- « Docteur, je suis John Lennon. » Ouais, voilà, je vais entrer dans le bureau du docteur, je vais lui dire « Bonjour docteur, je suis John Lennon », et je m’assiérai sur le fauteuil. Le fauteuil de droite, pas celui de gauche, et vite, avant qu’il ne se transforme. Ouais, c’est bien. Comme ça hop, haha au moins il ne pourra pas me mordre. Mais si c’est des chaises ? Si c’est des chaises il faudra en renverser une et poser les pieds dessus. Celle de droite. Non, celle de gauche. Celle de gauche oui. Hop. En vrai je ne suis pas John Lennon mais si je lui dis qui je suis il me prendra pour un fou. Au moins, John Lennon, ça ne fait pas peur. Parce que si je lui dis « Bonjour docteur, je suis Attila », alors là, haha ! Il aura tellement peur qu’il se transformera en pou ; ou en lombric dégueulasse. Et je pourrai pas ... je pourrai pas ... heu ... Je sais pas ... Qu’est ce que je dois faire ?...
- Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je dois voir ce docteur ? La chaise de gauche. Ça c’est important, la chaise de ... Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ? C’est pas un cabinet médical ici, c’est le bureau de madame Bartissier, la directrice marketing de Verseau. Mais qu’est-ce qui m’arrive bordel ? Je me suis endormi en marchant ou quoi ? C’est pas possible un truc pareil. J’ai l’impression d’avoir été quelqu’un d’autre. Mais c’était moi pourtant, et je ne me suis pas endormi. Je me rappelle de tout ce que j’ai fait depuis que je suis entré dans l’immeuble, de tout ce que je faisais quand je me préparais à voir ce docteur. J’ai garé ma voiture, j’ai dis bonjour à la réceptionniste, j’ai pris l’ascenseur, j’ai traversé tout le service, je me rappelle de tout. Et pendant tout ce temps j’étais ce ... machin là, certain d’être chez le docteur Allonzan, certain qu’il porterait un chapeau melon jaune, certain de reconnaître les infirmières ... et ce délire sur les chaises ... Holala merde !!! Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Bon. Heureusement que je suis en avance, je vais aller me passer la tête sous l’eau. Il faut que je me ressaisisse. Je ne dois pas le foirer ce contrat. Dans les toilettes, il faudra prendre le lavabo du milieu ; et s’ils sont en nombre pair ? Celui de gauche, parce que l’eau chaude est à droite. AH NON, ça ne va pas recommencer.
- Ben ouais, ça recommence. Haha. Salut Dugland tu vas bien ? Hé, calme toi Ducon, j’aime pas les sueurs froides et toutes ces conneries que tu nous fais dans le dos quand tu te mets à flipper. Je te fais peur ? Tu te crois fou ? Hein ? Haha ! Mais non, t’es pas fou. Tu serais fou si t’avais des voix dans la tête. Mais non ... Attends, attention, il faut marcher sur le quatrième carreau avec le pied droit. Vite il faut changer de pas. Hop ! Voilà ! On les a bien baisés encore ces petits pervers de lapins bleus. Mais non, t’es pas fou. Je suis pas une voix dans ta tête, je suis John Lennon, en fait non, je suis Cléopâtre, là, mais je préfère dire John Lennon parce que c’est bizarre d’être une fille. Et puis hein, je te connais Duschnock. Tout seul dans un corps avec une jolie fille comme moi, tu serais bien capable de faire des cochonneries. Hein ? Haha Salaud. Alors fais gaffe parce que maintenant je suis Robespierre. Voilà. Donc tu vois, t’es pas fou. Je me suis réveillé tout à l’heure, c’est mon tour et puis voilà. C’est pas compliqué.
- C’est-pas-vrai-c’est-pas-vrai-mon-dieu-c’est-pas-vrai. Je deviens fou, je perds la tête. Je dois me calmer, il faut que je me calme. Ça doit être le stress. J’ai trop travaillé, j’ai pas assez dormi, je suis fatigué. C’est ça, c’est un coup de stress. Dès que le contrat Verseau est signé je fais un break. Ça ira mieux quand je me serai passé de l’eau sur la figure. Faut que j’aille aux toilettes, le lavabo de droite.
- Hé non Duchmoll, celui de gauche. T’es vraiment trop con toi. Pas étonnant que les Tripodes Sélénites soient partout avec des gros nases comme toi. Et puis arrête de couiner, j’en ai marre d’avoir les chocottes, tu vas nous pisser dessus si tu continues. T’as pas besoin de faire un break, je me suis réveillé et c’est tout. On va pas en faire un fromage hein ? Haha. Et si tu doutes encore de moi je vais t’en coller une. Lève les yeux, regarde-nous dans la glace. T’as vu ta tête ? Haha. Tu crois que tu l’embobineras la mère Bartissier avec cette tronche de jeune crétin dynamique ? C’est bête qu’on n’ait pas un peu de maquillage, on pourrait faire un truc plus rigolo. On va voir chez les Ladies s’il y en a pas une qui aurait oublié son trompe-couillon ?
- STOP STOP MERDE STOP. Ta gueule, barre toi de ma tête. ... Mais qu’est-ce que je dis moi ? Je me mets à m’engueuler avec mes hallucinations ! Mais merde ! J’ai vraiment pété un câble. Bon. Je me reprends. Il me reste dix minutes avant le rendez-vous avec Bartissier. Je dois me concentrer, ne pas céder à la panique. Le contrat, je dois penser au ... Aïe !
- Et voilà. Une baffe dans la gueule. Je t’avais dis que tu t’en ramasserais une si tu continuais à me prendre pour un grelot dans ta cafetière. Je suis Geronimo OK ? Alors dis-moi bonjour. ... Allez, j’attends.
- Je débloque. Je débloque complètement. C’est pas possible, je vais quand même pas finir à l’asi... Aïe ! Mais Aïe !
- T’arrête tes conneries maintenant. Tu commences à m’énerver. J’en ai marre de prendre des baffes et j’ai mal à la main maintenant. Alors tu répètes après moi Dufion : « bon-jour-ma-da-me-Jo-sé-phine-Ba-ker ». Allez.
- Ok. Vas-te-faire-foutre-Jo-sé-phine-Ba-ker. Et t’as qu’à m’en mettre une autre, j’ai plus à perdre que toi, tu te fatigueras le premier.
- Ben voilà mon gros biquet. Tu vois quand tu veux. Les présentations sont faites, on va pouvoir devenir potes maintenant. Tiens, si tu veux t’as qu’à m’appeler Sigmund, on va pas faire de cérémonies entre nous hein ? Haha. Oups, attention, claque le mur avec la main droite avant de couper l’eau, trois fois. Trois fois je te dis. Non mais ... Hé ! T’est dingo ou quoi ? Tu veux qu’on se fasse frisoufier ? T’en veux une autre ?
- T’as qu’à y aller grosse hallu, j’ai sans doute besoin d’un bon coup sur la tête.
- Ouais ben moi j’en ai marre de prendre des beignes alors on va changer de méthode. Tu te souviens de Claudine Lemoin ? La petite Claudine qui s’était cassée la jambe dans l’escalier de l’école maternelle, et qui était partie à l’hôpital dans une grosse ambulance qui criait très fort. Ça te revient ? Bon, alors maintenant on va rigoler. Je vais te montrer ce que je peux faire avec tout le fatras de souvenirs que tu te trimbales. Y’en a qui sont un peu planqués dans les coins, on va les dépoussiérer ensemble. Tu vas apprendre à me craindre Dugroin, foi de Marie-Madeleine. Donc. Claudine. Un plongeon, tête première à travers une volée d’escalier gigantesque –ben ouais, t’avais quatre ans–. Ça te revient maintenant, le gros coup de pied au cul que tu lui avais mis pour lui donner tout ce bel élan ? Haha, tu reçois hein Duflan. Ben moi, même pas mal. Et maintenant un peu de respect je te prie, ou je t’en déterre un autre.
- Espèce de saloperie. Espèce de grosse ordure. T’as pas le droit. T’as pas le droit de me rappeler ce truc. ... J’ai cru qu’elle était morte moi. Pendant deux jours j’ai cru que je l’avais tuée. Et je ne savais même pas ce que ça voulait dire « mourir ». Salaud. Je ne m’en souvenais plus. ... Fais moi oublier ça. ... S’il te plait.
- Haha. Il me plairait bien de te faire cette grâce mon Dupouicounet adoré. Mais c’est pas possible. Désolé. Moi j’exhume, je déballe, je fais ça très bien t’as vu ? Mais pour l’oubli, c’est ton problème. Tu sais, entre nous, j’en n’ai rien à battre moi, de cette morveuse. Bon allez zou. Secoue-toi, faut pas que je rate mon rendez-vous avec le chapeau melon du docteur Fandela, c’est pas pour te vexer, mais j’aimerais bien lui dire deux mots à ton sujet. Touche ton talon gauche avec ta main droite, on va y aller.
- C’est bon, c’est bon. T’as gagné ordure. Bon heu ... Machin, tu crois pas qu’on ...
- T’es gentil tu ne m’appelle pas Machin. Napoléon c’est quand même pas compliqué non ?
- Pardon, Napoléon, tu crois pas que tu pourrais la mettre en sourdine, juste une petite demi-heure, le temps que je signe ce contrat ? Si je foire ce coup je me fais virer. Et si je me fais virer tu vas crever la dalle d’ici peu.
- Houla ! Mais t’as rien compris. Tu sais que tu finirais presque par m’inquiéter toi ? Heureusement, le chapeau melon de Patrileu me reçoit tout de suite.
- Dis moi Landru, c’est bon Landru au fait ?
- Ouais, c’est bon, c’est tout moi.
- Bon c’est bien. Alors voilà Landru. La coupe est pleine là. J’en peux plus de toi, tu comprends ? Je refuse de vivre avec un déjanté comme toi dans ma tête. Alors voilà le deal : tu disparais là. Tout de suite. Dans l’immédiatement tout à coup. Ou alors je me jette par la fenêtre. Trente-sept étage, t’imagines la crêpe ?
- Que de la gueule. Tu ferais pas ça. Et d’abord c’est moi qui dirige nos guibolles et nos petites mimines. Tu te souviens des deux beignes y’a deux minutes ? C’est moi qui te les ai collées, pas le contraire. T’as pris deux claques de Jésus Christ himself mon pote. Sur les deux joues, comme il se doit. Haha.
- Je me méfiais pas. Mais tu ne m’auras plus. Regarde. Au bout du couloir il y a une terrasse. Sur la terrasse il y a des fauteuils. J’en prends un, je le colle contre le parapet, je monte dessus et on se paye un saut de l’ange comme celui de Claudine. Essaye de m’arrêter monsieur N’importe-qui, ou alors disparais avant que je n’arrive là-bas.
- Attends mais ... Arrête tes conneries Dugras. Hé ! La dalle grise, pied droit. Mais Ho ! Arrête ! Le bureau du chapeau du docteur Jourdegloire c’est de l’autre coté. Mais stop putain, tu vas pas sauter quand même.
- T’es encore là ? T’as vraiment envie qu’on apprenne à voler ?
- Et pour Claudine. Tu t’en souviens que c’est ton copain Luc qui a été accusé ? Tu te rappelles la tronche que lui avait fait son père avec sa ceinture ? Non mais tu vas t’arrêter Du... heu. Hé ! S’il te plaît arrête. Arrête ou je t’en rappelle d’autres.
- Pauvre type, tu vas voir comment on va planer.
***
- Voilà, réveillez-vous. Vous êtes calme. Vous venez de rêver. Vous allez tranquillement reprendre vos esprits. Tout va bien.
- Hein ? Mais heu … Mais on est où là ?
- Tout va bien, calmez vous monsieur Raspoutine. Vous êtes au centre de Coordination des Personnalités. Je suis le docteur Etendarsanglant. Reposez vous encore un peu, dans quelques minutes mon chapeau melon vous auscultera. Il est jaune, tout va bien se passer. Héhé.
- Le centre CoPer, ça me revient. C’est Pinochet qui vous a appelé hier soir pour prendre rendez-vous, il a eu le docteur Férocessesoldat.
- C’est ça, exactement, je vois que vous commencez à émerger. C’est bien Himmler, en effet, qui a téléphoné. Avec ce qu’il a décrit à Fissénocompagne et ce qu’on a attrapé là, héhé, on a de quoi se faire une idée plus précise de votre cas ma chère Pompadour.
- Ah oui c’est vrai, le rêve. Vous avez pu enregistrer docteur ? Vous avez bien pu tout avoir ?
- Oui oui, ne vous inquiétez pas. L’onirogramme est parfait. Nous le visionnerons ensemble quand vous vous serez complètement réveillé. Rassurez vous, il n’y a rien de vraiment sérieux. Votre cas n’est pas banal, héhé, ça c’est sûr. Mais j’ai déjà rencontré des problèmes de cristallisation des personnalités. Nous savons très bien guérir ce genre de choses. Pour l’instant prenez une tasse de café ou un jus de fruit, on va remplir votre dossier d’admission avant de jeter un œil sur votre oniro. Bien. Pourriez vous m’épeler votre nom ?
- C-O-R-D-A-Y, Charlotte. Heu ... dites moi, vous avez parlé de cristallisation des personnalités ? C’est bien ça ? C’est quoi au juste ?
- Oups, s’il vous plaît, ne tournez pas trop votre sucre dans la tasse, ou alors retournez votre soucoupe et posez là à droite de la cafetière. Merci. Heu ... Bien voilà, en gros l’un d’entre vous refuse de rester dans la ronde et cherche à sortir plus souvent qu’à son tour. Il tente en gros, de cristalliser tout le monde, de les figer dans son point de vue. Une prise de contrôle à la hussarde en quelque sorte. Héhé.
- Mais ... c’est grave ça non ? On ne peut pas être tout seul dans sa tête, c’est pas normal un truc comme ça !
- Hop hop hop, on ne s’affole pas. Pour l’instant vous en êtes au stade du rêve, vous avez deux bons mois devant vous avant que ça ne commence.
- Ouais … facile à dire quand on est de votre côté du bureau. Il est vraiment bon ce chapeau melon ?
- Il est jaune, que voulez vous de plus, monsieur Nabuchodonosor ?
- Pardon, vous avez raison, je suis ridicule. Et, comment vous … enfin, comment ça se soigne ce truc.
- Boh, c’est pas vraiment compliqué. En fait la personnalité du « putschiste », si vous me passez l’expression, est primordiale dans ces pathologies. Le problème dans ton cas, ma petite Cosette, c’est que Durand est un teigneux, et de la pire espèce. Mais ne t’inquiète pas, on lui clouera le bec. Héhé. Allez, tape cinq fois tes mains dans ton dos, on va se mettre au travail.