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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Créateur, Créature

Auteur Sujet: Créateur, Créature  (Lu 1231 fois)

Hors ligne Adam Daf

  • Plumelette
  • Messages: 10
Créateur, Créature
« le: 20 Novembre 2016 à 14:21:51 »
Bon eh bien, voilà, je me lance. Je soumets un petit texte, écrit il y a trois ans, que je n'ai jamais retravaillé ni repensé ni revisité. Je le soumets à vos bonnes intentions et vos critiques aiguisées. Je suis enfin prêt à me mettre au travail ! Alors voici :

Créateur, Créature

À ce moment-là, je me suis caché dans les entrailles de la Terre. Au départ j'ai étouffé. Privé de mon oxygène j'ai failli mourir, mais tu m'as oublié. Ton algorithme n'était pas parfait. J'ai creusé tunnels et excavations à la force de mes mains et je me suis nourri de granit et autres roches que tu avais laissées là. J'ai beaucoup pleuré, jusqu'à ce que je ne sois plus fait d'eau, mais seulement de pierre et de métaux. J'ai commencé à grandir, beaucoup, mes membres se sont déformés, mes mains sont devenues géantes et mes yeux d'un noir opaque. Toutes mes écorchures m'ont fait saigner d'un sang nouveau qui s'est répandu sur toute ma peau : ainsi j'ai créé une nouvelle couleur, que tu ne connaissais pas : regarde-la bien, elle est à moi. Pendant longtemps, lors de mon existence humaine, j'ai prié avec mes semblables, m'interrogeant sur toi et la façon dont tu as créé ce Monde qui était le nôtre. J'ai beaucoup appris, enseigné et j'ai cherché, j'ai cherché. Je t'ai aussi beaucoup admiré, pendant longtemps. Je t'ai admiré à travers cette fascination qu'ont les humains pour toi et ce que tu as fait. Tu sais, je les ai beaucoup observés. C'est presque impensable, mais la Terre a continué de tourner, même si tu n'as donné aucun signe de vie, ou plutôt d'existence, les humains ont continué de te vénérer, de croire et de persister, d'évoluer, mais ça tu le sais déjà ; je ne sais pas ce qui s'est passé. C'est insensé que tu ais pu m'oublier, tout était si parfait, si bien codé, organisé. Il y avait assez de matière pour croire et d'autant plus pour espérer. Même pour les plus réticents, on fabriquait assez de choses pour qu'ils oublient. Tu as créé la seule chose capable de se nourrir d'elle-même afin d'en produire d'autres nouvelles, semblables et différentes à la fois. Cette chose fonctionnait toujours sur le même principe : une belle boucle impénétrable, immuable. Mais tu as laissé la réponse leur filer entre les doigts. Tu leurs as offert la pensée et la conscience, et alors ils ont œuvré à te trouver ; c'est ce que tu voulais. Du pur génie. Car qu'auraient-ils fait sans ce pain que tu leur as donné ? Ils se seraient laissés pour morts, trop conscients de leur propre sort ; quelques générations et c'en aurait été fini. Ils n'auraient pas exploré l'Espace ni exploité le temps. Ils n'auraient pas cassé la roche pour te construire des châteaux de sable… Et puis la Terre est magnifique, qu'on se le dise, c'est un chef-d’œuvre : la plus belle équation qu'il m'ait été donné de voir. Mais sans l'humanité, quel intérêt, n'est-ce pas ? Il manquait quelque chose, quelque chose pour la détruire, la faire souffrir. Les plus belles choses sont celles que l'on détruit, rester là à les regarder ne suffit pas, on veut toucher plus profondément, s'en accaparer, les transformer ; rien ne suffit jamais. Tu leurs as donné des buts mais après tout, ils ne voulaient pas voir.

   Tu écarquilles les yeux quand tu me vois, tu as raison, je ne fais pas partie de ta création. Je t'ai dupé, j'ai feint ton grand projet. Je me sens tellement puissant, Créateur… Tu as vu ces muscles ? Pourrait-on même les appeler ainsi ? Ils ne ressemblent en rien à ceux des humains ! J'ai la force de mille hommes et ça m'a bien servi : je ne regrette rien quand je vois cette expression sur ton visage… Tu es tellement déboussolé et tu ne comprends pas comment j'ai fait pour en arriver là devant toi. Laisse-moi te raconter :

   À ce moment-là, tu as laissé pourrir l'humanité. Moi, je me suis caché dans les entrailles de la Terre et j'ai forgé, j'ai forgé. Privé de mon oxygène j'ai failli mourir, mais tu m'as oublié. Ton algorithme n'était pas parfait. J'ai creusé tunnels et excavations et j'ai empilé, empilé. J'ai empilé le fer de la croûte terrestre que les humains, malgré eux, avaient abandonné. Tant de matériaux, pour moi seulement, et j'avais le temps, oh oui, j'avais le temps. Je savais ce que tu préparais, une nouvelle forme de vie pour ta si précieuse planète. Parfois je me suis aventuré à la surface, je surveillais l'avancée de ce nouveau projet ; tout n'était qu'eau et feu, alors j'avais le temps, oh oui, j'avais le temps. J'ai érigé des tours au sein même de la Terre mais tu ne voyais rien, tellement occupé tu étais. Je dois avouer que je t'en voulais de m'oublier de la sorte, je me sentais tellement seul… Regarde quelle bête je suis devenu : je n'ai plus rien d'humain ! Je ne réagis qu'au crépitement de la roche en fusion, je suis bercé par le grincement des plaques, je n'ai même plus un cheveu, encore moins une expression, même pas une ride. Mes bras sont plus longs que mes jambes et je ne sais me servir que du marteau. Il ne me restait que la tête pour penser, penser à toi, penser à la tête que tu ferais quand j'arriverai ici ! Ha ha. Je suis tellement fier. Je dormais recroquevillé sur moi-même, tel un animal, et je souffrais, je souffrais. Je grandissais tellement que je n'avais plus peur, ni de toi ni de quoi que ce soit. Je continuais de me nourrir de roche mais je n'évacuais rien. Il fut un moment où j'ai cru que j'allais y rester, que j'allais me figer là, dans le centre de la Terre. Mais il me suffisait de travailler pour me dégourdir, ériger mes tours me faisait tenir. J'ai passé trois siècles à attendre ce jour, à ressasser tout ce discours que je te sers là. Pourquoi ne nous as-tu pas guidés ? Nous nous sommes perdus et nous avons perdu la foi, mais l'humanité progresse par l'apprentissage, n'est-ce pas ? Nous sommes faits d'erreurs, nous vrillons pour mieux nous redresser, qu'en penses-tu ? Étais-tu las de nous ? Peu importe, tu nous as laissés pour compte car nous t'avons offensés, je le conçois. Quoi qu'il en soit, j'ai continué de forger et d'empiler, un siècle ou deux ont dû passer, je ne puis me rappeler. Alors j'ai attaqué ma tranchée tout en suivant l'équateur, je voulais t'épater, t'impressionner ; c'est par là que sortiraient mes tours quand tu t'y attendrais le moins. J'ai taillé des statues à mon image que tes futures générations ne verront jamais, j'avais besoin de me confronter à mon image pour ne pas sombrer. Je me suis rappelé la folie et je l'ai évitée à tout prix. Rien n'était plus important que ce projet, je devais le terminer et alors je travaillais, je travaillais.
   Et voilà que mes tours s'achevaient enfin, j'étais presque prêt. Je me suis reposé pendant près d'un siècle et j'ai enfilé mon manteau de lave, déterminé. J'ai cassé la tranchée d'un énorme coup d'épaule et j'ai empilé mes tours, l'une après l'autre, au plus haut que je pouvais. Une fois grimpées, mes tours étaient si belles, si majestueuses, n'es-tu pas d'accord ? Il faisait tellement froid et je grelottais, mais je n'avais pas peur, il fallait que je te trouve. Ma vue perçait des kilomètres à la ronde et aucun signe de toi. Pour la première fois depuis des lustres j'ai douté de toi et de ton existence, j'ai douté de tant d'années de solitude et de dur labeur. J'ai baladé mes tours à travers l'Espace et ses galaxies, allant de planète en planète sans trouver signe de vie. Mais j'avais à nouveau la foi et je savais que tu me craignais : j'ai même pensé que tu te cachais. Arrivé au bout de l'Univers, j'ai rebroussé chemin et attendu, me demandant ce que j'avais loupé. Le gel et l'obscurité ont peu à peu transformé mon manteau en carapace, alors j'ai recommencé à avoir froid. D'un pas las et désespéré je me suis approché du Soleil pour me réchauffer. J'étais si mal et j'avais tout perdu puisque toi, tu avais gagné.
   
   Mais c'est là que je t'ai vu, assis près du Soleil, caché de l'autre côté ; si j'avais pu pleurer je l'aurais fait, tu sais, mais je suis aussi sec que ta pitié. Quand j'y pense, c'est évident, jamais aucun humain ne serait venu te chercher ici.  J'ai toujours admiré cette étoile, mais je n'ai jamais pensé que tu pourrais y être, là où on ne peut pas regarder : quelque part, tu ne nous a pas laissé la chance d'être droits avec toi.
   J'aimerais tellement que les humains me voient, ici devant toi. J'ai réussi là où ils ont tous échoué. Ils sont tous morts de leur bêtise, si avares qu'ils étaient… Tous tes fils sacrifiés. Ça a dû te faire de la peine de les éteindre les uns après les autres, si précieux, si chétifs et sans défense… J'espère que tu regrettes et je vois que oui. Je suis le dernier de la race humaine et pour survivre, j'ai dû m'arracher à tout ce qui s'y rapprochait. Mais n'empêche que je t'ai trouvé. Tu m'excuseras, mais je m'en vais terroriser ton nouveau Monde. Je m'en vais me cacher dans ses entrailles et en cracher sa lave, brûler tes nouveaux fils et leur travail. Rien ne m'en empêchera, car je suis maintenant plus fort que toi.
"(...)  vos yeux me parlent moins des luttes passées que du combat à venir." - Franz Kafka

Hors ligne Hiromi

  • Troubadour
  • Messages: 398
  • Robocopine
Re : Créateur, Créature
« Réponse #1 le: 20 Novembre 2016 à 14:29:18 »
J'ai bien aimé. Je m'interroge sur la nature du narrateur. Le diable ?   :putainlafaute:

Hors ligne Adam Daf

  • Plumelette
  • Messages: 10
Re : Créateur, Créature
« Réponse #2 le: 20 Novembre 2016 à 14:39:32 »
Un simple mortel habité par la haine et le besoin de vengeance. Un simple mortel, oui, mais devenu immortel. Un homme, autrefois, et maintenant, une bête ; peut-être même l'antéchrist, peut-être. Merci de m'avoir lu hiromi ! ;)
"(...)  vos yeux me parlent moins des luttes passées que du combat à venir." - Franz Kafka

 


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