Une voix grave s’élevait derrière la portière : « Allez ! Monte, p’tit. T’attends quoi ? » L’homme, assis derrière son volant, fixait le garçon des yeux tout en se caressant la barbe. Il inspectait le gamin, regardait son visage angélique dépourvu de tout poil facial. Son regard s’attardait sur cette figure, peu commune, dominée par un nez imposant aux allures négresses. De son coté, le garçon qui hésitait à monter, zieutait le conducteur d’un air méfiant. Ce sont les kilos de graisses qu’il entassait sur le siège qu’il remarqua en premier. Le reste fut d’une banalité si assommante qu’il n’y accorda pas plus d’importance ; une peau brune, des yeux marrons et une calvitie naissante, le portrait type d’un routier. Alors p’tit, tu te décides ou bien?, reprenait la voix. Se sentant obligé, le fugueur s’exécuta, comme lorsque ses parents lui donnaient des ordres. Il était toujours client de la servitude. Aurait-ce été l’œuvre de la frayeur ou bien celle de l’envie de risque ? Lui-même ne pouvait répondre à cette question. Montant les quelques marches qui le séparaient du siège terni par des années d’usage, une odeur répugnante retint son attention. Le mélange acre de sueur et de cigarette s’abandonnait à ses narines l’enivrant ainsi par une senteur fort déplaisante. Aussitôt, il se demanda s’il serait capable de résister à ce relent qui, à présent, lui chatouillait le nez. Et d’ailleurs, comment ce conducteur parvenait à faire face à cette puanteur cruelle ? Il limita sa respiration à quelques pincées d'air, qu'il intercepta par la fenêtre, et une grimasse se modela sur son visage protestant de son malaise. Puis, il prit place à coté du conducteur qui remarqua immédiatement que son invité n’était pas à son aise. En effet, il était difficile de ne pas s’en rendre compte, vu son comportement. L’enfant serrait contre lui son sac à dos et se rongeait les ongles. Un silence gênant se fraya un chemin, tandis que le camion s’engageait sur la route.
Essayant de mettre fin à cette ambiance le camionneur lança : « Hey. Tu m’as toujours pas dit où tu allais. J’espère qu’on n’aura pas à se quitter trop tôt. Comme tu peux le voir, j’suis vieux et la solitude est la seule à m’accompagner. »