C'était les deux cathéters. Celui qui servirait à l'injection létale. L'autre, de secours, au cas où la première injection serait un échec. Il espérait ne pas en venir là. Une longue aiguille entra dans le premier cathéter. Alec sentit l'aiguille pénétrer sa peau et se loger dans sa veine. La piqûre ne lui fit même pas mal. Il l'eût préféré. Il eût eu l'ultime sensation enivrante d'être vivant. Mais non. Le liquide tiède pénétra son sang, se logea en lui et y mourut. L'effet fût immédiat. Alec se sentit mieux. Les tremblements cessèrent d'agiter ses membres, sa peur s'évapora. Il n'y eut plus que cette délicieuse sensation de bien-être. Comme cette ensorcelante somnolence saisissant le sportif juste après la retombée de l'adrénaline. Vint ensuite la tétanie. Cette raideur qui s'empara de ses muscles, les tendit à l'impossible ; prémices d'un corps mourant. Alec prit une dernière inspiration. Le processus comportait trois étapes. Maintenant viendrait la dernière ; celle qui arrêterait son cœur. Il prit une grande inspiration ; les images se bousculèrent dans sa tête. Le visage de sa grand-mère, la seule personne qui le regretterait peut-être. Il ne pouvait en être sûr ; elle n'était pas venu le voir pendant sa détention. Le visage de Eileen, bien sûr. Ses yeux agonisant qui l'avaient mené jusqu'à ce funeste fauteuil. C'était elle l’Éphémère, pas lui. Vint enfin la dernière image. Celle gravée à jamais. La pilule rouge dans la pêche. Le fruit défendu.
Les tressauts cessèrent sur le moniteur. Une ligne blanche rejoignit les deux extrémités du cadran. Le cœur de Alec venait de s'arrêter. Il était mort.

•           •

   Un toux le saisit. Une brûlure intense irritait sa gorge, déclenchant cette quinte vibrante. Alec rouvrit les yeux et tenta de se relever, pour se mettre en position assise. Mais son front heurta violemment quelque chose de dur, juste au dessus de lui. Le choc le fit retomber allongé. Il cligna des yeux, tentant de s'acclimater à la pénombre épaisse. Il y avait une odeur diffuse de bois. L'odeur l'encerclait. Il réfléchit. Où était-il ? L'horreur des derniers instants en mémoire lui revint. Le fauteuil, les sangles, le public, la seringue. Sa mort. Il passa ses mains sur ses avant-bras et trouva les deux trous, là où les cathéters avaient été plantés. Il n'avait pas rêvé. On lui avait injecté le liquide mortel. Mais il était là.
Où était-il ?
Il leva les mains, jusqu'à rencontrer ce contre quoi son front s'était cogné. Un plafond très bas. En bois. Il fit glisser ses mains sur toute la surface, cherchant une aspérité, une poignée, une serrure, quelque chose. Il trouva un angle et une deuxième paroi, verticale celle-ci. Alec donna un violent coup de poing contre ladite paroi. Un bruit sourd en résultat.
– Oh ! Cria-t-il.
Sa plainte résonna dans l'étroite cavité. Une certaine terreur s'empara de lui lorsqu'il comprit où il était. Dans un cercueil, enterré. Enterré vivant.
Il se sentit soudain renaître. Avec l'envie irrépressible de battre le fer contre la faux sanguinolente de la Mort. Il se mit à frapper de toutes ses forces contre les parois de bois ; coudes, poings, tête, pieds, genoux ; tous se joignirent à la vaine entreprise. Au sursaut du survivant.
Toute cette détermination ne suffirait pas à vaincre seule trois mètres de terre.

•           •

   L'oxygène se raréfiait. Alec avait dû se rendre à l'évidence ; sa mort était inévitable. Elle s'était simple faite attendre, maintenant ce fébrile espoir de survie jusqu'à la fin. Mais ainsi allongé sur le flanc, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, ses poumons hurlant leur faim, il comprenait que tout l'avait mené jusqu'à ce cercueil.
Il repensa à Eileen.

•           •

   Personne ne lui parlait jamais. Caché derrière la paroi en plastique de son box, elle s'y emmurait toute la journée. Elle ne se rendait jamais dans la salle de pause. Le simple fait qu'une personne s'adressa à elle faisait naître dans ses yeux une peur indicible. Les critiques répétées des collègues à son sujet, vautours affamés, avaient piqué sa curiosité.
Il y avait eu ce lundi matin où elle avait été absente. Et le mardi. Il n'en avait pas fallu plus pour que les ragots viscérales fusent en son absence ; leurs instigateurs ne s'en privaient déjà pas en sa présence.
Le jeudi, elle était revenue. Alec était allée la voir à son bureau, alors même qu'elle venait juste de s'installer. Ses cernes étaient moins marqués. Elle paraissait plus détendue. Alec lui avait bien entendu demandé comment elle se sentait. Bien, s'était-elle contenté de répondre. Un léger sourire sur les lèvres. Avant de plonger sur son ordinateur.

La vieille Ford grise de Eileen était garée sur la place numéro trois cent vingt-trois, au deuxième sous-sol. Très loin des portes en acier de l'ascenseur, dans un coin bien à l'écart. Là où elle ne risquait de devoir accompagner ses collègues. Elle glissa la main dans l'intérieur de son vieux sac en tissu, accroché à sa frêle épaule et en sortit son trousseau de clés. Elle contourna l'arrière du véhicule et se faufila tant bien que mal entre le mur de béton et la portière. Quelques cliquetis plus tard, elle s'engouffrait dans le véhicule et soupirait de plaisir. A peine son sac posé sur le siège passager, elle s'empressait de démarrer, impatiente de mettre le plus rapidement possible de la distance entre ces bureaux et elle. Elle fit une rapide marche arrière et s'éloigna vers la droite.
Elle ne remarqua l'Opel bleue stationnée une rangée de voiture plus loin et le conducteur qui l'avait suivie depuis son départ des bureaux. Alec.

Alec connaissait bien ce quartier, il y avait grandi. Sitôt la majorité atteinte, il s'était empressé d'en partir, pour ne pas finir comme la plupart des jeunes qui grandissaient autour de lui. Dealers, taulards, chômeurs. Comme si un virus se transmettait ici, imposant une vie morne et pourrie. Eileen vivait ici.
Il arrêta sa voiture le long du trottoir et en sortit, en levant les yeux vers la grande tour en béton qui s'élevait sur une dizaine d'étages. Des tours comme celle-ci, il y en avait des dizaines, tout autour. Elle se dressaient fièrement, impassible à leur pierre usée, graffitée, endommagée. Comme des aspérités jaillies du béton et formées par lui.
Il suivit les de la jeune femme. Il monta les marches beiges et poussa la lourde porte en métal, dont la vitre avait été brisée et entra dans un long hall froid. Une odeur pestilentielle imprégnait les lieux, mélangé de fragrances détestables. Il s'approcha des boîtes à lettre et chercha son nom. Eileen Aston. 3Eme étage, porte 112. Il poursuivit sa marche et se lança dans les marches de l'escalier, sur la droite, sans prêter attention aux deux hommes d'une trentaine d'années, avachis sur le sol, une bouteille vide d'alcool couchée à leurs pieds. Il ne savait pas vraiment ce qui l'avait poussé ici. Il ne la connaissait pas, elle ne le connaissait pas. Que dirait-il quand elle lui ouvrirait la porte ? « Ne me prends pour un psychopathe, même si j'en ai tous les aspects ». Parce que c'est bien en tant quel qu'elle le considérerait. Il l'avait suivi depuis son travail, sans rien lui dire. Comme un vrai psychopathe. Et pourquoi ? A cette question, il ne savait pas quoi répondre. Pourquoi ? « Parce que tu avais un regard différent ». Et alors ? Et s'il avait mal interpréter. Car oui, c'était ce qui l'avait poussé en avant. Quelque chose avait changé dans le regard de Eileen. Comme un soulagement. Ou non, une résignation. Elle avait pris une décision.
112. Alec s'arrêta devant la porte d'un bleu électrique suffisamment moche pour ne pas le dire. La peinture était écaillée en plusieurs endroits. Une longue estafilade, résultat de quelque plaisantin, barrait la peinture dans une longue diagonale. Il leva la main et frappa trois coups ; son cœur fit une embardée. Il entendit un bruit sourd, comme un coup. Mais rien d'autre que les voix assourdies d'une dispute, dans un appartement voisin. Il frappa trois nouveaux coups. Rien. Il resta ainsi de très longues minutes à patienter, espérant entendre des pas s'approcher de la porte, des yeux apparaître dans l’entrebâillement. Mais il ne se passa rien. Et la raison le rattrapa. Il n'avait rien à faire ici. Il s'était fait des films. Elle le prendrait vraiment pour un taré.
Il tourna les talons. Il y eut un nouveau bruit sourd ; puis un deuxième et une plainte qui s'essouffla rapidement. Et cette fois, la voix provenait de l'appartement de Eileen. Il ne réfléchit pas plus. Il tourna la poignée et entra dans l'appartement. Il entendait de l'eau couler, sur la gauche. Une porte blanche était fermée, certainement celle de la salle de bain. De l'eau coulait sous la porte et imbibait déjà la moquette marron du salon dans lequel se trouvait Alec. Il se jeta contre ladite porte, ses pieds clapotant dans l'eau et pénétra dans la salle de bain longiligne.
L'eau débordait du haut lavabo blanc. Le robinet était resté ouvert, déversant ses eaux tumultueuses qui tombaient en cascade des rebords en étain. Eileen gisait, inanimée, sur le sol. Du sang s'écoulait lentement de son nez, ruisselant par dessus ses lèvres. Et Alec commit sa première erreur. Il se jeta sur elle, la prit dans ses bras et la tint assise. Il remarqua sur le poignet de Eileen un étrange tatouage rouge représentant un étrange insecte volant, au long fin, comme un fuseau. Un trente-deux le chevauchait.
– Eileen, Eileen, tu m'entends ?
Pas de réponse. Ses yeux ouverts fixaient le vide, son corps restait flasque. Alec porta ses doigts vers le poignet, prit son pouls. Son cœur ne battait plus. C'était trop tard. Elle était morte. Comment ?
Les minutes s'écoulèrent et Alec resta ainsi, à le regarder. Le clapotis de l'eau tombant sur le carrelage continuait de résonner. Et Alec n'arrivait pas à bouger. Et bouger pour faire quoi ? Appeler les secours ? Il serait le principal suspect. Partir. Oui, faire comme s'il n'était pas venu. Personne ne le soupçonnerait. C'était la meilleure solution.
Il poussa délicatement le corps de Eileen sur le carrelage. Comme si elle avait été de cristal. Et ôta sa main de sous son crâne. Et il se releva. Il sortit de la salle de bain sans la quitter des yeux, comme s'il espérait qu'elle se réveillerait, qu'elle mettrait fin à ce cauchemar. Mais il devait se rendre à l'évidence. C'était peine perdue.
Toc. Toc. Toc.
– Mlle Aston ?
Un étau de fer étreignit le cœur de Alec. Sa respiration s'arrêta une seconde. Il attendit en silence. Faisant taire jusqu'à sa respiration. Deux nouveaux coups furent frappés contre la porte. Il y eut un soupir d'agacement, puis un juron. Alec savait que la personne allait partir. Il fallait être complètement abruti pour entrer chez quelqu'un sans autorisation. Aussi abruti que lui. Encore quelques instants et les pas s'éloigneraient dans le couloir. Il pourrait sortir à son tour.
Mais les pas ne s'éloigneraient pas. L'eau qui s'écoulait de la salle de bain poursuivait sa course vers la porte d'entrée, épousant la pente irrégulière du sol. Alec réalisa combien les aléas de la vie tenaient à peu de chose.
– Mlle Aston ?! Répéta la voix de la femme, plus pressante cette fois. Vous allez bien ?
Alec fit un pas en arrière, puis un deuxième. Il se retourna, son cœur battant à ses tempes. Son regard traversa le salon et mourut sur le balcon, tout au fond. Une brève seconde, il s'imagina debout sur la rambarde, près à se jeter dans la vide. La porte d'entrée s'ouvrit. Une petite femme replète, aux larges lunettes rondes noires se tenait dans l'encadrement. Son air sévère de propriétaire désappointé s'effaça, creusé par la peur. Son regard passa de Alec à l'eau de la salle de bain. Ni une ni deux, elle entra dans la petite pièce d'eau. Alec entendit son cri résonner contre les parois. Comme l'horreur qui s'ouvrait sous lui. Il regarda ses mains pleines de sang et l'eau sous ses pieds. Il quitta l'appartement en courant. Le cri de la femme rondelette résonna longtemps dans sa tête.

•           •

   Il entendait à nouveau ces coups frapper contre cette porte bleue écaillée. S'il avait écouté sa raison, s'il avait songé qu'il passerait pour un fou, s'il avait deviné le corps mort dans la salle de bain. Il eut tout évité. Il eût fait demi-tour. Toc. Elle était déjà morte, à son arrivée. Comment le légiste avait-il pu ne pas le comprendre ? Toc. Cause de la mort : rejet de l’Éphémère. Son corps ne l'avait pas toléré. Et lui, Alec, avait été reconnu comme celui qui lui avait donné. Et condamné, pour l'exemple, à l'exécution. Toc. Toc.
Il rouvrit les yeux. Sa gorge se serrait, à la recherche de la moindre particule d'oxygène. Ses poumons mouraient déjà de faim. Toc. Il n'avait pas rêvé. Quelque chose cognait contre les parois du cercueil. Cognait et raclait. Comme un objet métallique.
Alec s'écroula sur le sol. Il n'avait plus d'autres forces que celles qu'il jeta dans son regard, levé vers le haut du cercueil. Il entendit un nouveau raclement, plus fort encore que les précédents. Et la lumière se fit jour à l'intérieur du cercueil ; une bouffée d'air frais s'engouffra, pénétrant Alec jusqu'en son for intérieur. Il remarqua une silhouette se dessiner dans le cercle lunaire qui planait dans le ciel ténébreux, perchée sur le cadran de bois de la demeure mortuaire. Une pelle à la main. Il sombra avant même de comprendre.
La curiosité est le remède à l'ennui.
Il n'y a pas de remède à la curiosité.

- Dorothée Parker

 


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