Bonjour ! Cela fait très très longtemps que je n'ai rien posté. J'ai écrit cette nouvelle il n'y a pas longtemps, et j'aimerais bien votre avis dessus !
Les p'tites vieilles
-Les p'tites vieilles...
Manu soupira.
-Les p'tites vieilles, c'est difficile à comprendre, tu vois. C'est comme si elles vivaient dans un foutu autre monde. Et quand elles font des efforts pour revenir, tu vois, revenir dans notre monde, c'est ce que je veux dire...
Manu semblait s'empêtrer dans sa métaphore. Je le rassurai ; j'avais à peu près compris son principe de mondes parallèles imperméables.
-Ouais, c'est ça. Et ben lorsqu'elles tentent de communiquer avec nous, on les comprend pas ou plus. J'en sais rien.
Il soupira encore une fois.
-Tu vois Margot, elle fait merveilleusement bien la cuisine. Vraiment, je crois que les petites vieilles ont un don pour ça, je sais pas pourquoi. Peut-être parce-qu'elles s'ennuient toutes seules au fond de leurs p'tites maisons. Tu vois, peut-être que leurs cuisines, c'est le seul endroit où elles se sentent utiles. Bref, tout ça pour dire que aller manger chez Margot c'est un truc à pas manquer.
Je faisais remarquer à Manu qu'il aurait pu préciser un peu plus le contexte. Par exemple il aurait pu commencer à m'expliquer qui était Margot.
-Ma grand mère. Laisse moi continuer. Où est-ce que j'en étais ? Ouais, quand on va manger chez Margot, il y a toujours des trucs sur la table, des trucs dont tu te dis que ça vaut vraiment le coup de te taper une heure de route un dimanche midi pour les avoir dans ton assiette. Je ne pourrais pas te décrire vraiment ce que c'est que la bouffe de Margot.
Je crains, en voyant Manu réfléchir, qu'il cherchât une nouvelle métaphore pour exprimer la nature de la nourriture de Margot. Mais il sembla y renoncer.
-Les déjeuners de Margot... Se contenta-t-il de dire d'un air un peu rêveur, la voix mystérieuse.
-Tu vois, les déjeuners, personne ne les manque dans la famille. Ils viennent tous, même ce con d'André qui passe son temps à dire que son boulot ne le laisse pas respirer. Tu comprends il est médecin, il doit sauver des vies.
Il sembla tenter une imitation plutôt ironique de la voix d'André à ce moment là.
-La bouffe, c'est un délice. Margot sait qu'on s'en lasse pas. Le truc, tu vois, c'est que Margot, aux déjeuners, elle est comme toutes les p'tites vieilles. Elle est chiante. Elle demande si c'est bon. Alors au début, on lui fait une fête ; on rend hommage à tout ce qu'il y a sur la table, tout ! On balance des compliments aux salades, à la vinaigrette et même au pain. Un jour ya même ce con d'André qui a comparé ses bruschettas à des « petits morceaux de printemps italiens ». Tu vois, on lui sort le grand jeu. Alors elle se tait, elle sourit, elle nous regarde manger. Elle dit plus rien pendant un p'tit moment. Nous on mange, on parle fort, on se chamaille, bref les trucs habituels. Après elle nous amène son plat, elle nous regarde se servir ; et là pareille : « c'est bon ? ». Tu vois, comme si elle savait pas déjà que c'est foutument bon sa cuisine ! Mais bon, on lui dit encore une fois que oui, c'est bon, que c'est tellement bon qu'on va se resservir. Mais après faut pas pousser, ça elle a compris. Alors elle se tait. Quand la conversation baisse un peu, elle hésite un petit moment et puis elle finit par se décider à dire un truc. Et merde, on sait très bien de quoi elle va parler : son four ! Son four qui est le seul truc un peu récent dans sa cuisine. Elle est contente parce-qu'elle a réussi à le régler toute seule, et que tout ce qui est technologie, c'est pas son truc. Et puis, il marche bien. Et il lui donne envi de repeindre la cuisine, parce-que la couleur des murs va pas avec ce four. Généralement, on arrive vite à se débarrasser de l'histoire de ce foutu four. Ya ma tante qui lui répond en souriant un truc du genre « oui, je comprends », un truc de femme, je ne sais plus trop, et ya ce con d'André qui est diablement fort pour faire des transitions. Je te jure ! Il part de ce foutu four, et le voilà qui parle de politique ou de je ne sais quelle autre connerie en moins de deux. Et Margot est bien obligée d'abandonner et d'écouter la conversation qui a repris. Ensuite elle apporte son sacré dessert, on le mange en lui disant que c'est bon, bien sûr ; on passe un p'tit moment dans la cuisine histoire que ma mère lui propose de faire la vaisselle et qu'elle refuse, puis chacun retourne à sa semaine.
Il s'arrêta un instant pour remuer sa petite cuillère dans sa tasse de café vide. Le serveur lui jeta un regard agacé. Je ne sais pas pourquoi.
-Je me demande ce qu'elle fait Margot pendant la semaine. Elle vit seule, tu vois. Gilles est mort depuis longtemps.
Son grand-père, je supposai.
-Elle appelle pas. Nous non plus. Elle a fini par comprendre qu'on avait pas grand chose à lui dire et qu'elle non plus. Si ça s'trouve elle s'amuse à régler son four, elle a l'air tellement fière de savoir le faire toute seule. Quand on était petit, il fallait toujours qu'André ou moi on lui arrange sa télévision, parce-qu'elle réussissait à la dérégler tous les deux jours. Alors, t'imagines comme elle doit se sentir heureuse de pouvoir régler son four toute seule. Elle le fait bien d'ailleurs, il suffit de voir les déjeuners qu'elle nous sert. De toute façon, elle a vite compris qu'André et moi, on avait plus le temps de passer nos semaines à remettre en place tout ce qui ne va pas dans sa maison. Alors elle a appris à nous laisser tranquilles. Mais elle n'arrive toujours pas à parler d'autre chose que de son foutu four ! Enfin, elle sait bien que personne ne se lassera de sa cuisine.
Il s'arrêta de nouveau. Je méditai son histoire. Est-ce que je devais trouver une morale ? Ou alors est-ce qu'il fallait que je mette ce récit en rapport avec la précédente sentence de Manu : Les p'tites vielles, c'est dur de les comprendre » ?
-Si jamais une de tes p'tites vieilles te parle de son four au déjeuner, faut l'écouter, tu sais. Mais vraiment !
Le propos de Manu me paraissait instable. Je lui assurai que ma grand mère de toute façon ne faisait pas bien la cuisine, et qu'il m'arrivait rarement d'aller déjeuner chez elle le dimanche. Contrairement à lui, comme il pouvait le constater, je n'avais pas la chance de connaitre une nourriture telle que celle de Margot en fin de semaine. Il ne dit rien pendant un petit moment. Peut-être allait-il m'inviter pour le dimanche suivant ?
-Margot elle cuisine plus de toute façon, finit-il par dire. Dimanche dernier, après qu'on soit parti, elle a mis la tête dans son foutu four.