La mine enfoncée dans la boue, le minuscule objet, se pavane devant le gravier sourd qui l’encercle. Il lui raconte pompeusement son histoire de respectable instrument, crée pour exécuter des traits architecturaux et les plus belles esquisses. Il avait participé, lui confie-t-il, avec modestie, à la civilisation humaine ; il avait contribué, en toute humilité, à l’éducation d’une génération. Par malheur, la fatalité impose à chaque aventure une fin : le destin des grands est de finir petit, telle une chose désuète enfouie dans l’oubli.
Je suis un Hard Black, un outil d’expert, conçu avec sobriété et rigueur ! Déclame-t-il avec emphase. Certes je n’ai pas l’étoffe d’un Caran d’Aches, mais je ne suis pas non plus un vulgaire outil de charpentier, ni le maquilleur d’une belle-de-nuit. Je ne porte pas, comme tu peux le voir, cette gélatine avilissante qui se transforme vite en appendice difforme. En tout cas, et en ce qui me concerne, car j’ignore ce qu’il en est de mes confrères chinois, je suis, et tu peux le croire et le vérifier, un produit respectueux de la nature, confectionné avec des matériaux nobles : du bois de cèdre, du graphite et de l’argile.
Au début, à l’usine, J’étais un prototype quelconque. Un élément d’une longue série, mais à la fin de la chaine j’ai acquis ma propre identité. La finesse de mon corps, rond ciré d’un enduit rouge sang, était, je ne rougis pas de le dire, séduisante. Le bout opposé à ma tête, séparé par une élégante frise blanche, brillait comme du jais. Exposé, flambant neuf, dans une vitrine, je n’eus aucun mal à susciter l’intérêt de tous les passants.
Peu de temps après, je me retrouvais dans l’atelier d’un artiste. Ce fut alors le début d’une épopée glorieuse. Mon maître était un génie, qui savait manier avec art et dextérité ses instruments. Ses doigts me dirigeaient tel le fleuret d’un agile escrimeur ou la plume d’un bon épistolier. J’avais alors, sous sa conduite, collaboré, avec ma docilité et la précision de mes trajectoires à exécuter des schémas d’une incroyable justesse. Lorsqu’il me manœuvrait, je ressemblais à un patineur qui glisse et laisse sur son sillage des gestuelles de grâce. Le toucher si doux, si docte m’entrainait au cœur de figures ésotériques que je ne comprenais pas tout de suite, mais lorsqu’il prenait du recul, je découvrais, tout émerveillé, des lignes légères et pures, des rondeurs parfaites et voluptueuses. C’est avec lui, que j’ai connu l’apothéose. En peu de temps, je devins son fétiche, le seul fait d’être entre ses doigts déclenchait les ébauches les plus sublimes. Une baguette de direction d’un chef d’orchestre qui indiquait le tempo et la mesure de l’inspiration.
Les seules instants où j’avais en réalité souffert, car ‘on ne donne rien pour rien’, sont les redoutables moments où il me corrigeait avec son canif. Quelle manie chez un artiste qui possédait, du reste, un attirail de peintre ? La résistance de ma tête souple aux écorchures réjouissait cependant mon maître. Plus tard, lors de mon déclin, j’avais connu un autre supplice, celui de l’arme de taille que redoutent les gaines et les binettes ; d’ailleurs beaucoup de mes compagnons, surtout ceux qui n’étaient pas bien bâtis, perdaient leurs boules ou se brisaient dans l’entonnoir de cette machiavélique machine. Mais, c’était un mal nécessaire : la rigueur du trait et la précision du tracé ne se récupéraient que par un passage forcé au fond de la moulinette. J’avais, et toujours avec succès, supporté la douloureuse opération d’écorchage sans vraiment en pâtir.
Un jour, à l’occasion d’une visite scolaire, mon mentor me prêta à un enfant qui me témoigna beaucoup d’attention. L’écolier me réserva, lui aussi, tendresse et affection, il me rangea gentiment dans un plumier. De mon coté, je l’aidais, du mieux que je pouvais, à griffonner des gribouillis de bonhomme, des traits vagues d’étoile, des rudiments de maison ; barbouillage dont j’appréciais, sans gêne, la naïveté.
En dépit de ma résistance, de mon aptitude manifeste à rester serviable, le temps qui passait me rapetissait. Il en est ainsi en ce monde, ‘même les meilleures choses ont une fin’. Mal rangé, je glissai un jour et chutai à cet endroit-ci d’où je te parle. Ce fut la fin de ma présence parmi les esthètes.
Mais à l’image de toutes les choses que l’homme crée pour son besoin, j’accepte mon destin, je n’éprouve aucun regret. Maintenant que ma décrépitude a commencé et que bientôt les invisibles bestioles m’émietteront afin d’exterminer ma relique, je te prends pour témoin mon compagnon gravier : l’importance d’un petit objet tel un crayon ne grandit que par l’intérêt que l’homme veut bien lui porter.