Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

28 Juillet 2026 à 15:28:46
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Hibou

Auteur Sujet: Hibou  (Lu 2886 fois)

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Hibou
« le: 12 Juillet 2013 à 00:32:09 »
1. Ablutions

23h23.
Jeudi 15 mai 2013

A l'époque où ils avaient choisi leur salle de bain, Elle avait exigé deux lavabos. Il lui avait fait remarqué que la retraite était encore loin et qu'Il espérait tout de même baiser de temps à autres. Imperméable au sarcasme, Elle s'était obstinée avec une tel acharnement qu'Il avait fini par se vexer. C'était il y a tout juste un milliard d'années. Pour Lui, un couple incapable de subsister autour du même point d'eau n'avait strictement aucun avenir. Selon Son opinion, à Elle, c'était une bête question de confort et Ils pouvaient parfaitement s'offrir ce fichu deuxième lavabo, où était le problème-Merde-à-la-fin.

Le problème, c'est que ça me gonfle.
Tes arguments font toujours mouche, c'est bluffant...
On va perdre de la place pour rien.
Premièrement, je tiens pas à passer ma vie à traquer sur mon lavabo des poils de nez, d'aisselle, de tous ces endroits où les poils te poussent par milliers en une nuit ; bref, à traquer des poils qui ne sont pas les miens sur mon l...
Pas de poils. Compris. Tu penses vraiment que je suis pas foutu de nettoyer après moi ?
Ça paraît évident.
T'es une individualiste de première, chérie. T'es perso. Je voudrais pas être dans ton équipe de Zumba.
Moi, individualiste ? Qui est individualiste ? Je suis la seule qui pense à nous. C'est justement pour cette raison que, deuxièmement...

Extrait d'un de leurs premiers conflits ouverts. Suggestion de présentation.

Sans grande surprise, huit années plus tard, la salle de bain, comptait bel et bien deux lavabos.
Lloris se tenait debout devant celui de gauche, un rasoir électrique à la main, vêtu de son uniforme de travail. Il portait un pantalon à pinces, noir, une chemise noire dans laquelle il s'était mis à flotter dernièrement, une paire de chaussettes de sport à bandes bleues, enfoncées dans des mocassins à pointe, ambiance mariage turc, noirs ; et une fine cravate de gangster, en simili cuir, accessoire phare de cet accoutrement festif et monochrome. Sur sa poitrine, un badge magnétique aux contours dorés portait l'inscription Hôtel du Corbeau, Lloris, night auditor, au dessus de trois petits drapeaux (français, allemand, anglais) symbolisant les langues parlées par le veilleur de nuit. Le lavabo de droite servait à présent de vide poche ; débordant de boites d'allumettes, de tickets de caisse, d'emballages de chewing-gum, de mignonnettes de vodka à l'usage exclusif des minibars hôteliers, de petite monnaie, de prospectus, de cartes de fidélité, de piles alcalines, de stylos cassés. Le miroir (de gauche) reflétait le profil d'un homme d'une trentaine d'années, les traits fins, mais fatigués, sourcils en broussaille, une légère cicatrice au dessus de la lèvre supérieure, et une large éraflure autour du cou, que son col ne parvenait pas tout à fait à cacher.
Bien avant de devenir veilleur de nuit, bien avant d'exercer un métier et bien avant même d'avoir des poils, Lloris avait pris l'habitude de se croiser le moins possible dans les miroirs. Il se lavait généralement les dents face à un mur fissuré. A tort ou à raison, il avait toujours eu tendance à se trouver charmant, et menait par conséquent un combat acharné contre ces excès de narcissisme, qui le mettaient mal à l'aise. Le rasage, néanmoins, exigeait que Lloris se confronte à son image ; mais il s’efforçait alors de porter son regard uniquement sur la zone où passaient les lames, en prenant garde à ne jamais se regarder droit dans les yeux.
Il se rasait  le jeudi soir, chaque semaine, pour toute la semaine. Une poste de radio minuscule diffusait un programme musical résolument franchouillard, faisant la part belle aux chanteurs morts (commercialement, spirituellement ou concrètement ; souvent les trois).
Tandis qu'il abordait le virage délicat de son mauvais profil, Lloris se figea. Le rasoir continua un moment à vibrer, à quelques centimètres de sa joue gauche, puis plus rien. On entendit alors distinctement les paroles de La Cabane du Pêcheur. Lloris venait par accident de croiser son regard. 

Cette route ne mène nulle part alors,
viens faire toi-même le mélange des couleurs,
sur les murs de la cabane du pêcheur,
viens t’asseoir.

Lloris s'assit, effectivement, sur le rebord de la baignoire derrière lui. En levant un peu la tête, il pouvait encore se traquer dans la glace, craintivement, lui et sa moitié de barbe, lui et ses yeux et ce qu'il venait de voir à l'intérieur. Il s’aperçut un peu plus tard que ses lacets étaient défaits. Il éclata alors brusquement en sanglots. Il pleura longtemps, et sans retenue, comme peut chialer un enfant perdu dans un magasin d'outillage. De temps à autre, il poussait un râle d'agonie. Il s'épuisa, se leva, et reprit place devant le miroir. Il ouvrit le robinet du lavabo, et fit couler sans raison apparente un flot nourri d'eau chaude. Puis il ferma la fenêtre de la salle de bains.

Lloris fouilla longtemps parmi le foutoir du « vide-poche », avant de mettre la main sur une minuscule paire de ciseaux à ongles.
Les yeux dans les yeux, il leva le menton, tira sur le bout de sa cravate,  qu'il tendit devant lui, puis, lentement, entreprit de sectionner celle-ci  juste sous le nœud Windsor. Il avait imaginé une coupe plus franche, lourde de symbolisme (influencé par le cinéma d'auteur), mais le destin d'un minuscule ciseau à ongle n'est certainement pas d'amputer une cravate en simili cuir. Lloris dut s'y prendre à plusieurs reprises, ce qui permit de débusquer les deux ou trois larmes qui restaient à sa disposition.

*****

Vendredi 16 mai.
Quarante-deux minutes après l'incident.

Lloris avait posé ses mains de chaque côté du lavabo et faisait porter tout son poids vers l'avant, en fixant le siphon, dans une tentative désespérée d'enfoncer la plomberie aussi loin que possible, jusqu'à la faire disparaître sous terre, pourquoi pas.
L'eau chaude coulait toujours, en dépit de toute considération écologique. Le miroir était entièrement couvert de buée. Lloris, longtemps immobile devant la glace, effleura le moignon de sa cravate et déclama : Des années plus tard, le pauvre homme pouvait encore sentir son membre fantôme. Sur l'étagère, à côté de la radio, un téléphone portable vibrait, encore et encore. L'écran affichait « Bordel infâme ». Lloris tendit son index vers la glace,  traça un rond dans la buée, au milieu duquel il fit deux croix pour les yeux, et une bouche souriante. Au moment où il décrocha, la radio diffusait Voyage, voyage.
 
Salut.
Lloris, c'est Alexis, du Corbeau. Est-ce que tout va bien ? T'as pas oublié que t'étais sur le planning cette nuit ? Il est minuit passé.

Parce que t'es bien sur le planning, je viens de vérifier. Alors, qu'est-ce qui t'arrive ? T'es en route ?

Hé Lloris ? Dis-moi que t'es en route...
Je suis pas en route.
Parfait ! Pu-tain, c'est vraiment par-fait ! Et prévenir, non ? Comment on fait nous, ici ? Je fais quoi, moi, maintenant ? J'ai personne pour te remplacer. Tu viens ou pas ?
On dirait que non. T'as qu'à appeler Andreï. Il cherche des heures. Il m' a dit qu'il voulait bosser en ce moment.
Andreï, oui c'est génial. Sauf qu'il est retourné en Croatie il y a deux mois, Andreï.
Andreï est croate ?
Je m'en fous, je m'en fous tellement, Lloris. Il est pas là, toi non plus. J'ai aucun extra sous la main. Qui va me tenir la réception ?
Alexis, sérieusement, je me sens mal. Pas un peu mal. Très mal. J'arrive même pas à me raser. Je dors trois heures par jour. Ça me flingue de bosser la nuit. Je me transforme lentement en hibou.
En quoi ?
Je suis capable de tenir sept minutes sans cligner des yeux.
Bon. Laisse moi juste te dire un truc. Il faut que tu te reprennes, sérieusement. Mais vite, vite, vite. Pour ce soir, on se débrouillera, je vais bien finir par trouver quelqu'un mais Madame G. va être verte de rage.
J'ai perdu huit kilos. Je dors plus, la journée. Le lavabo de ma femme est devenu un vide poche. Je suis désolé.
Est-ce que tu es en train de démissionner, Lloris ? Je dois savoir à quoi m'en tenir. Je sais que c'est compliqué chez toi mais mets-toi à ma place. En tant que chef de réception d'un hôtel quatre étoiles, qu'est-ce que tu ferais ? Dis-moi...
A ta place, j'appellerais Andreï.
Mais c'est pas vrai, il est con ! Puisque je te dis qu'Andreï est...

Lloris mit fin à la communication, replaça son téléphone avec précaution sur l'étagère, se retourna, fit couler de l'eau dans la baignoire,  enjamba celle-ci sans prendre la peine de se déshabiller, tira le plus triste rideau de douche du monde, catégorie coquillages et crustacés,  attrapa son paquet de cigarettes, en alluma une et resta debout, de l'eau jusqu'aux chevilles, observant ses lacets onduler sous la surface, prisonniers de ses chaussures de ville. Il suait considérablement. Sa chemise lui collait au corps. C'était désagréable. Du bout de sa cigarette, il s'amusait à poinçonner le rideau de douche. Odeur réconfortante de plastique brûlé.
Quand il jugea la profondeur adéquate, Lloris s'assit dans son bain, lentement, puis coupa le robinet. Le rasoir électrique était toujours à portée de main, volontairement ou non. Il se pencha pour l'attraper et joua un moment avec les trois vitesses disponibles sur l'appareil. Il s'adossa au rebord de la baignoire, ferma les yeux, puis décida qu'il était temps de s'immerger tout à fait. Seul son visage dépassait encore, surplombé d'une cigarette à moitié consumée. La main qui tenait le rasoir était elle aussi au sec. Quand il plongea la tête sous l'eau, le mégot disparut comme un phare qu'on éteint.
Le ronronnement du petit moteur électrique parvenait encore au veilleur de nuit subaquatique, un son étouffé, rassurant. Impossible en revanche de reconnaître la chanson qui passait à la radio, Jean Jacques Goldman ou Calogero, rien de décisif. Mais il aurait aimé savoir. Ça paraissait important, dans une certaine mesure. Il enclencha le mode rasage intense et, comme on pouvait s'y attendre, lâcha l'appareil au milieu de son bain, en se demandant si Andreï n'était pas plutôt bosniaque. Les plombs sautèrent immédiatement.
Plus de radio, ni aucun bruit parasite, juste le clapotement de l'eau contre le rebord de la baignoire, parce qu'au fond, au fond de son bain, en uniforme, Lloris se marrait. Saloperies de plombs. Pour une fois qu'un truc fonctionnait correctement, c'était tordant. Il riait de bon cœur, hoquetait sous l'eau. Quand le souffle lui manqua, il émergea, plongé dans l'obscurité. A l'aveugle, il parvint à mettre la main sur une de ses cigarettes. Mais ne trouva rien pour l'allumer. Il se dit que sa nouvelle vie commençait plutôt mal.

Hors ligne Baptiste

  • Palimpseste Astral
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  • Pingouin de Patagonie
    • Rêves de comptoir
Re : Hibou
« Réponse #1 le: 12 Juillet 2013 à 00:54:25 »
Salut
Citer
Il espérait
J'aime bien l'idée des majuscules
Citer
ton équipe de Zumba.
C'est quoi?
Citer
Extrait d'un de leurs premiers conflits ouverts. Suggestion de présentation.
Je kiffe
Citer
Hé Lloris ? Dis-moi que t'es en route...
Je suis pas en route.
Parfait ! Pu-tain, c'est vraiment par-fait ! Et prévenir, non ? Comment on fait nous, ici ? Je fais quoi, moi, maintenant ? J'ai personne pour te remplacer. Tu viens ou pas ?
On dirait que non. T'as qu'à appeler Andreï. Il cherche des heures. Il m' a dit qu'il voulait bosser en ce moment.
Andreï, oui c'est génial. Sauf qu'il est retourné en Croatie il y a deux mois, Andreï.
Andreï est croate ?
Je m'en fous, je m'en fous tellement, Lloris. Il est pas là, toi non plus. J'ai aucun extra sous la main. Qui va me tenir la réception ?
Alexis, sérieusement, je me sens mal. Pas un peu mal. Très mal. J'arrive même pas à me raser. Je dors trois heures par jour. Ça me flingue de bosser la nuit. Je me transforme lentement en hibou.
En quoi ?
Je suis capable de tenir sept minutes sans cligner des yeux.
Euhh... en fait j'aimais bien au début mais je crois que le manque de tiret me dérange



Bon et après ben, j'ai plus rien à dire parce que ... waaaaah
J'ai trouvé ça à la fois drôle et poignant
Je kiffe ton style
Bref

Merci pour ce texte
Au plaisir

Hors ligne Dalhia

  • Tabellion
  • Messages: 32
Re : Hibou
« Réponse #2 le: 12 Juillet 2013 à 11:34:31 »
Je trouve que c'est très bien écrit, c'est  fluide et prenant.J'adore! Tu prévois une suite?

Hors ligne Tomoyo

  • Calliopéen
  • Messages: 578
Re : Hibou
« Réponse #3 le: 12 Juillet 2013 à 19:19:56 »
saaalut,
 
Citer
Il lui avait fait remarqué
remarquer

Citer
avec une tel acharnement
un

Citer
Sans grande surprise, huit années plus tard, la salle de bain, comptait bel et bien deux lavabos.
classique  ::)

Citer
au dessus de trois petits drapeaux
au-dessus

Citer
Une poste de radio minuscule
un


Alors, je trouve que c'est bien écrit, sensible et caustique, mais j'ai eu beaucoup de mal avec la mise en page  :-X. Les dialogues sans tirets, ça m'a perturbée, le début qui ne date pas de la date mise en haut (puisque plus tard tu mets "8 ans plus tard") aussi.
et puis
Citer
Extrait d'un de leurs premiers conflits ouverts. Suggestion de présentation.
pas compris  :-[

En fait tout le début m'a fait bizarre, ça s'enchaine étrangement. :\?
Ceci dit, je veux savoir ce qu'il s'est passé pour que Lloris en arrive là, et je veux savoir ce qu'il se passe quand il croise son regard et pourquoi. Donc je lirai la suite ^^

Après, je sais pas si tu souhaites un comm' que de ce texte seul, ou si j'ai le droit de considérer ce que tu écris d'habitude  :-¬?... J'en ai lus quelques uns de toi, et c'est sans doute celui que j'ai le moins aimé  :-[. Bizarrement je l'ai trouvé, comment dire... moins savoureux. Ok il y a moins d'humour et moins de déjanterie (pour le moment du moins), mais du coup ça l'a rendu plus commun :-\ . Je dis ça juste pour ce passage et sans savoir ce qui vient après. Et puis surtout, ce n'est que mon ressenti. Si ça se trouve ça vient du fait que j'ai pas goûté aujourd'hui   :huhu:
ça n'en a pas été moins agréable à lire  :mrgreen:

merci pour ce texte :D
Mes goûts sont simples : je me contente de ce qu'il y a de meilleur [Oscar Wilde]

Hors ligne Aphone

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 687
  • La peur de son ombre
    • Bavardages d'un aphone
Re : Hibou
« Réponse #4 le: 12 Juillet 2013 à 19:43:19 »
C'est le premier texte que je lis de toi. Et ce ne sera pas le dernier !

 Tu as un style simple, fluide au service de l'histoire. Je ne suis pas vraiment adepte de ce genre d'histoire et au debut j'ai voulu le lire parce que le titre, auswi banal soit il m'a intrigué.  Grand bien m'en a pris. Je m'en vais consulter de suite ta page perso.

Juste un detail, en passant. Il se suffit à lui même.  Une suite me semble de trop.
La curiosité est le remède à l'ennui.
Il n'y a pas de remède à la curiosité.

- Dorothée Parker

Hors ligne voile59

  • Troubadour
  • Messages: 339
Re : Hibou
« Réponse #5 le: 12 Juillet 2013 à 21:51:38 »
Bonsoir
bon sang, quel texte!
Entièrement d'accord avec Aphone. Il se suffit à lui même.
Avant de juger l'indien, Chausse ses mocassins

Hors ligne Zacharielle

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 798
    • au bord du littéral
Re : Hibou
« Réponse #6 le: 12 Juillet 2013 à 22:21:45 »
Je rejoins plutôt l'avis de Tomoyo. J'en ai lu d'autres de toi, que j'ai surkiffé. Je sais bien que ce n'est pas juste de comparer à d'autres textes parce que chacun devrait avoir droit à son indépendance mais voilà : je suis partiale et celui-là ne m'a pas particulièrement emportée. Je l'ai trouvé moins puissant, moins noir, moins vif que d'autres que j'ai pu lire... Et c'est dommage. Bien sûr il se lit très bien, il est rythmé et critique. Mais je ne sais pas, ton personnage principal était plus ordinaire que d'habitude peut-être.
En gros : c'est plus une impression personnelle qui me fait ne pas apprécier plus que ça ton texte plutôt qu'un point de vue totalement objectif. Donc ce commentaire ne sert à rien.
Il faut dire aussi que j'ai une aversion particulière pour les hiboux. Ça n'aide pas... x)
Mais une chose est sûre : reviens nous voir plus souvent !

Hors ligne voile59

  • Troubadour
  • Messages: 339
Re : Hibou
« Réponse #7 le: 13 Juillet 2013 à 11:23:15 »
Bonjour

Après avoir lu le commentaire de Zacharielle je me suis précipité sur ton profil pour découvrir d'autres textes  de toi.
Ben, j'ai pas été déçu et je n'ai lu que "Poule"!
Avant de juger l'indien, Chausse ses mocassins

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Re : Hibou
« Réponse #8 le: 15 Juillet 2013 à 11:13:11 »
Un grand merci à Baptiste et Tomoyo, en particulier, pour avoir relevé les fautes, les oublis, et autres approximations plus ou moins pardonnables.
Pour ceux qui pensent que cet extrait se suffit à lui même, vous serez très déçus d'apprendre qu'une suite est prévue, assez longue d'ailleurs.
En même temps, vous pourrez toujours l'ignorer et conserver, je l'espère, un bon souvenir de votre passage ici.
C'est con vous allez passer à côté d'un tas de rebondissements ahurissants et de "déjanterie loufoque trop fun à partager en famille, ou presque"

Au plaisir donc.
Merci d'avoir pris le temps de laisser un mot.

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Re : Hibou
« Réponse #9 le: 20 Juillet 2013 à 01:16:15 »
2. La poignée de terre

23h33

Assis sur le canapé du salon, entièrement nu à l’exception d'une demi-cravate et d'un demi-rasage, Lloris observait intensément une pizza congelée, dans son emballage plastique, posée sur la table basse. Un téléphone à cadran rotatif, peint en vert, muni d'un écouteur, était également à portée de main ; de même qu'un petit calepin à spirales, un pistolet modèle Glock 17 deuxième génération, un cahier Clairefontaine à grands carreaux sur la couverture duquel était tracé au marqueur le chiffre 9, une bouteille de whisky, un verre à moutarde, un stylo à plume Waterman (chargé de deux cartouches neuves) ; un paquet de cigarettes et un cendrier.

Lloris ne débordait pas d'activité. Son attention toute entière était concentrée vers la pizza congelé, qu'il fixait en marmonnant des mots emprunté au Haut Valéryen. Il gratta tout de même une croûte sur son mollet ; qu'il finit par arracher, considérer sérieusement au bout de son majeur, puis mettre en bouche, assouvissant une nouvelle fois cet étrange appétit dont il était coutumier. Il tenta ensuite de produire un rythme en tapant des mains sur ses genoux. Il se débrouillait plutôt bien mais perdit la cadence sur une tentative de contre-temps haut dessus des ses moyens. Il se décida à ouvrir le cahier numéro 9, prit le stylo à plume et rédigea cette  note, qu'on pourrait éventuellement qualifier de testament, à condition de faire abstraction des nombreuses digressions qui la parsèment:

Vendredi 16 mai, salon, 23h54

Je n'arriverai pas à me décider entre la crémation et l'inhumation. Je voudrais croire que cela m'est égal mais j'y pense tout le temps. Souvent, en tout cas. Si on finit par décider de m'enterrer, il est convenu, par la présente, que mon cercueil devra contenir, outre ma dépouille sans vie : une lampe de poche,  deux paquets de Camel Essential, un Zippo, un téléphone mobile (batterie au lithium), mes papiers d'identité, un jetpack, une pelle, et cinq litres d'eau minérale.

Par ailleurs, je déclare faire don de n'importe quel organe vital, à la condition expresse que celui-ci ne profite jamais à une femme (à plus forte raison une femme rousse).

D'un autre côté, j'ai appris que des personnalités dont je me sens très proche ont été incinérées, si bien que je ne sais vraiment plus quoi faire.

Marcel Camus
Laurent Fignon
Alfred Hitchkok
John Lennon
Seymour Glass

On ne peut pas être tout à fait insensible à cette symbolique de la flamme et du retour à l'état de cendre, une philosophie plus expéditive, et finalement plus rock and roll, du grand départ.

Les plombs ont encore sauté.

J'ai faim. Je m'appelle Lloris Garcia, nous sommes le 17 mai 2013 et je déclare sur l'honneur crever la dalle comme un enculé.

Appeler Frédérique Pasquazzo, même s'il est déjà tard. Essayer absolument. C'est plus important que tu ne sembles le croire.

Le calepin à spirales répertoriait un grand nombre de numéros de téléphone. Il était très abîmé et semblait avoir été manufacturé à l'époque des âges farouches. Lloris le feuilleta pendant un long moment. Le salon était éclairé par une dizaine de bougies, disséminées sans aucune cohérence à travers la pièce. Un sapin de noël se dressait dans un coin, nu lui aussi, aussi sec que possible, raide mort. A son pied, les épines avaient été regroupées, avec quelques guirlandes dégarnies, des boules multicolores brisées en morceaux, et diverses décorations hors d'usage, au milieu d'un amas de poussière et de mégots centenaires. Le long des murs, on distinguait des traces de meubles, des zones où la peinture avait vieilli moins vite. Hormis la table basse et le canapé convertible sur lequel Lloris continuait à éplucher son calepin, la pièce était vide. Des livres traînaient ici ou là, des vêtements noirs, un ballon crevé et un poste de télévision, débranché, sur l'écran duquel était scotché un dessin d'enfant. Le dessin représentait un chevalier médiéval pourfendant d'une épée de sept mètres la caricature de Mme Girard, une institutrice de CE2 bien connue de nos services. Lloris empoigna l’émetteur du téléphone à cadran et, se référant à son calepin, fit tourner les chiffres en prenant garde à ne pas se tromper.  Il s'attendait à tomber sur le traditionnel message indiquant que le numéro n'était plus attribué mais la sonnerie retentit plusieurs fois, et quelqu'un finit même par répondre : une voix d'adolescente, en colère.

Si t'appelles encore une fois, je te garantie que je t'envoie les flics, espèce de pourri.
...
Je connais ton adresse.
Attendez... Mademoiselle, bonsoir. Je crois qu'il y a erreur. Lloris Garcia à l'appareil. Je souhaiterais parler à Frédérique Pasquazzo, si c'est possible.
Oh ! Je vous demande pardon. Je pensais que c'était... Il y a quelqu'un qui n'arrête pas d’appeler depuis une bonne demi heure. Un plaisantin.

Un plaisantin. Lloris se demanda quel genre de jeune fille pouvait utiliser un mot pareil. Il l'imagina  étendue sur un tapis, appuyée sur un coude, les cheveux courts pour son âge, un roman de Dostoïevski à portée de main, piochant chaque fois qu'elle tournait une page dans un bol de fruits secs. Fumant le cigare, pourquoi pas. Ses mains devaient être longues et très belle, ses ongles rongés jusqu'à l'os.

Qu'est-ce qu'il voulait, votre plaisantin ?
Alors ça, je ne tiens pas à le répéter. Même pas pour un million de dollars. Évidemment, ce n'était pas très gentil. Vous avez dit que vous étiez, Monsieur ?
Lloris Garcia. Un ancien camarade de Frédérique.
Monsieur Garcia, c'est noté. Frédérique n'est pas là. Ils sont tous sortis voir cette nouvelle comédie musicale inspirée de la vie de Sigmund Freud.
Ok...
Il paraît que c'est barbant.
Barbant ?
Vous y avez assisté, Monsieur Garcia ?
J'ai failli tomber dans le coma, tellement c'était barbant. Vous êtes sa fille ?

La fille de Frédérique ?
Oh, non. Non, merci. J'ai assez de problèmes comme ça. Je suis la nourrice.
« Nourrice » comme dans... baby-sitter ?
Je n'aime pas ce terme. Souhaitez-vous que je prenne un message ?
J'en sais rien. Non. C'est assez personnel. J'aurais préféré lui parler directement.
Dans ce cas vous pouvez toujours essayer demain. Je suis certaine que Frédérique sera ravie de vous entendre. C'est une femme très sociable. Très à l'écoute. Elle est une véritable source d'inspiration, en ce qui me concerne. Vous avez lu son dernier livre ?
Ça vous embête si je vous demande votre âge ?
Pas du tout. J'ai quatorze ans.
J'en étais sûr.
Et sept mois.
Quel genre de bouquins est-ce qu'elle écrit ?
Ce sont des ouvrages de développement personnel. Fred est une lacanienne, de formation. Mais elle a également été sous l'emprise de l'église scientologique pendant une dizaine d'années. Une fois libérée, elle est partie vivre au Népal avec le flutiste du groupe Jethro Tull, vous connaissez certainement. Son amant s'est tué tragiquement au cours d'un accident de motoneige. Quant à Fred, elle a été violée par des birmans, qui n'appréciaient pas qu'elle se promène nue dans la montagne.
Vous me faites marcher, là...
Bien sûr que non. Vous retrouverez tout cela dans ses livres, si ça vous intéresse.
Un titre en particulier, à me conseiller ?
Reprendre contact avec sa féminité, grâce à l'apnée. C'est son ouvrage le plus complet, selon moi.
J'aurais vraiment aimé lui parler.
Encore une fois, il vous suffit d'attendre demain, et de décrocher votre...
Demain, je serai mort.


Vous êtes certain ?
Je vais me tuer. Ce soir.
Entendu, Monsieur Garcia.
Vous êtes adorable, Mademoiselle, vous savez ça ?
Excusez-moi. Je ne voulais pas paraître indifférente. C'est juste que, contrairement à la plupart des gens, je ne considère pas le suicide comme un acte... ignoble. Ou lâche. Pas du tout. Il y a cette citation de Cioran que je trouve frappante - L'interminable est la spécialité des indécis. Je cite de mémoire.
Ok...
J'ai moi-même commis deux tentatives de suicide. La première à huit ans, après avoir accidentellement casser le bras de ma petite sœur, qui était encore bébé. La seconde, l'année dernière, dans un fast-food, alors que je passais une très bonne journée. Comment comptez-vous vous y prendre, Monsieur Garcia ?

Pour vous tuer ?
...
Ma question vous ennuie ?
Non. Je... J'ai un pistolet.
Vous avez déjà utilisé cette arme ?
Non, jamais.
Dans ce cas, ce n'est pas très prudent. Si je peux me permettre. Je préfère personnellement avoir recours à la pharmacopée.
De quoi ?
Les médicaments. Ou les drogues, si vous préférez.
Merci du tuyau.
Monsieur Garcia ?
Ouais.
J'ai toujours été de nature très curieuse. Une vraie commère, en fait. Et... Comme vous ne serez sans doute pas en état d’appeler demain, en tout cas je vous le souhaite, si votre décision est prise, je me demandais... Que vouliez-vous dire à Frédérique ?
Rien d'important.
Excusez-moi d'insister mais... Vous appelez la veille de votre mort. Au milieu de la nuit. Et vous ne semblez pas l'avoir vue depuis un certain temps.
Deuxième année de maternelle.
Vous n'êtes pas sérieux ?
Si. Je lui ai fait mangé de la terre.
Je vous écoute.
C'était la récréation du matin. On jouait ensemble au pied d'un arbre. D'habitude, on ne se fréquentait pas. Je sais plus pourquoi, ce jour là... Enfin voilà, on était en train de jouer et je lui ai dit que c'était pas mauvais du tout, la terre. Une bonne poignée de terre. Je lui ai fait croire que si elle voulait devenir jolie, il faudrait qu'elle mange beaucoup de terre.
Je comprends.
Je sais pas à quoi elle ressemble, aujourd'hui, mais à l'époque, c'était pas gagné. Tout le monde se moquait d'elle. Elle ressemblait pas à grand chose.
Qu'est-il arrivé, ensuite ?
Elle a avalé trois ou quatre poignées de terre. Je lui demandais si c'était bon. Je lui disais qu'elle était déjà un peu moins moche. Quand on est retournés en classe, elle avait encore la bouche pleine de terre. Notre institutrice, Madame Dessertaine, a disjoncté. Elle lui a fait craché sur son bureau. Et Frédérique a fini par vomir sur elle. Devant tout le monde.
C'est abominable.
Je sais. Je voulais m'excuser. On ne l'a plus jamais revue à l'école, après ça.
Je comprends ce que vous essayez de faire mais je pense que je vais garder tout ça pour moi.
D'accord.
Il faut que vous sachiez quelque chose, avant que je raccroche.
Allez-y.
Frédérique est une très belle femme aujourd'hui.
C'est...
Une vraie beauté.
Ok.
Je vous remercie d'avoir appelé, Monsieur Garcia. J'ai été ravie de discuter avec vous.

Lloris raccrocha le téléphone, sortit une cigarette, craqua six allumettes avant d'obtenir enfin une flamme durable, mit la main sur son Watermann, plein d'entrain, et poursuivit la rédaction de ses pensées, parfois fulgurantes ; sur grands carreaux, double interligne.

L'interminable est la spécialité des indécis.

Se renseigner au plus vite sur Cioran. A-t-il été inhumé, ou incinéré ?

Écrire une lettre à Frédérique Pasquazzo pour l'avertir que sa baby-sitter est probablement une sociopathe.

J'ai toujours faim, cela dit.
Je m'appelle Lloris Garcia et je souffre de malnutrition critique.
Je m'appelle Lloris Ladalle Garcia.
Lloris L. Chickenwings Garcia.

Après plusieurs tentatives infructueuses, je dois me rendre à l'évidence : il est impossible de décongeler cette pizza par la seule force de l'esprit (les formules empruntées au Haut Valéyrien se sont révélées tout aussi inefficaces).

Hors ligne Tomoyo

  • Calliopéen
  • Messages: 578
Re : Hibou
« Réponse #10 le: 12 Août 2013 à 21:53:45 »
Saaaalut,
Désolée pour le retard de lecture  :)

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un stylo à plume Waterman
une valeur sure  :huhu:

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Son attention toute entière était concentrée vers la pizza congelé
J’ aurais dit « sur » la pizza
Congelée

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en marmonnant des mots emprunté
empruntés

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qu'il finit par arracher, considérer sérieusement au bout de son majeur, puis mettre en bouche, assouvissant une nouvelle fois cet étrange appétit dont il était coutumier.
Ah non mais là non c’est juste bah bah bah non aaaaaaah brrrr  :aah:

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sur une tentative de contre-temps haut dessus des ses moyens.

Bon déjà, la formulation n’est pas bien jolie….
Mais quand même, AU-dessus quoi   :mrgreen:

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qui la parsèment:
manque un espace avant les deux points

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Il était très abîmé et semblait avoir été manufacturé à l'époque des âges farouches.
*music on « Rahan, l’enfant des âges farouches »

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A son pied, les épines avaient été regroupées
Je trouve pas ça agréable à lire  :-[

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Le dessin représentait un chevalier médiéval pourfendant d'une épée de sept mètres
Ah, donc c’est un dessin avec une échelle  :huhu:

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bien connue de nos services.
C’est qui le nous ?

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je te garantie que
garantis

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Il l'imagina  étendue
Double espace

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Ses mains devaient être longues et très belle
Belles

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Ils sont tous sortis voir cette nouvelle comédie musicale inspirée de la vie de Sigmund Freud.
xD

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Ce sont des ouvrages de développement personnel. Fred est une lacanienne, de formation.
Mais enfin si le gars demande à parler à Frédérique, si j’étais la « nourrice », ça me viendrait pas à l’idée de raconter la vie de Frédérique, je me dirais naturellement que le gars la connais déjà, donc mon réflexe serait « mais vous ne connaissez pas ses bouquins ? »  ???

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La seconde, l'année dernière, dans un fast-food, alors que je passais une très bonne journée.
xD

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Je lui ai fait mangé de la terre.
Manger

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ce jour là...
jour-là

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Je lui demandais si c'était bon
Hm … l'imparfait me fait bizarre, c’est ponctuel :\?. Soit « demandai » mais c’est bizarre le passé simple dans une discussion, donc naturellement ce serait « ai demandé »

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mit la main sur son Watermann
Waterman


Alors, alors.
Ben écoute, les dialogues sans mise en forme, ça me perturbe énormément, ne serait-ce que mettre des tirets ça changerait ma lecture.
Sinon je trouve ça toujours décousu, j’ai du mal à savoir où tu vas. De temps en temps tu as des fulgurances qui font mouche mais l’ensemble est assez… ben confus en fait. ???
Donc voilà, je lis avec plaisir mais sans accrocher plus que ça  :-[, surement dû au fait qu’il y a de tout, du journal intime bizarre, du récit narrateur, des dialogues couchés tels quels. Et le pire, je sais pas si c’est délibéré, cette atmosphère brouillardeuse.  :\?
Je lirai la suite si tu la postes, je reste curieuse (en essayant d’être plus réactive…) ^^

Merci pour ce texte :D
Mes goûts sont simples : je me contente de ce qu'il y a de meilleur [Oscar Wilde]

 


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