" Vue cavalière " de Wallace Stegner aux éditions Phébus libretto est un livre que je déconseille à tous ceux qui ont une haute idée de leur personne et du bien fondé de leur réussite. L'auteur arrivé à l'âge du septuagénaire réalise que toute sa vie ne vaut rien. Le bilan est pas loin du zéro. C'est en mettant la main sur un journal qu' il a tenu 20 ans plus tôt et en reprenant le récit de ses notes qu'il en tire ce terrible constat.
Relatant son voyage avec sa femme qui les emmenaient en Suède pour renouer avec ses racines( notre écrivain est américain), il est accueilli chez une comtesse. Elle lui ouvrira les portes du domaine d'un château où sa défunte mère vécut comme paysanne aux services du châtelain avant d'émigrer plus tard à l'âge de seize ans dans le Nouveau Monde. Histoire pas si banale qu'elle y parait car en prenant connaissance des personnages qui font la trame du récit, l'auteur va nous révéler un scandale dans la famille aristocratique de la comtesse. L'amalgame entre les personnes, leurs fratries, les non-dits sur les activités étranges du père de la comtesse, ainsi que le départ soudain de la mère de l'auteur, fini par s'éclaircir et le tout s'ordonne dans la cohérence avec toutefois des questionnements existentiels pour Joe Allston (nom d'emprunt dans le texte) quand il revient au présent. Car derrière un drame familial se joue également une secrète histoire d'amour chez l'auteur.Ceci étant,l'auto-dérision avec lequel il écrit entraîne tour à tour le lecteur vers l'humour et la mélancolie.
D'autre part il livre à sa femme l'histoire de son journal intime s'avouant : " on peut vivre des années et des années avec quelqu'un et ne pas partager plus de quelques instants où l'on se trouve l'un et l'autre à ce point dénudés et dénués de fard." La vieillesse taraude son moral et à son ami Ben physiquement diminué, porteur d' un stimulateur cardiaque, il écrit: " il ne peut être trahi par le gâtisme ou la perte de mémoire car, la vie tient à un branchement, un peu comme un téléphone, il y a de toute manière de bonnes chances pour que, tôt ou tard, cela se déconnecte accidentellement. L'issue est la même: plus rien, pas même la tonalité." Dans son périple vers la Scandinavie, il rencontrera Karen Blixen, l'auteur de " la ferme Africaine".Elle aussi a un lien de parenté avec la comtesse. Il se rit d'elle quand elle méprise l'idée de sécurité. "Malgré le tourbillon de son existence, elle est néanmoins retournée au bercail !" prétexte-t-il. Stegner s'interroge jusqu'au sens même de son existence,pensant qu'on devrait tous faire graver sur sa tombe cette citation de Marc Aurèle:" Et pour ce qui est de ta vie, considère ce qu'elle est: un vent; et non pas un vent soutenu, mais, à chaque instant d'une heure, tantôt s'échappant, tantôt aspiré de nouveau...De même, ce que c'est que mourir, l'homme ne le peut concevoir autrement que comme une oeuvre de la nature, et celui qui craint une oeuvre de la nature n'est qu'un enfant...Qu'es-tu donc, sinon, comme l'a bien dit Epictète, une âme chétive, vouée à porter de-ci-de-là une carcasse?"Enfin comme pour aller un peu plus loin dans son raisonnement existentiel il cite Willa Cather:" on ne peut pas peindre la lumière du soleil, mais seulement ses jeux d'ombres sur un mur." Et il conclue par une question:" Et si l'on était soi-même le mur en question?Et si l'on projetait jamais d'ombre ou d'arc-en-ciel à soi, qu'on ne fit que capter ceux des autres?"
Voilà tout le ton du livre tourne autour de la difficulté de vieillir et à s'interroger sur sa vie. Pour Stegner l'échec est cuisant car il s'aperçoit qu'il n'est pas loin d'avoir tout raté. Pour finir j'ajouterais que comme dans " la vie Obstinée " l'auteur s'exprime avec une sorte d'atticisme dans le style où le mérite du traducteur Eric Chédaille n' est pas étranger à cette réussite.